CETTE ATTRIBUTION
Il faut aller plus loin ; il faut montrer que l'intérêt de l'État se trouve précisément à abandonner les croyances à elles-mêmes.
On est si accoutumé à voir, dans nos États modernes, l'action du gouvernement s'étendre à tout, circonscrire tous les développements, borner toutes les libertés, qu'on regarderait peut-être comme une dangereuse chimère l'idée d'un État où le pouvoir administratif, réduit à ses attributions naturelles, ne lèverait d'autre impôt sur nos libertés que celui que réclamerait évidemment le jeu de la machine sociale. Un gouvernement qui ne se mêlerait que de ce qui le regarde est encore une de ces hypothèses hardies qu'on n'exprime point sans une sorte de crainte. Et toutefois, l'examen que nous venons de faire a commencé à nous prouver que la
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témérité n'est point ailleurs que dans l'idée de charger quelques hommes de tout le fardeau des intérêts moraux et intellectuels d'une nation. Nous œncevons déjà que, s'il y a un paradoxe quelque part, c'est dans l'étrange prétention de mettre en tutelle toutes les facultés et toutes les forces de l'esprit humain. Essayons de montrer que c'est dans le système opposé qu'il y a sécurité, utilité, avantages de toute espèce.
Et d'abord, si le magistrat s'intéresse à rétablisse-^ ment et à la propagation de la vérité religieuse, il ne peut mieux la servir qu'en ne la protégeant pas.
La vérité religieuse, comme la vérité philosophique, est sans doute soumise à rencontrer bien des obstacles. Ce sont des préjugés, des passions, des ignorances. Mais quand un gouvernement voudrait- les dissiper, qu' aurait-il à faire? Sa seule intervention est un appel à toutes les passions ; sa seule présence dans la lice y amène ces préjugés et ces intérêts qui sont si propres à ôter au jugement sa liberté ; la seule vue de sa force préoccupe et trouble les esprits ; il traîne à sa suite tous les empêchements naturels d'une recherche loyale du vrai; assez d'illusions et de sophismes nous détournaient de la vérité : il vient en doubler le nombre. L'esprit, pour atteindre à la vérité et pour l'embrasser vivement, veut être libre de préoccupation ; mais quelles préoccupations que celles de l'intérêt, de la crainte, de l'habitude et du respect humain ! tout autant de nuages que l'autorité élève devant notre raison. Si donc le gouvernement prétend frayer à la vérité religieuse un chemin fadle et spacieux, qu'a-t-il à faire? Rien de
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mieux assurément, et rien autre, que de s'écarter soigneusement de l'arène, et de faire que tous les avantages extérieurs soient égaux entre la vérité et le mensonge.
Voilà la plus efficace protection qu'un gouvernement puisse accorder à la vérité. Oh ! qu'elle est forte quand elle est libre d'entraves, et surtout libre de protection ! La discussion qui s'ouvre entre les partisans de deux opinions opposées est une discussion étendue et approfondie, puisque aucune question n'est interdite ; confiante des deux parts, puisque aucun parti ne peut espérer ni craindre que l'épée de Brennus vienne tomber dans la balance Par là même aussi, une croyance ne peut manquer de défenseurs ni d'antagonistes; chacun s'avance sans crainte, selon qu'il est mu par la conviction, ou animé par la perspective d'un triomphe pur. Point de ménagements timides, point de réticences chez les uns ; point de retraite commode, pour les autres, derrière le rempart d'une autorité protectrice. Pour vaincre, il faut avoir raison ; pour être vaincu, il faut avoir tort : il n'y a point d'erreur privilégiée. Les vérités anciennement reçues, d'autorité peut-être ou de confiance, reçoivent le sceau de l'examen ; le préjugé se change en conviction, la superstition en religion. Les vérités qui étaient la propriété indivise de la nation deviennent la propriété personnelle de chacun ; on ne croit plus parce qu'on est né sous une certaine latitude ; on croit parce qu'on a réfléchi, vu, touché. Cette liberté d'examen, qui affermit la foi des uns, ébranle peut-être la confiance des