VIII AVANT-PROPOS DES EDITEURS
a rances pour réternité. Alors seulement, placée enfin à son a rang véritable, elle déploiera tout l'ascendant qui lui peut a appartenir, et fondera sur les dispositions intérieures, sur a rétat religieux des croyants eux-mêmes, la paix religieuse a des sociétés.
« Quand le Mémoire n° 48 n'aurait eu à noire attention « d'autre titre que ce caractère, elle lui eût été assurée, car « c'est en ce sens surtout qu'il reste encore au principe de la « liberté de conscience de grands progrès à faire, de grandes a victoires à remporter. Mais, considéré sous un point de « vue purement philosophique, ce Mémoire est aussi celui où a la question est le mieux discutée, et qui contient le plus a grand nombre d'idées justes, précises, quelquefois origia nales et neuves , presque toujours présentées sous une a forme ingénieuse , souvent même avec un talent plein a d'onction et d'éclat. Dans la première partie surtout, en a examinant la nature spéciale des croyances religieuses, a l'auteur a fort bien vu quelles conséquences en découlent <c en faveur du principe qu'il veut établir, et que , s'il est « possible d'assigner des degrés dans la nécessité et la jus- « tice, la liberté est, en cette matière, plus nécessaire, plus <c juste, plus impérieusement exigée par la nature de l'hom- « me et des choses, que partout ailleurs. »
Le rapport joint à ces éloges quelques critiques de plusieurs desquelles l'auteur a tiré parti avant de livrer son ouvrage à l'impression, et de la discussion d'une question spéciale sur laquelle le lauréat était d'un sentiment différent de celui de ses juges et du rapporteur en particulier, celle de savoir si les principes du catholicisme sont favorables ou contraires à la liberté religieuse. M. Vinet a persisté à résoudre cette question négativement, même après les remarques de son illustre antagoniste.
Si l'on compare l'édition du Mémoire que nous publions avec la première, publiée par l'auteur en 1826, on se convaincra qu'il y a entre elles de nombreuses et parfois d'im-
AVAHT-PHOPOS LES EDITEIHS. IX
porlanteadifférences.EUesprovienneiitde railleur lui-même, qui a revu son ouvrage en i83A-, c'est donc sa pensée de celle dernière époque, ainsi qu'il l'explique dans un Avertissement, qu'on trouvera dans cette nouvelle édition, pour la- , quelle on a fait usage de louiss les corrections el de toutes les additions inédites laissées par M, Vinet,
La LelCre à un ami (1827) est une réponse à quelques critiques dont le Mémoire avait été l'objet dans un journal de la part de M. de Félice, qui regiTltail que l'auteur n'eût pas traité de la tolérance plutôt que de la liberté des cultes, attendu que la première entraîne l'antre, et que si tout le monde «ilail tolérant, tous les cultes seraient libres. M. Vinet, après avoir rappelé que son sujet lui était imposé par le concours, montre qu'il est important en. lui-même, el qu'à côté de la question de morale recommandée par M, de Félice, il existe une question de droit public qu'il vaut la peine de traiter à I pATl, et qu'il a essayé de résoudre en répondant k l'appel de lu Sociflé de la morale chréliemie.
Opeudani la loi du 20 mai 4824 entretenait dans le canton
de Vaud la défiance et les préventions qui avaient accueilli
le réveil reli}îieux. Elle nj'uila la persécution officielle et régu-
lijrrc à la persécution luiiiiiliueuse el accidentelle des émeutes
I populaires. Des procès furent intentés aux sectaires, el des
' condamnations prononcées, quoique les tribunaux appliquas-
[ seDI la loi avec une répugnance croissante et profitassent
empressement de son obscurité pour l'éluder. Au com-
f Tuencement de l'année 1839, un procès de ce genre amena
L une polémique dans les feuilles publiques. La Gazelle de
laumtme défendait les mesures du gouvernement, en dis-
L lingiianl entre la liberté de conscience et la liberté de culte,
I et en soutenant que l'Ëlat a le droit de régler tout ce qui
I concerne celui-ci, de le diriger, d'en maintenir la pureté et
I l'iitiilé, et que s'il n'usait pas de ce droit d'une main ferme,
I on verrait birnidt la société ébranlée jusque dans ses fon-
I deiiicnis par l'anarchie des opinions et par les discordes des
En imprimant ces réflexions, nous nous exposons au reproche de n'avoir présenté au public que des lieux communs, et sans en avoir su rajeunir Tintérèt par le talent d'écrire. Ce n'est pas notre faute s'il est si commun de violer ces règles qu'on appelle des lieux communs. Quant au talent d'écrire, il est d'une importance secondaire dans une affaire aussi grave que celle que nous recommandons à l'attention du public; au reste, notre devoir n'est pas de donner des ornements à la vérité, mais de la dire, si nous la savons.
