CHAPITRE IV
INDÉPENDANCE NÀTVBELLE DE CES DEUX SOGliTÉS L^UNS
A l'égard de l'autre.
Ces deux sociétés, existant dans des buts différents, et reposant même sur des principes opposés, sont, par leur nature, absolument indépendantes l'une de l'autre. N'y eût-il point de société civile^ la société religieuse n'en serait pas moins possible, avec tous ses effets essentiels ; et quand la société religieuse n'existerait pas, la force des choses maintiendrait la société civile. Il n'y a entre elles qu'un genre de relation admissible : elle consiste dans l'influence purement morale de la société religieuse sur la société civile. Les sentiments du cœur n'ont pas pu créer la société ; mais ces sentiments peuvent lui communiquer un genre de vie différent de celui qu'elle tient de la force des choses, ou, en d'autres termes, de l'intérêt. La nécessité commune fait remplir aux citoyens leurs obligations
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réciproques; mais cette nécessité ne saurait les leur faire remplir joyeusement et de bon cœur : elle leur impose des fardeaux qu'ils acceptent avec une soumission forcée ; mais elle ne saurait changer cette soumission en résignation : l'intérêt, sous ses différentes formes, peut produire une espèce de zèle capable de grandes choses ; mais le zèle pur, qui embrasse avec une égale ardeur les petites et les grandes, qui ne connaît ni les mécomptes de l'ambition trompée, ni les dégoûts de l'ambition satisfaite ; ce zèle toujours égal à lui-même, auquel les objets extérieurs ne peuvent ni ôter ni ajouter de la force, ce zèle, il n'est pas donné à l'intérêt de le produire ; il appartient exclusivement au principe supérieur et divin qui a fondé la société religieuse« Aussi estril plus exact de dire que c'est l'esprit religieux, et non la société religieuse, qui influe sur la société civile. C'est de son sein que s'infiltre, pour ainsi dire, dans le corps social la sève d'une vie généreuse, qui pourrait, si le ciel le permettait, remplacer, ou du moins dérober aux regards les principes infiniment moins purs sur lesquels repose primitivement Fassociation politique. Dans cet état de prospérité et d'illustration morale, la société ennoblie pourrait oublier la tache de son origine et sa première roture. RriUante perspective que l'âme religieuse aimerait à s'ouvrir, si la connaissance de la nature humaine et les décterations de la sagesse inspirée ne l'avertissaient de resserrer ses espérances dans un cercle plus étroit !
Mais ne pouvant aspirer à l'extrémité de cette ligne de perfections, elle n'oublie pas que c'est sur quelque
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point de cette ligne que se trouve le but proposé à ses généreux efforts. Dans quelque mesure que la Providence le veuille, elle sait qu'elle doit travailler à faire pénétrer la vie religieuse dans le mécanisme grossier^ quoique indestructible, du corps social. Cette vie, née au sein de la liberté, agit d'une manière conforme à sa nature ; elle ne prend rien de l'appareil ni des attributions de la nécessité physique; elle n'emprunte rien de la force extérieure ; mais semblable à la douce chaleur, à la pure lumière, qui s'insinuent entre les objets sans prendre aucune place et sans rien déplacer, la vie religieuse n'altère rien dans l'ordre des choses, ne froisse aucun intérêt, et ne prétend aucun droit sur les propriétés matérielles (1). Sans doute, à la longue, elle produit de grands effets extérieurs ; mais elle n'en a commandé aucun ; et la persuasion seule, la force invisible de la vérité, et la loi intérieure de la conscience, lui ont soumis ce monde visible oii elle semblait n'avoir rien à réclamer.
Telle est, en remontant à la nature même des choses, la position respective, l'indépendance mutuelle de ces deux sociétés (2) . Ce sont deux machines destinées à se mouvoir parallèlement dans une même enceinte, sans se gêner ni s'inquiéter en rien l'une l'autre. L'une s'est réservé le seul empire des corps ; l'autre concentre toutes ses prétentions dans la domination des esprits. Comme sociétés, elles ne s'arrogent aucun droit l'une sur l'autre, elles n'ont aucun acte commun,
(1) Voyez Neander*s Denkwûrdigkeiten^ tome H, page 74.
(2) Voyez la Note XXI.