DB LA PUISSANCE DES IDEES
Que dis-je? l'âme a-t-elle une activité que vous puissiez étouffer? L'homme isolé, je l'avoue, n'est rien et ne peut rien, s'il a toujours été isolé. Mais lorsque cet isolement succède à des communications sociales ; lorsque le contact de ses semblables l'a pourvu de cette immense puissance de la parole, qui est la condition indispensable sous laquelle se développe toute l'énergie de l'être pensant ; de la parole, qui tire de l'ombre où ils étaient ensevelis tous les sentiments et toutes les idées, vous vous assurez en vain que la pensée demeurera oisive dans le sein de cet homme : il a emporté dans sa solitude l'instrument générateur des idées. La |>arole remplace pour lui la société humaine ; son âme peut se faire entendre à son âme ; il s'entretient avec elle comme il se fût entretenu avec un ami ; il la contemple, il l'observe avec la môme curiosité qu'il eût donnée à un de ses semblables ; il n'est plus seul, il est en perpétuelle conversation avec un confident, un œnseiller, peut-être un comphce. Vous avez cru éloigner de lui tout compagnon, mais vous lui avez laissé le plus dangereux.
Une intelligence œmmune, un caractère sans vie, pourront, j'en conviens, s'amortir encore davantage dans cet isolement. Mais sur l'âme passionnée, sur le génie ardent, la solitude produira un effet contraire. Celui dont le tumulte du monde dispersait les pensées, se replie sur lui-même, et se concentre lorsque ce bruit est passé. Éloigné de la vue des réalités communes de la vie, privé de ce frein que la discussion
eût mis à ses fougueux élans, seul avec son imagina-
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lion, il la livre à de gigantesques pensées; il se plaît à nourrir dans cette âme opprimée des plans vastes et chimériques : si, dans ses vagues méditations, il atteint la vérité, il la dépasse aussitôt ; et, d'autant plus libre que vous le croyez plus asservi, puisant une nouvelle audace intellectuelle dans les moyens que vous avez choisis pour réprimer son audace naturelle, il est destiné à vous prouver que nulle contrainte ne peut s'assurer de ravir à l'esprit humain cette liberté et cette activité que la puissance de la parole a développées en lui.
Transformez donc la société en un cloître immense ; faites taire les voix humaines, vous obtiendrez peut^ être un triomphe temporaire, acheté au prix de mille angoisses et de sollicitudes sans cesse renaissantes; mais plus tôt ou plus tard, la pensée rebelle brisera le joug que vous lui avez imposé, et elle s'ouvrira un immense horizon au delà du cercle borné où vous l'avez enfermée. Vous pensiez avoir tout prévu et tout prévenu ; mais peut-être que votre sanctuaire recèle un apostat, peut-être que votre camp nourrit un transfuge ; et c'est du pied même du trône où vous régnez que s'élancera la rébellion.
Quelle idée que celle qui, ébranlant l'Europe tout entière, V arracha de ses fondements (1), la précipita sur l'Asie, et, sans le vouloir, mit le fanatisme dans les intérêts de la civilisation et de la liberté ! Quelle idée que celle qui a divisé l'Église chrétienne en deux églises rivales, et a créé pour l'avenir deux politiques,
(1) Expression des historiens contemporains.
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comme deux religions, sur un continent dominé jusqu'alors par une croyance uniforme ! Quelle idée encore que celle qui opposa à la puissance de cette église nouvelle (1) une société mystérieuse, répandue en tous lieux, associant à la plus grande diversité de moyens la plus parfaite unité de but, plongeant ses racines indeslmctibles dans le sol nourricier des passions humaines et des intérêts de ce monde ; pouvant disparaître, mais ne pouvant être déracinée, et renaissant avec toute sa force au sein d'une société qui avait eu le temps de l'oublier! D'où sont parties ces grandes idées? du fond d'un ermitage, du sein d'une retraite forcée, de l'enceinte d'un monastère. N'est-ce pas la solitude qui échauffa le génie ardent d'un Pierre d'Amiens, d'un Ignace et d'un Luther î
On peut affirmer qu'une idée est puissante aussi longtemps qu'elle n'a pas été réfutée ; et il n'y a pour elle qu'une manière de mourir, c'est de succomber aux efforts de la raison. On a des exemples d'idées qui ont péri sous les coups d'une démonstration rigoureuse. Celles-là ne reparaîtront plus. Mais celles qu'on n'a attaquées que par la force extérieure conservent toute leur vie, si même la contradiction ne leur a pas conununiqué un nouveau degré d'énergie. Supprimées A une époque, elles reparaissent plus tard sous des formes différentes, et elles s'introduisent dans les esprits qui n'ont point en eux de barrière à leur opposer. On les accueille, parce qu'on n'a aucun titre suffisant pour les rejeter. Leur fausseté n'étant point
(l) Voycx ViLLBis, Influence de la Réformation de Luther,