‹ La liberté des cultesChapitre 95 sur 116 · livre à la tâche proposée, à la défense de la liberté des · texte numérisé non relu

livre à la tâche proposée, à la défense de la liberté des

cultes; je me réduis au sujet indiqué par ces mots; et S^'

en m'y réduisant, je suis si loin de me croire à l'étroit, <: •**'

que je suis bien plutôt frappé de la grandeur de la ^^

lice qui m'est donnée à parcourir. Et voici qu'on me ^^^

reproche de n'avoir pas traité la tolérance en première ^'^

ligne, et de n'avoir pas assigné une place subordonnée ^^ ^^ à la question qui m'était exclusivement indiquée

Le critique semble avoir confondu deux tâches très distinctes : celle de fonder la liberté religieuse, et celle de la prouver. Je n'étais chargé que de la seconde. La première présente -plusieurs aspects différents , parmi lesquels domine peut-être ceiui que le critique recommande à mon attention, savoir la prédication de la tolérance . La seconde se borne à un seul de ces aspects ; c'est l'aspect du droit. Le sujet mis au concours, Ib programme qui lui a servi de développement, me- faisaient également un devoir de me renfermer dans une question de droit public et de politique. Prouver que la liberté de conscience est une propriété aussi inviolable que toutes celles dont la société nous garantit la possession, prouver qu'elle est une nécessité politique, un besoin social ^ voilà ce que m'indiquait l'énoncé même du sujet proposé; c'est si j'étais sorti de ce cercle d'idées que je mériterais des reproches; je n'en mérite point pour y être demeuré.

. Si donc, comme je le crains, quelqu'un des lecteurs du Nouvelliste, ébloui par la dialectique de mon censeur et par son beau talent, s'était dit après la lecture de ses articles : « Cela est clair ; l'auteur du Mémoire a manqué son sujet; je ne lirai point le Méinoire; » qu'il veuille bien du moins lire le peu de lignes que je viens d'écrire ; et il s'assurera que ce n'est pas moi qui suis hors de la question, et que le tort qu'on m'impute est de n'avoir pas fait, à côté de la tâche qui m'était prescrite, une tâche à laquelle je n'étais point appelé. Qu'il sache que je n'ai traité qu'une question; mais qu'il sache que je l'ai traitée; qu'il voie alors si cette

question Tintéresse ; qu'il cherche s'il a des idées bien nettes et bien fermes sur la compétence de l'État en matière spirituelle, sur les relations mutuelles de l'État et de rÉglise , et en général sur le double rôle qu'il joue lui-même dans la softété comme citoyen et comme croyant. S'il a des doutes sur ces matières, qu'il voie si mon livre peut les dissiper; s'il a des principes, qu'il les compare aux miens; en un mot, qu'il ne s'inquiète pas si j'aurais bien fait de traiter un autre sujet plutôt que celui-ci ; mais tout simplement qu'il examine si j'ai traité convenablement celui que j'ai cru devoir traiter, si mes arguments sont bons, si mes idées sont justes, si j'ai prouvé, ou non, que la liberté des cultes est une vérité de droit public.

Ce que je demande, la justice l'exige aussi. En des matières comme celle-ci, l'examen est un- devoir. En effet, si l'intolérance des particuliers et leurs procédés violents envers une secte, se fondaient sur l'idée que l'établissement des communautés religieuses n'est pas un droit , et sur le principe que l'autorité a le droit d'intervenir dans les affaires religieuses du pays ; si ces particuliers partaient de là pour envisager et traiter comme des sujets rebelles et de mauvais citoyens les membres d'une Église autre que l'Église nationale, ces particuliers ne seraient-ils pas tenus à examiner sérieusement le principe même dont ils s'appuient, à s'assurer qu'ils ne placent pas faussement le droit où est la force, et le déht où est le droit, et cpi'en invoquant les lois , ils ne violent pas la plus sacrée de loules?

