DOCTRINE DU PROTESTANTISME
Ce mot de protestantisme a désigné originairement
une branche de la grande Réforme du seizième siècle. Mais -les Églises qui se'séparèrent alors de l'Église catholFque, paraissent aujourd'hui adopter en commun ce nom qui leur convient à toutes également.
En effet, nul autre terme n'exprimerait mieux leur position religieuse. La nature des dogmes internes qu'elles professent n'est pojnt l'élément principal de leur séparation. Car, d'un côté, elles ne sont pas unanimes sur ces dogmes ; de l'autre, ces dogmes ne sont pas touségalement opposés à ceux de l'Église romaine. Il y a, sur des poipts essentiels, une harmonie cordiale entre les deux communions ^ et un grand nombre d'écrits des plus célèbres docteurs catholiques, font depuis longtemps l'édification et Ja consolation des âmes pieuses dans l'Église réformée.
Je ne veux point dire par là qu'il soit absolument égal, quant au dogme proprement dit, d'être catholique ou réformé. Mais je pense que, les modifications de la doctrine chez les protestants ayant été un fruit de leur affranchissement, et le principe de cet
(1) Voyex la Note XYIL
170 DOCTRINE BU PROTBdTÀTITlSttB.
affranchissement étant ce qui caractérise teur communion à côté de l'Église romaine, le nom de prùte$^ tants est bien le nom qui leur convient. La formation de cette communion et son existence ne sont autre chose qu'une protestation contre te principe de Tautorité.
Il ne faut pas croire néanmoins que leâ chefs de la Réforme soient partis, dans leur entreprise^ d'une théorie semblable à celle que nous établissons. La discussion ne s'ouvrit point sur ces mati^es^ Elle n'eut d'abord pour objet que quelques dogmes internes ou quelques pratiques dont le progrès des lumières avait fait sentir l'abus. Des superstitions qui avaient fleuri dans l'ombre ne purent soutenir les rayons ardents du soleil que la science avait fait lever sur l'horizon du seizième siècle. On réclama contre ces abus. L'Église les couvrit de sa protection, et s'obstina à les maintenir. A cette fois, on commença à sentir le joug. Les esprits étaient en fermentation, à ce réveil des sciences et des arts ; le siècle, dans sa demibarbarie, était plein de sève et de force ; les esprits étaient moins hardis que les caractères ', on n'était pas prêt à tout imaginer, on n'avait pas la manie des sygh tèmes ; mais on avait soif de liberté et d'activité intellectuelle ; la scission fut consommée, pour ainsi dire, cx)ntre l'attente de ses auteurs ; et peut-être furentrib étonnés de leur œuvre, autant que le reste du monde (1).
(1) Robortson a parfaitement retracé dans son HisiçiPt^da Charl09*QmU^ livre n, cette marche que suivit Lutlier, sans en prévoir le terme.
BOéTMHB DU PROTRSTANTISHB. 171
Peut-être, lorsque leur pensée se porta sur un établisgensent religieux définitif, n' dirent-ils pas euxmèmeg des vues trSs libérales. Loin de séparer T Enlise de l'État, ils parurent croire que ces deux coi^ps n'en devaient former qu'un seul. Partout en effet le mouve- Hxent de la Réformatien ivA un mouvement national et un événement politique. Et quoique les^ confessions protestantes n'aient presque point touché à la questfeïï des rapports de TÉglise avec FÉtat, il est certain que le* r^ormateurs ne s^ élevèrent point à Fidée de la distinction absolue de ces deux sociétés (f).
Mais le principe de l'indépendance religieuse était &simmé tout entier dans le fait éclatant de leur sépawrtiwi. Puisqu'il avait été permis^ aux réformateurs (te se* séçatw de l'ancienfie Eglise, il ne leur pourrait jmetaii^ éttis interdit de se séparer de celle qu'ils venaient de fonder. Chacun pouvait chercher dans la F^te de £Meu les bases de sa foi. D'ailleurs, en se détachant du trwic, l'Église réformée renonçait pour jamail» à s'attribuer le caractère d'inspiration que FÉgiiseï romaine tire de la perpétuité de la hiérarchie, éléë te ôttcîeesdion non intent)mpue de ses pontifes. ffite ne pouvait sur aucune base appuyer ce dogttie deWfucteur dé toute liberté : Hors de l'Eglise visible p&int de sàlut. Elle était contrainte de devenir l'asile Qt la conservatrice de la liberté religieuse. Elle ne le fut pas toujours dès les premiers temps. Elle fut,
(1) Ii'un des articles du traité de paix religieuse conclu à Augsbourg, en sej^temb^e 1555, porte : « Que la puissance civile aura le droit d'établir « dans cha(|ue État la doctrine et le culte qu'elle jugera convenable. » ^HoBERtsdiv, Éî'stbtre dis Charles-Quint, tome VI.)
172 DOCIliSIB DU PRUmTAimttU.
comme toutes les sociétés humaines, intolérante et exclusive. Elle ût une confusion malheureuse des institutions civiles avec les institutions religieuses. Elle imposa au citoyen tous lés devoirs du croyant. Elle appela au secours de ses dogmes le bras séculier, le glaive des lois civiles. La fumée du bûcher de l'infortuné Ser\et noircit encore les premiers temps de la Réformation et la mémoire de Calvin (1). Mais ces faits déplorables, infmiment plus rares dans cette Église que dans l'Église romaine, ont fini par en être entièrement exclus, non pas seulement par l'adoucissement des mœurs sociales, qui a éteint les bûchers dans l'Europe entière, mais surtout par un principe actif et puissant de la Réforme, qui, bien compris et suivi dans toutes ses conséquences, doit faire un jour disparaître de cette Église jusqu'à la plus légère contrainte en matière de foi.