Quelque but particulier qu'on puisse attribuer à cette brochure, nous désirons qu'on n'oublie pas que les idées qu'elle renferme* sont d'une application très générale. En parlant des opinions, nous n'avons exclu aucun des objets sur lesquels s'exerce leur liberté.
Modeste Umen et eireumspecto judieio..... pnMiancwndott Mt, ne, quoi pleriiq(te lieal)dit, damnent quod non intelligunt.
Ceux qui, «ur le titre de cet éoi'ît, d'àltendeiit à uû morceau de politique, eont dans l'eïteur. Nous n'aVoft point le dessein d'offrir des conseils aux gouvernements ; et si c'eût été notre intention , nous eussions peut-être plus eonrenabiement intitulé ces pages : De rinciolahiUli des opinions.
C'est aux particuliers que nous nous adressons ; ^ sont les particuliers que nous désirons convaincre de la nécessité de respecter les opinions (1); L'entrepriae est-elle téméraire de notre part? Le lecteur en jugera. Est-elle juste en elle-même et opportune? Nous n'en doutais point.
(1) rappelle opinion tout Jugement porté par notre raison sur un objet qui est essentieilement de sa compétence.
« OpinÛNi, croyance probable. » (Gattbl*)
c Vopinion est un jugement que Ton fait avec quelque fondement. » (GnuRO, Sfffumymes.)
J'avertis qu;> je ne confonds point l'opinion et la foi. Un chrétien doit avoir de la foi et non des opinions. Mais une croyance religieuse , pour cdui qui ne la partage pas, n'est qu'une opinion. Et il lui suffit de la cooildérer eomme telle pour se croire obligé de la respecter.
Dans le temps où nous vivons, on réclame du pouvoir la liberté de penser, et de publier sa pensée ; on gémit des entraves que la politique ou une impérieuse nécessité oppose à l'exercice de ce beau droit ; mais qui ne serait étonné de voir un grand nombre de ceux qui le revendiquent le refuser, de leur autorité privée, à ceux qui ne partagent pas leurs opinions, et exercer, comme particuliers, une tyrannie qu'ils trouveraient odieuse dans les administrateurs du corps social !
Une tyrannie! On trouvera le mot dur et mal appliqué. Mais en quoi? N'y a-t-il donc qu'une seule manière d'opprimer, et une seule classe d'oppresseurs? Hélas! l'oppression n'est pas un privilège; il n'est pas d'être si chétif qui n'ait quelque moyen de l'exercer ; quant au désir, je n'en parle pas. Oui, des particuliers exercent une véritable tyrannie , relativement aux opinions, lorsqu'ils les jugent sans les connaître, lorsqu'ils en gênent la manifestation, ou qu'ils offensent de quelque manière que ce soit ceux qui les professent. Le droit naturel de toute opinion , c'est de s'exprimer librement, et de n'être condamnée qu'après examen. Voilà le seul respect qu'elle exige, et le seul qu'elle comporte. La traiter différemment est une chose fort commune, et néanmoins un procédé extrêmement déraisonnable. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à examiner les fondements qu'on donne à cette conduite. Pour condamner sans examen et repousser sans appel les opinions particulières, nous nous en rapportons communément à nos opinions personnelles et à l'opinion dominante. Sur la sentence non motivée de
I>L' HEBPECT DES OPINIONS. b
ce double tribunal, pouvons-nous maltraiter des opinions nouvelles?
Quand nos croyanres personnelles seraient fondées sur l'examen et l'expérience, nous aurions tort de chercher à les faire prévaloir d'autorité; car les soustraire a l'épreuve de l'examen et au combat de la discussion, ce serait donner à penser que notre conviction n'est pas aussi bien établie que nous cherchons à le faire croire ; et par un respect chimérique et contradictoire pour la vérité, nous compromettrions ses intérêts d'une manière grave. En agissant ainsi, ce n'est pas pour la vérité que nous montrerions du respect, mais pour notre conviction ; ce qui est fort différent.