LEITHE A UN AUl. 327

Tout homme sensé se doit compte à lui-même de sa conduite ; mais lorsque cette conduite compromet le repos , la considération et le bien-être de ses semblables , combien n' est-il pas plus obligé de se demander compte, et un compte sévère , des principes ou des préjugés d'après lesquels il agit! Nous tromper sur nos Hroits serait un petit inconvénient; mais méconnaître ceux des autres et les Troisser par ignorance est un grand malheur; et si l'ignorance est volontaire , c'est une grande faute. Persécuter par ses paroles et ses actions, détruire sciemment le bonheur d'un frère; et n'avoir point do raison à donner de ce procédé, sinon un ancien préjugé, l'habitude, l'exemple.... quelle légèreté lors même que ta contrainte pourrait être justifiée! quel uialheut" si elle ne peut l'être ! quelle fautn dans l'un et l'autre cas !

Dira-t-on que cet examen est trop difficile de sa nature? Les principes sur lesquels repose la liberté religieuse sont des principes de sens commun et d'espéjrience ; les laits qui les établissent sont tels que le plus dmple des hommes peut les constater et les reconnaître. Ils n'exigent ni de longues lectures, ni des jtecherches laborieuses ; l'homme qui se replie sur oi-m&me et qui s'interroge dans le silence des pasions, les y trouve écrits en caractères vivants : et il e refuserait à l'examen! Cet homme, peut-être, rai- Onne très conséquemment sur la loi politique; il comprend, il justifie toutes les institutions qui ser\'ent de barrière au pouvoir et de garantie à la liberté civile ; il ixi^ique à merveille et le balancement des pouvoirs .

et l'indépendance de l'ordre judiciaire, et la liberté de la presse, et celle des opinions ; et il ne pourrait pas comprendre les idées dont se compose la théorie de la liberté des cultes ? Il connaît les limites du pouvoir exécutif, il en signale avec force les moindres empiétements ; le gouvernement ne fera pas planter une haie, abatrre un mur, éclaircir un bois, qu'il n'ait un compte à lui demander; mais de savoir si le domicile des particuliers est inviolable, s'ils sont libres dans le choix de leurs amis et dans l'emploi de leur temps , s'ils peuvent s'agenouiller pour prier Dieu sur le parquet d'une chambre ou seulement sur les dalles d'un temple, voilà ce qui passerait la portée de cet homme, et qui n'excirterait ni son intérêt ni sa curiosité ! Ah ! c'est ce qu'on n'oserait dire; c'est ce que n'oseront prétendre du moins ceux qui parmi nous se piquent de libéralisme et d'idées à la hauteur du siècle. Qu'ils nous écoutent donc, ces zélés défenseurs des droits du peuple : voici encore un droit du peuple que nous indiquons à leur patriotisme.

Mais est-ce donc cette classe d'hommes seulement que le sujet de nos discussions a droit d'intéresser ? Vous tous, en général, qui êtes attachés de cœur à une croyance quelconque, vous qui sentez l'obligation de la professer ouvertement et de lui rendre gloire , vous, en un mot, qui connaissez les devoirs de la conscience , nous blâmerez-vous de venir vous parler de ses (/rôtis? Qu'un homme sans principes religieux sente peu de sollicitude pour un besoin qu'il n'éprouve pas, et ne montre qu'indifférence pour un droit qu'il n'a

LEiiHË A un .\m. 329

:iulle occasion d'exercer, cela se conçoit, aisémeut. Saiti I en efl'et ce que peut inspirer de crainte et de douleur à des croyants sincères la perspective d'une air teinte à leurs droits de conscience, lui qui, dans ce ^enre, n'a rien à perdre? Peut-il aisément se mettre à leur place, s'enflammer de leur zèle, s'angoisser de leur angoisse, et s'indigner de leur indignation? Mais -vous qui croyez, vous dont la croyance, quelle qu'elle puisse être, peut se voir un jour menacée bien qu'elle ne le soit pas aujourd'hui, comment pourriez-vous rejeter oouune superflue ou ajourner comme inlemj)estive une discussion qui vous touche de si près, une discussion «jui a pour but de vous apprendre si vous avez ce droit Lque d'autres réclament sous vos yeux, et que vous- Hniiêmes un jour vous seriez heureux de pouvoir réclaïïier? Ceux-là seulement pour qui les devoirs de conscience ne sont rien , mettent peu d'importance à s'enquérir de ses droits.