Car il ne faut pas oublier que la Réformation est moins un événement qui peut se dater, qu'un principe dont l'action se perpétue et se soutient. La Réformation fut comme inaugurée au seizième siècle; mais son action est constante et se renouvelle sans
cesse. C'est une force vive déposée dans le cœur du système, et dont le ressort, agissant dans le temps convenable, restaure l'institution à mesure qu'elle
(1) « Luther, Calvin, Cranmer, Knox, lorsqu'ils en eurent le pouvoir et « Toccasion , firent subir à tous ceux qui doutaient de la vérité de leur «croyance les mêmes cbâlim3nts que TÉglise romaine décernait contre « leurs disciples. Ou eût cru parmi leurs partisans, et peut-être chez leurs u adversaires, qu'ils se défiaient de la bonté de leur cause, s'ils n'eussent « pas employé les moyens violents qu'on jugeait alors permis pour soute tenir la vérité. » (Robertson, Histoire de Charles-Quint^ livre XI.)
OOCTHWE bV PHOTRSTANTISME, iT,t
salière. Lee premiers réformateurs onl peut-être travaillé sans système : mais ils ti'onl laissé, ils n'ont pu laisser "aucun précepte qui interdise de rien changer à leur premier plan; et s'ils n'ont pas expressément garanti la liberté religieuse avec toutes ses conséquences, ils ont fait davantage-, car leur œuvre est la proclamation vivante des principes sur lesquels elle repose. Cette proclamation, sans cesse invoquée et [jours mieux comprise, a rendu enfin dominante dans les Étals protestants le principe et les effets eaitiels de la liberté de conscience ; et le temps viensans doute où la jouissance de ce beau droit ne dans leur sein, soumise à aucune restriction. Ce principe est pius puissant que toutes les lois cilles qui seraient destinées à garantir la liberté des illes. Car, lorsqu'une idée est identifiée avec l'enirable des opinions et des mœurs d'un peuple, les lois ui la confirment en sont moins la garantie que l'exion publique et solennelle, il twt peut-être nécessaire d'ajouter quelque chose ir ie débordement effroijahle de sectes, que Bossuot siilc dans l'Église réformée. Il est bien vrai que la liberté d'examen, laissant son essor à l'individualité, , faii^nt de toutes les parties de la Révélation l'objet 'une étude approfondie, doit enfanter un grand nomde sectes ; mais cette variété se concilie avec l'unité, «l qui connaît bien l'Église proteRlante ne saurait en rfouler. Divisés sur quelques points d'une imiwrtance secondaire, mais réunis sur le point fondamental de ta Rédemption, qui entraîne à sa suite d'autres vérités
i74 DOCTRINE DU PaOnSTàNTISIiE.
révélées, les chrétiens évangéliques, sous ies dénominations de luthériens et de oalvinistes, 4le thodistes et de quakers, de presbytériens et d'épisoopaux, se donnent tous la main au pied de la croix, et, séparés pour des intérêts particuUers , se réunissait fraternellement pour rutihté conuuune. Cette Udérqniie mutuelle et cette fusion ne paraîtront pas de l'iBdiffirence à ceux qui connaissent avec <}ueUe activilié -et quel concert ces communions diverses travaiUent à iB propagation de T Évangile et à l'œuvre des missioBB. Cette variété n'a été effrayante que dans les temps et dans les pays où l'opposition de la force aux prétentions de la conscience a fait dégénérer la -foi en fanatisHie aveugle et le zèle en fureur. Quaiit aux extravagances où se livre, sur des sujets religieux, un cerveau bmh lade, elles ne sont propres à aucune communion. Chaque Église, a eu ses convuhionnaires et ses vietimes (1).
On voit que nous n'avons point parlé des hommes, mais des choses. Nous n'avons point jugé les catholiques, mais le catholicisme ; ni les protestants, mais le protestantisme. Et en effet, c'est une question de c/tosci , que l'on dénature en la détournant sur les hommn. Traitée dans son vrai point de vue, elle n'est point propre à exciter le scandale ni à réveiller les haines. Nous désirons qu'on trouve que nous l'avons discutée dans un esprit d'impartialité et de charité.
(1) Voyez Grégoibe, Histoire des Sectes religieuses.
TltMCMGMAGK DES FAITS. 470
€HAPÏTRE XX.
TÉatOIftlIàOS SBS FAITS.
Invoquer le témoignage des faits à l'appui d'une doctrine comme celle de la liberté religieuse, c'est nécessairemeut en appeler à l'intérêt ; car c'est montrei* que cette doctrine, respectée, a apporté de grands biens, et, n^ligée, a attiré de grands maux à l'humanité. Malheureusement la destinée de cette doctrine jusqu'à nos jours nous réduit à peu près à la seconde partie de cette démonstration. L'histoire ne nous enseigne las* avant^ea de la liberté de conscience qu'en nous étalant les funestes effets du système opposé.
Or, le ilecteur sent bien que ceci est la matière d'un livre et non d'un chapitre, et que pour traiter le sujet annoncé en tête de celui-ci, il faudrait intercaler en ce liçu toute l'histoire du jnonde, .mais très particulièrement l'hifitoire des dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis la naissance du Sauveur.
Que de sanglantes images il nous serait aisé d'évoquer !?Que de hideux souvenirs nous pourrions réveiller dans la mémoire de nos lecteurs ! Nous leur abandonnons le soin de s'épouvanter eux-mêmes de ces lugubres tableaux. Qu'il nous suffise de constater un fait : c'-est que la violation des droits de la conscience a été k caus^ ou le prétexte,.ou l'instrument, ou l'occasion de la iplus grande partie des abominations dont cette période est jonchée, et que, s'il était possible de suivre