Mais admettre que les opinions individuelles naissent pour la plupart de l'examen et de l'expérience, c'esl accorder beaucoup : leur source est souvent beaucoup moins pure. Analysez les opinions d'un grand nombre d'hommes : vous verrez si elles sonl autre chose que des préjugés d'enfance, des préventions de famille, ou même simplement des inti^rêta. Qui poui*rait, en conscience, partir de là pour juger les opinions d'autniiî
Mais une base plus ordinaire de nos jugements sur les opinions, c'est l'opinion dominante. J'avoue que, dami certains cas, elle fait autorité. Elle est respectable dans le jugement qu'elle (xtrte sur les actions morales considérées dans leurs rapports avec les intérêts de la Bodélé. Elle exerce, sur ces sujets, une vindicte auprAme; et elle ne se forme point par imitation, par contagion , mais ijar un mouvement indélibéré et si-
6 pu RBSBSGT »B8 OMMIONft.
multané de toute» les consciences. Dans ce ressort, elle est respectable ; et nous ne lui appliquons pas à tort œs paroles fameuses : Vox popuJi, vox Dei, Mais il n'est question ici que de l'opinion publique s' exerçant sur des opinions.
n se forme , dans tout pays , par suite des institutiens et des circonstances, un certain fonds d'opinions, politiques, religieuses, littéraires, économiques, etc., qui s'invétèrent dans les esprits et s'identifient, pour aiixsi dire, avec eux, à proportion qu'il y a moins de mouvement intellectuel , et moins de contact avec les pays étrangefs. Ces opinions deviennent propres à la plupart des individus, qui les adoptent par entraînement et par paresse (1) plus que par réflexion, et finissent par les croire des productions libres et indigènes djÇ leur esprit. Il serait bien difficile de leur persuader q\:i' elles sont d'emprunt, que le plus grand nombre d? leurs concitoyens ne les ont acquises qu'au même titre; et que, même sur des sujets importants, rien n'est plus rare qu'une conviction personnelle et indépendante.
Voilà comment s'établit cet oracle de l'opinion pudique. VeutrOQ qu^ sei^ effets soient plus purs que son origiwt Pré^ndra^-^ron qu'il est digne de confiance par<3e qu'il, est indigène? Épai^nons d'inutiles raisonnement^, et citons les faits. Rappelons les opinions qui dominèrent l'Europe entière dans les siècles ténébreux du moyen âge. Alors la torture, les orda- \w,, W trafic des indulgences, étaient sanctionnés par
(i) V. MdLLMiiAiiciiiE) Recherche de la Vérité, livre H, partie H, ohap. 3.
DU RESPECT 1)ES OPiMONS.
l'opinion dotuinante. Nous appelons ces siècles barbares; mais ils se croyaient éclairés : est-ce que leur conviction ne vaut pas la nôtre? Loin de moi l'idée d'insinuer que rien n'est vrai sur rien ; je désire seulement établir que l'opinion de la multitude se forme de telle manière qu'elle ne saurait être pour l'individu un motif suffisant et impérieux de croire (1).
A défaut de la multitude, voulez-vous recourir eux corps constitués dans l'État? Vous leur devez de la confiance; c'est^^-dire que vous devez croire qu'ils sont placés favorablement pour connaître les vérités qui sont de leur ressort; vous leur devez de la confiance, vous ne deve?. de la foi qu'à Dieu. Sans doute il serait commode de regarder le pouvoir exécutif comme dépositaire de toutes les vérités politiques; le clergé, de toutes les vérités religieuses ; les académies , de tuiieeles vérités littéraires. Cela paraît même si commode à bien des personnes qu'elles ne veulent pas douter que cela ne soil ainsi ; mais, malgré leur désir, rien n'est moins prouvé.
Si nous avons apprécié à leur juste valeur l'autorité de nos opinions personnelles et celle des opinions dominanles, nous avons fixé le droit de toute opinion nouvelle qui se produit dans le public : la condamner, la prohiber sans examen est une conduite aussi injuste «lu'iinprudente.
l'approlialicn universelle si
(I) « ffi les bommcs éuleiil fort dcUli ■ nii une raison; mils c'eai tout I
• DM fote pour tout» qu'il n'y a que la raison qui dolie présider auju-
• geocnl de louUi les oplnloiu liunialiieB. n (MALEBRAXCiiE, ItKhercht de h YériU. Prtfaci.)