^L Que ceux donc qui oseront dire que les questions ^pqae j'ai examinées dans mon Mémoire leur sont indiffërentes , que ceux-là me reprochent d'avoir traité ce sujet ; ou plutôt qu'ils reprochent à feu M. le comte Ijambrechts de l'avoir proposé, à la Société de la Morale ftBhrétîenne de l'avoir mis au concours. En effet, le BferitÎQue ne m'impute nulle part de n'avoir pas saisi leur intention et de n'avoir pas traité le sujet proposé. %ien loin de là , distinguant expressément le sujet de la liberté des cultes de celui de la tolérance, et «rcconnais- ^biMt saut i|ue j'ai traité le premier, » il veut qu'on regarde ^He|ÇG(HUlcoiiuiicrcsâcnLiul,i| veut qu 011 lui JtuburduoiH}

330 LETTRE A ON /Mi.

le premier, il veut qu'on prêche la tolérance p

à la liberté des cultes , et non la liberté des cultes I .pour arriver à la tolérance. Cela ne signifle-t-il pas que [ jienx qui ont mis au concours la liberté des cultes , ont k 'Cbmmis une erreur, qu'ils ne devaient pas proposer ce I éiijet, et que le sujet seul de la tolérance seule devait k itre ofiert à l'émulation des écrivains ? Et ne suis-je pas [ en droit de renvoyer à d'autres une critique, vraie ou r fcusse, qui ne peut tomber sur moi î

Examinons toutefois la tâche que le critique aurait ' èhoisie pour lui-même, et qu'il préfère à celte dont j'ai '■ dô m'occuper exclusivement.

« L'essentiel, dit-il, est de prêcher, de persuader « la tolérance aux communautés religieuses; la liberté (t des cultes en résultera comme une conséquence na- « lurelle et facile. »

Observons que bicntô.t aprës il propose de « com- « biner cet élément avec le sujet de la liberté des * coites. » Je ne sais trop pourquoi ; car si la liberté religieuse doit résulter naturellement et facilement de la tolérance, h quoi bon prêcher encore directement la liberté religieuse? Au lieu de combiner ces deux é\é- . ùients, il liiut simplement exclure le second.

Mais, quoi qu'il en soit, l'assertion du critique sup- ' |»9e une vérité que je suis loin de révoqvier en dmile, puisqu'elle est évidente par elle-même : c'est que si fout le monde devenait tolérant, la liberté des cultes ne serait plus une cause à plaider. L'essentiel, en effet, pour que tout le monde agisse bien, c'est que tout le monde pense bien ; l'essentiel pour cpie la conduite

âiangè, c*est que le cœur soit changé. Si le cœur dé l'homme se régénérait, s'il répondait à sa haute destination,^ s'il s'affectionnait aux choses divines, noti*e terre deviendrait un séjour d'ordre et de paix ; tous les devoirs seraient accomplis, tous les droits seraient respectés ; toutes les forces individuelles se développeraient en harmonie. Que servirait alors d'imposer des lois et de dénoncer des châtiments à des cœurs que Fâifiour retiendrait invariablement dans les limites de Fopdreî II ne s'agirait plus alors de réformer les constitutions politiques : la constitution morale de l'homme entièrement restaurée épargnerait cette peine aux législateurs, et bien des inquiétudes aux sujets. Au lieu de la balance des pouvoirs, on parlerait de l'union des âmes ; la liberté de conscience ne serait pas écrite dans tes lois, mais la charité serait gravée dans les cœurs. Je me joins donc de cœur à mon censeur, s'il a cette jbbiême réforme en vue ; et je crie avec lui à tous les ministres des autels, à tous les membres des diverses cbtnmunions : Prêchez, persuadez la tolérance , ou , {jour mieux dire : Prêchez, persuadez la charité ; et, -pont cela, prêchez l'Évangile. Faites connaître aux hommes le Dieu qui a tant aimé le monde. Montrez celui dont les douleurs ont fait notre guéridon, qui a passé sa vie à souffrir, à pardonner, à tolérer (1), et qui a fait généreusement pour l'humanité tous les genres de sacrifices. Dites-leur de quel amour Dieu

(1). Pour fks^BT le sens de ce mot , j'observe que U tolérance de notre Seigneur a été celle que pouvait et devait avoir un Être à qui la vérité et la charité ét^eni également chères. Suivez la vérité ave^ Iq COiftilÉ (ÉphésienSf IV, 15) ; c'est l'esprit de sa doctrine.

nous a aimés ; et persuadez-leur que, comme il nous a aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres.

Voilà dans quel sens j'admets sans difficulté les paroles du critique. Mais j'ajoute que les dispositions que donne la foi sont bien rares, parce que la foi est loin d'être commune. Cette mansuétude, cette patience, cette humilité, vrais et seuls fondements de la tolérance, sont les fruits de l'Éyangile, les conséquences de rÉvangile reçu dans le cœur : mais qui estrce qui reçoit l'Évangile ? Qui a cru à cette prédication? Et à qm le bras de l'Eternel s' estait révélé (1)? Un certain nombre d'âmes en font la vie de leur vie ; mais la jnasse, je le demande, la masse est-elle chrétienne, dans le sens énergique et vrai de ce mot? La masse est-elle propre à recevoir ces impressions morales dont le résultat est une tolérance volontaire et cordiale ? Ce n'est donc point par ce seul moyen, quelque excellent qu'il puisse être, que nous pourrons atteindre notre but, qui est le règne de la liberté religieuse. Si l'action de ce moyen était universelle et sûre, il ne serait besoin d'aucune loi dans la société civile ; et le code de l'amour remplacerait tous les codes. Mais il n'en est pas ainsi : l'humanité, dans son état commun et constant, dans son état de cupidité, d'injustice et de corruption, a besoin d'autres lois ; de lois qui ne s'adressent pas au cœur, mais à l'intérêt; de lois sanctionnées, non par le sentiment, mais par la force ; de lois, enfin, fondées, non sur la charité, mais sur le droit. Nul pays sur la

(1) Êsale, un, 1.

tfiTTRB A UN AMI. 333

terre n'a échappé à cette nécessité ; nul pays n'a existé sans des lois positives ; et puisqu'il nous faut des lois pour vivre dans l'ordre, il nous faut aussi des droits reconnus et constatés ; car une loi n'est que la reconnaissance et la consécration d'un droit. Il ne suffit donc pas de prêcher la tolérance comme vertu évangélique, il faut encore établir la liberté religieuse comme un droit. La première tâche entre dans la vocation générale de tous les prédicateurs; en prêchant Jésus- Christ, ils prêchent la tolérance, sans avoir même besoin d'en prononcer le nom : la seconde tâche est tout à fait indépendante de l'Évangile, et c'est celle dont je me suis chargé..

Ce serait un temps perdu que celui que j'emploierais à prouver que je ne devais pas les entreprendre l'une et l'autre. Prêcher le christianisme, et discuter une question de droit public, convertir mes lecteurs à l'Évangile et les gagner à une doctrine politique, leur développer d'un côté l'ensemble des vérités du salut, et de l'autre les différentes faces d'une vérité relative aux institutions sociales, c'est ce que je ne pouvais faire, et ce que personne n'eût exigé.

Eh bien, c'est cela même que fait le critique, ou du moins ce qu'il me reproche de n'avoir pas fait. Pour nous en convaincre, analysons ses expressions.

« Il faut prêcher la tolérance aux communautés reli-

« gieuses. Et cette tolérance, dans l'acception particu-

« lière (et nouvelle) où il la prend, est un droit, un

« dogme, un devoir. »

Elle est un dogme. Mais elle ne peut être un dogme

334 LITTIIS A UN AMI.

que pour ceux qui connaissent rÉvangile. A oeux-cî vous n'aurez rien à apprendre sur la tolérance ; aux autres il faudra prêcher rËvangile. Et je dois ajouter qu'il n'y a que ceux qui connaissent à fond et dans son ensemble la révélation chrétienne^ pour qui la tolérance puisse être véritablement un dogme.

Elle est un devoir. Mais ce devoir repose ou sur uû principe de morale naturelle ou sur un dogme positif. Or, le critique le fait reposer sur un dogme. Par conséquent ce devoir est un devoir religieux, dont la pratique aura pour soutien la prédication de l'Évangile.