8 DO EESPECT DBS OPINIONS.
Mais quand nous aurions un meilleur fondement que nos opinions personnelles et l'opinion vulgaire pour refuser notre adhésion aux opinions nouvelles, quand l'examen et le raisonnement nous convaincraient de leur fausseté , encore devons-nous les respecter, c'est-à-dire leur maintenir le droit de se produit librement; encore devons- nous des égards à ceux qui les professent. Cette règle se fonde sur des principes que nous allons développer.
La certitude, ce repos de l'esprit qui ne doute plus, est un état auquel l'homme peut parvenir de plusieurs manières différentes. Et comme les sources de la certitude sont diverses, il y a aussi diversité dans la mesure d'ascendant qu'elle exerce. Repose-t-elle sur le témoignage des sens ou sur une démonstration mathématique, elle peut s'emparer de tous les esprits qui donnent leur attention aux bases sur lesquelles elle est fondée. Repose-t-elle au contraire sur une combinaison d'idées abstraites ou sur le témoignage, elle ne peut alors, bien qu'aussi solidement fondée que dans les autres cas, conquérir simultanément et irrésistiblement tous les esprits. Cette certitude est plus dépendante que l'autre de la constitution morale des individus et de beaucx)up de circonstances personnelles ; par là même elle ne peut jamais présenter ce caractère d'identité qui appartient aux autres certitudes (1) ; et elle ne peut être universelle.
(1) Ce caractère d'identité, propre à la vérité mathématique, consiste en ce qu'elle est conçue d'une manière parfaitement pareille par tous les esprits.
r DES OPINIONS.
Tiroïls la conséquence naturelle de ces principes. Peut-on prescrire et imposer la première certitude, que nous nommons mathématique? Non ; pirce que ceux qui ne s'y rendraient pas devraient être considérés comme des individus mallrailés par la nature, et privés de la plénitude de la faculté de juger. Il faut les plaindre. — Peut-on imposer et prescrire la seconde espèce de certitude, que nous appelons morale? Non ; parce que la nature ne le veut pas, parce qu'elle n'est point revêtue de ce caractère d'évidence qui force la conviction de toute intelligence régulièrement organisée. Il ne faut ni contraindre ni blesser ceux qui ne s'y rendent pas : il faut les excuser, les plaindre peutr être, surtout les éclairer. Vous ne pouvez sacrifier un seul cheveu de votre frère à la même croyance pour laquelle vous feriez bien d'exposer votre vie.
" Mais les institutions sociales présupposent des conviclions universelles, et agissent en conséquence.» — Il est plus juste de dire qu'elles reconnaissent des intérêts eommuns, et qu'elles les servent ; qu'elles aperçoivent des relations naturelles, et qu'elles les réalisent et les protègent. Quant aux opinions proprement dites, elles ne sont violentées par les lois que dans les pays où la chose publique est administrée au profit d'une caste ou d'un homme, ou dans ceux où le gouvernement n'ayant pas placé sa force dans l'opinion publique, est obligé, par une alternative inévitable, de la traiter comme ennemie.
H n'y a qu'une seule autorité qui soit absolument irrécusable ; il n'y a qu'une Parole qui ne soufTre ni
tO DV ABSTECT BS8 0PIMI0M8.
doute ni résistance ; telle que nous l'avons comprise, telle nous devons la croire ^ la pratiquer. Je dis telle fue nous l'avons comprise; car il est impossible que tous Iw hommes s'entendent sur l'interprétation de tous les passages de cette Parole. Ces divergences inévitables, Dieu les jugera dans leurs principes ou dans leurs motifs ; pour les hommes, ce sont des opinions ; et comme telles, elles ne peuvent être imposées, elles dcHvent être libi^ment professées, elles doivent être respectées.
Que le premier mouvement des particuliers soit donc de considérer comme une agression ou comme un égarement ridicule toute opinion qui vient à l' improviste troubler la belle harmonie et la longue paix des opinions reçues \ que leur attention soit d'abord préoccupée de plusieurs circonstances étrangères au fond de la question, comme, par exemple, de l'âge et de la condition de ceux qui professent ces opinions nouvelles, de leur conduite antérieure, des formes plus ou moins singulières sous lesquelles ils produisent leur pensée ; tout cela se conçoit, tout cela doit se pardonner. Mais que le second mouvement soit d'examiner. Eh quoi ! dira-ton, imposez-vous à tous la tâche d'un examen qui n'est possible qu'à quelquefr-uns? Oh ! non, ce serait une autre tyrannie ; mais il y a une alternative, il y a un autre parti à prendre, parti facile, commode, à la portée de tout le monde, c'est de se taire. Je n'entre pas dans la question de savoir si cette neutralité est louable che2 ceux à qui leurs facultés et leurs lumières permettent d'^amineir et de prenonoer ; ]q ne recherdid pas si les
pu aasvEci des otmioss, 11
esprits neutres ne sont pus d'aussi mauvais citoyens dans l'empire des lumières que [leuveiit l'être dans les affaires politiques ces honnêtes gens qui ne prennent aucun parti de peur de prendre celui des vaincus. Il ne s'agit pour le moment que du respect des opinions ; et nous disons qu'à cet égard le devoir est d'examiner, si l'on ne veut pas se taire, ou de se laire, si l'on ne veut pas examiner.
Il est impossible de voir un milieu entre ces deux partis; ce milieu ne serait que l'injustice et la déraison. Il est impossible de ne pas admettre un principe si conforme à la nature des choses et aux règles de l'esprit humain, un principe qui veut qu'on ne fasse lutter les idéCA qu'avec des idées, et qu'on n'oppose aux raisonnement» que des raisonnements. Il est impossible de repousser un principe qui est le besoin de tous, et que chacun est prêt, dans l'occasion, à réclamer en sa faveur. Ainsi, tant qu'une opinion reste opinion, c'est manquer à ceux qui lu professent, c'est se manquer à 8Di-m£me, que de l'attaquer sans examen, par des conjecliires hasardées, des railleries, des sarcasmes, de la livrer a la risée, d'accueillir et de caresser les bruits qui lui sont défavorables, en un mot, de courir, de
lieté de cœur, la chance terrible de l'aire la guerre à la
fflieied
Quedis-jeîCes opinions que l'on attaque ne fussenlr elle» réellement que des erreurs, on n'en aurait pas moins fait la guerre h la vérilé. En défendant une vérili, ou aurai! outragé la vérité. Car ce n'est pas tout que de combattre pour elle : il faut combattre avec des
armes dignes d'elle. Ses armes sont le raisonnement lumineux, l'éloquence sincère et sérieuse, la patience et l'indulgence. Elle ne veut d'autre auxiliaire que la charité (1). La soutenir par l'ironie amère, l'injure, le dénigrement et la parodie, c'est lui prêter les armes et la livrée du mensonge. C'est la rendre suspecte ou méconnaissable aux yeux des hommes. C'est compromettre sa cause, qui n'a pas de gages plus assurés de succès que la pureté des vues et de la conduite. Et quiconque lui prête l'appui des passions et le langage de la haine, est plutôt son ennemi que son défenseur.
Les opinions sont bien loin d'être indifférentes (2). Quelques-unes sont des erreurs graves et pernicieuses. C'est un devoir sacré pour l'homme qui en a reçu le don, de les combattre sans relâche, de les réfuter, de les anéantir. Nous ne devons aucun respect aux erreurs ; mais nous devons du respect à toute croyance sincère . Ce respect ne consiste point à la laisser se répandre sans obstacle ; on peut la respecter même en l'attaquant. L'adversaire le plus ardent, le plus infatigable est souvent celui qui la respecte le plus. L'ennemi qui ne prononce sur cette opinion qu'un mot, mais un mot téméraire, l'a outragée. Combattez, renversez l'erreur; mais honorez la sincérité.
«^Mais quand on doute de cette sincérité? mais quand on n'y croit pas? » — Il est des cas sans doute où la fausseté se trahit d'elle-même. Mais, le plus sou-
(1) Épitre aux Éphésiens, IV, 45.
(2) «Accordez à tous la tolérance.... non eu approuvant tout comtne « indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre. »
(FéNELON.)
vent, quelle plus grande témérilé que de prononcer que le partisan d'une opinion n'est pas sincère! Qui peut lire dans le fond des cœurs? Qui est-ce qui sait lire dans le sien? Quel penchant n'avons-nous pas, dans toutes nos démarches et dans tous nos discours, à nous croire parfaitement de bonne foi et désintéressée? Ayons un peu de la même complaisance pour les autres. Et lors même que nous trouverions en eux quelque chose qui altère la pureté de leur zèle ou de leur toi , lors même que nous verrions percer dans quelqu'une de leurs démarches l'orgueil et l'ambition, ne nous hâtons pas de conclure que la sincérité manque; ce serait connaître bien peu le cœur humain; rien n'est pur en lui : à son premier mouvement, généreux peut-être, vient ordinairement s'enjoindre un second, qui l'est moins ou qui ne l'est pas du tout; en sorte qu'on peut défendre en partie par orgueil une cause qu'on a adoplée par conviction et qu'on a embrassée par zèle. Et oîi en serions-nous, en fait de croyances, si nous les voulions toujours garanties par la perfection idéale et impossible de ceux qui les professent et qui les enseignent? Quelle croyance résisterait à cette singulière épreuve? Je dis encore plus : le zèle à cherchei' la vérité, à la répandre, à combattre Ifjtur elle, s'allie naturellement et presque nécessairement à un caractère passionné; et un tel caractère entraîne avec soi des écarts et des excès. Soumettonsnous donc à entendre la vérité de toute bouche, à la recevoir de tout homme; ce n'est ni à un homme, ni à un autre qu'elle appartient : elle est à Dieu ; et selon
14 DU ABSnCT 0RS <)i^lf^M5.
qu'il lui plaît de choisir un organe ou un autre, il le fait lihrement y dans le but sans doute de nous apprendre à respecter la vérité pour elle-mêûie, et à exercer notre jugement comme un tribunal doit reùdte la justice : sans acception de personnes.
Nous recherchons curieusement quels motifs secrets ont pu déterminer un homme à professer telle ou telle opinion : rentrons plutôt en nous-mêmes, et cherchons quels motifs secrets nous déterminent à la repousser. Étudions les causes de cette aversion que nous éprouvons pour elle. Detrène-trcUe peut-être quelqu'une ée nos chimères favorites? Attaque-t-elle, avec notre manière de penser, notre vie et nos mœurs? L'adoption de cette opinion nous obligerait- elle à des sacrifices pénibles pour notre intérêt, pour notre vanité, pour notre mollesse? Il est juste de descendre dans notre propre cœur avant de descendre dans celui des autres. Il est juste de nous informer si ce qui nous porte à rejeter une opinion n'est pas précisément ce qui devrait nous engager à la recevoir.
Il y a des personnes qui trouvent fort bon qu'on ait une opinion, et fort mauvais qu'on l'exprime. Suivant elles, c'est une indiscrétion que d'agiter les esprits par la production de nouvelles idées, qui viennent troubler cet arrangement de préjugés et d'idées faites au Milieu desquelles elles comptaient passer leur vie. Petisez ce que vous voudrez , disentnelles , mais gardez^le pour vous. Changez, si vous le trouver bon, mais ne portez pas les autres à changer. Comme si cela était possible I Comme si cela était légitime ! Comme si la
DU nRSPaCT DES
vt-rilé novis appartenait (1)! N' est-elle pas un dépôt dont ûous sommes responsflbles devant Dieu et l'huinaniléî Nous admettons toutes les précautions dont son expression doit être accompagnée ; nous admettôna comme nécessaires l'opportunité, la convenance, les formes; mais, tout cela élanl accordé, nous demandons la vérité. Quelle âme généreuse pourrait approuver le mot si connu de Fontenelle(2)î Quelle âme généreuse serait disposée à faire la guerre à tous les grands génies et à tous les grands cœurs qui , de siède en siècle, ont dissipé des erreurs et répandu des iumières? Et cependant, il faut les condamner, si le princii* que nous combattons est admis. Il faut les condamner, puisque les vérités qu'ils ont annoncées ant répandu du trouble sur leur vie, comme sur celle d'une partie de leurs contemporains. Eh quoi! pense^ t-on que ce long enfantement de la vérité puisse être sans travail et sans douleurs? Le trophée de toute vérité qui ï triomphé, ne sont-ce pas des chaînes, des larmes et du sangï On veut du silence! Mais l'esprit
p) On sera bien aise ite trouver ici les liellea paroles de Massilion sur ce lujcl: a Nous ue devous pis » tous les hommes des soina, de* prfl-
■ «eoances, dea empressemeiils ; nous leur devons t (oub la vérlié
■ Nous h devons aux grands comme aux pi^tlts, à nos sujets comme 11 nos
■ nultces, A ceux qui l'aiment comme i ceux qui la baissent ; â ceux qui
■ Muleni s'en servir contre noua, comme à ceunqul désirent en faire usage
• paur cuX'Difmej. Il est des cojijoncturei uù 1» prudence permet de ca-
• cber cl Ue dissimuler l'amuur que nous avons pour nos rrftresj il n'tn
■ est point où 11 nous soit permis ila leur dissimuler la vérité ; eu uii mot,
■ I* tCrité n'est point i nous; nous n'eu sommes que les témotus, les d£ren-
• Mun et les dépositaires. i (S] On attribue a ce phllosoplie d'avoir dit que, s'il avait la main pleln«
4* t<rlW», Il se garderait bleu de l'ouvrir. Hut très Juste «I tr«s sensé, (Un* les principes de l'intérêt personnel.
d6 DU RfiSPBGT DBS OnNIONS.
humain en veut-il? Sans cesse travaillé du besoin de la vérité, il veut marcher et combattre sans cesse ; la guerre des opinions est contemporaine du genre humain ; elle se prolonge et se renouvelle d'âge en âge ; elle ne peut être apaisée ; elle renaît d'elle-même ; et tous les âges seront témoins de cette lutte , par où se manifeste essentiellement la vie du monde moral.
Ce n'est pas un sentiment ignoble ou vulgaire que celui qui porte un homme à se mettre à la brèche pour une croyance. Cette démarche est le résultat d'un instinct sublime, qu'on ne saurait mépriser sans encourir soi-même le mépris. Ce dévouement à des choses invisibles, à des intérêts spirituels, à des principes, n'est pas à la portée de tout le monde, sans doute; mais quelle âme à plaindre que celle qui ne le comprendrait pas, et ne voudrait pas l'honorer! Triste et commune inconséquence ! Nous décorons les tombeaux, nous célébrons la mémoire de ceux qui nous ont acquis des vérités aux dépens de leur repos et au péril de leur vie ; et ceux qui, sous nos yeux, combattent le même combat, nous les abreuvons d'amertume! Sommes-nous donc prédestinés à contribuer par nos affronts à la gloire de leur martyre? et notre injustice est-elle nécessaire pour compléter l'auréole qui , dans un avenir lointain , doit ceindre leur front immortel ? Ah ! qu'il vaudrait bien mieux les honorer vivants que de réserver le souvenir de nos outrages pour leur future apothéose ! Nous pouvons penser que leurs efforts seront inutiles, ou même que leurs démarches sont imprudentes ; mais nous devons reconnaître du moins
i|ue leur zèle est saint; et si nous ne pouvons point sans examen adopter leurs croyances, sans hésitation du moins noua devons rendre hommage à l'esprit qui les a animas.
Ferions-nous peutr^lre un crinie à une opinion d'être nouvelle? La nouveauté d'une opinion n'est jamais une raison de la rejeter. Nos croyances les plus fermes et les mieux fondées ont commencé par être nouvelles ; ■ et le temps, en leur rendant hommage, n'a rien ajouté à leur vérité. D'ailleurs, de ce qu'une idée est nouvelle pour nous, il ne s'ensuit pas qu'elle soit nouvelle pour tout le monde; et c'est peut-être son antiquité même qui nous la rend neuve. Quelle plus frivole objection que celle qui se tire de la nouveauté d'une opinion? Si elle est erronée, il faut la combattre parce qu'elle est erronée, et non parce qu'elle est nouvelle. Si au contraire cette opinion est la vérité, elle n'est pas nouvelle : la vérité est plus ancienne que le mensonge. Disons mieux : elle n'a point d'âge; car elle est éternelle. Détournons donc notre esprit de cette question étrangère; et, imitant le père de famille de l'Évangile (1), qui lire alternativement de son trésor des choses vieilles et des choses nouvelles, accueillons et publions avec une égale oindeur la vérité qui resta inconnue, et la \tnlé qui fut oubliée.
A peine est-il concevable qu'on méconnaisse ce droit
de manifester son opinion. Chacun en porte en soi le
besoin, le sent et l'exerce. Il n'est personne qui nefiit
ouirt" d'avoir à le comprimer et à l'élouffer. Sur les su-
(U ÊiangllG Mion ulnt Ualibleu, XIII, SS.
d8 DU RESPECT DBS OPINIONS.
jets les plus chétifs, nous aimons à exprimer notre opinion, ou du moins ce que nous croyons notre opinion. Par ce besoin, qui n'est nullement factice, jugeons du droit des autres : c'est la règle éternelle. Par ce besoin, que nous sentons sur lés plus petits sujets, jugeons de tout ce qu'aurait de pénible notre position, si, nous croyant dépositaires d'une vérité importante ► pour notre patrie ou pour la société humaine, nous nous voyions dépouillés par cette oppression dont il est question dans cet écrit, de la faculté de faire un grand bien et de remplir un grand devoir. Plaçonsnous dans la situation de tout zélateur sincère d'une opinion; approfondissons cette situation; et nous serons justes.
Nous croyons avoir assez montré ce qu'il y a de déraisonnable et d'injuste dans cette atteinte portée à la liberté des opinions. Si des hommes à qui leur éducation et leur position sociale semblent imposer le sérieux et la réserve, donnaient l'exemple de ce mépris des opinions, ils auraient par là donné à leurs concitoyens le pernicieux exemple de repousser la vérité même. Ils auraient encouragé cet esprit de prévention et d'intolérance, qui arrête les progrès de l'esprit humain, qui perpétue les abus, qui consacre l'injustice. Ils auraient réduit au silence des hommes de bonne foi et désintéressés ; ils auraient découragé le zèle sincère ; ou bien, par une opposition mal entendue, ils lui auraient communiqué une exaltation, ils l'auraient entraîné à des écarts qui défigureraient ses premières intentions, et le rendraient incapable de revenir au vrai et à la mo-
dératiou. Alloue plus loin : on en viendrait, à cunclure de l'opinion au caractère, de la pensée aux mœurs; de là les défiances et les imputations injurieuses. La pensée, toujours Iravaillée du besoin de liberté, se verrait forcée de recourir à la dissimulation ; on envelopperait de voiles trompeurs sa véritable croyance ; on en feindrait peutr^tre une contraire à celte qu'on professe intérieurement. Tels seraient les fruits de cette atteinte jiorlée à la liberté des opinions ; et, aveuglé par une suite de causes secondaires qui cachent la cause première de tous ces désordres, on serait bien loin d'imaginer qu'on les a provoqués de loin par une raillerie inconsidérée, par une allusion imprudente, et par quelque bruit légèrement accueilli et répété.
Je mets avec quelque répugnance au nombre de ces consé(|uences déplorables le déchaînement aveugle et sauvage de cette portion de peuple, qui, se souciant peu d'avoir une opinion, se constitue l'exécutrice des «entences qu'elle entend prononcer, et que son ignorance aggrave. D'oii viennent ces dégoûtantes fureurs, ces attaques ignobles, véritable souillure de tout ordre social, véritable honte de toute police? Cette populace, à laquelle on appliquerait facilement l'énergique mot des pharisiens (1), si la pitié ne prévenait pas l'indignation, où puise-t-elle son emportement, si ce n'est dans les mauvaises plaisanteries de quelques esprits légers, et dans les bruits absurdes accueillis et accrédités jwr une classe trop cultivée pour pouvoir y croire? Qu'elle fasse entendre des huées, qu'elle bafoue, qu'elle
(1) Énnglle Mlon alnl Jean, VII, 4».
insulte, tous ces mouvements de sa stupide colère accusent ceux qui l'ont fait naître et qui l'ont excitée par la coupable inconsidération de leurs propos. C'est donc eux véritablement qui bafouent et qui persécutent; et tous ces désordres, sur lesquels ils expriment peutêtre des premiers leur indignation et leur dégoût, c'est à eux qu'il faut les imputer. « Cette parole est dure ; « qui peut l'écouter (1)?» mais aussi, qui peut la démentir ?
La légèreté qui n'examine rien, l'opiniâtreté qui ne compare jamais, la présomption qui tranche toujours, conviennent mal à un peuple que la liberté politique appelle naturellement à être sérieux. Si notre peuple revêtait ces malheureuses dispositions, si, dans ses préventions, il appelait secte toute opinion nouvelle, fanatisme toute manifestation énergique d'une conviction fondée, nous douterions de sa justice, et nous craindrions pour son bonheur. Nous ne reconnaîtrions plus en lui ce peuple que nous aimions à voir désigné ou du moins prophétisé dans ces paroles d'un homme à jamais regrettable (2), honneur de notre magistrature, « ce peuple, disait-il, digne du titre de philosophique, « dont le caractère sera V humeur sérieuse, la réserve, la « fermeté, l'exactitude, la précision, l'activité, l'esprit « de suite , le franc-parler et Y indépendance des opi- « nions. »
(1) Évangile selon saint Jean, VI, 60.
(2) Auguste Pidou.