Enfin ^ cette tolérance n'est pas seulement un dogme ^

et un devoir religieux : elle est de plus un droit. Gela m

ne peut signifier autre chose sinon qu'elle est inviolable ^

par sa nature, aussi bien que respectable pour nous en m

vertu de nos doctrines religieuses. Car le droit n'est itt

point dépendant de nos vues particulières en fait de . ^ religion, mais de la nature même des choses* Id donc nous faisons abstraction du dogme, qui ne saurait créer un droit ni le détruire ; nous nous plaçons en dehors ^si* de toute révélation ; nous n'alléguons aucune autorité religieuse. Il s'ensuit que, si nous présentons cet ar^ gument du droit aux communautés religieuses, ce n'est plus en les considérant comme telles, mais conune faisant partie de la grande communauté qu'on appelle société civile; c'est à cette société tout entière qu'il convient de parler de droit. Et qu'avons-nous à lui dire, sinon, que la conscience est une de ces propriétés dont l'individu ne doit compte ni sacrifice à personne ; que le pouvoir établi au nom de la société ne peut inter-

LETTIE A fus AXI.

Tenir dans les rapports de riodividu avec la Divinité; ^nfin, que les deux attributs de avyant et de citoyen peuvent bien avoir un contact dans la conscience de chaque homme, mais qu*ils n en sauraient avoir aucun dans l'institution politique?

Si des objections nous sont adressées, ce ne pourra être au nom d^un dogme religieux, qui n'a rien à démêler avec le droit, mais au nom du droit, qui seul peut entrer en partage avec le droit; je veux dire au nom de la société, non des croyants, mais des citoyens. Qu^aurons-nous à faire alors? Mesurer les droits de la société ci\ile et par là les attributions du pouvoir qui la représente : fixer les limites mutuelles de la société et de la conscience, et les arrêter pour ainsi dire en face Tune de l'autre; en un mot, réclamer pour la conscience des lois positives qui la mettent à Tabri de toute contrainte. Cela faisant, nous aurons plaidé, non pour la tolérance, mais pour la liberii des euUei.

Ainsi, la t&che totale indiquée par le critique n'est autre chose que la réunion des deux tâches que j'ai distinguées, et dont la seconde seulement m'est échue en partage : la prédication de TÉvangile. et la théorie de la liberté des cultes.

Comment cette analyse ne serait-elle pas juste? comment le critique aurait-il pu concevoir autrement la tâche de Tami de la liberté religieus<^? Elle est toute là, elle ne peut être ailleurs. Quand nous a\ons démontré aux uns la liberté relijzieu.sc.^, que nous resUM-il à faire que de prêdier rÉvangile aux autn.'s? Pourrion&-nous

396 LËTTRR A UN AMI.

l'alléguer comme autorité à ceux qui ne racceptent pas, si d'abord nous ne le leur faisons recevoir comme une révélation divine? Et ceux qui, en l'acceptant, en tirent des doctrines d'intolérance et de persécution, ne sont-ils pas étrangers à l'ensemble et à l'esprit de cçtte révélation céleste? Ne faut-il pas la leur prêcher de nouveau ? Car il est important d'observer que la tolérance évangélique ne ressort pas de quelques passage^r de l'Évangile, mais de l'ensemble de ce divin livre. Et dans une discussion où, au lieu de se fonder sur l'ensemble de la doctrine évangélique, on se bornerait de part et d'autre à en citer quelques passages isolés^ il serait difficile, peut-être même impossible, aux partisans de la tolérance de la faire recevoir conune un. dogme par les partisans du système opposé. — Le critique, à la vérité, veut qu'on présente aux communautés religieuses une autre considération encore, celle de l'intérêt. « Il faut leur montrer, dit-il, qu'une « Église cesse de pouvoir exister dès qu'elle a des « dogmes contraires aux principes de la liberté reli- « gieuse. » Mais , avant tout, il faudra lui montrer qu'en professant ces dogmes elle ne comprend pas l'Évangile ; car si elle persiste à entendre de cette manière la Parole de Dieu, et, par conséquent, à ériger l'intolérance en dogme évangélique, il serait bien inutile, pour ne pas dire bien immoral, d'en appeler à son intérêt contre ses convictions religieuses, et de lui dire: « Vous n'existerez qu'à condition de fouler aux pieds dans la pratique les vérités que vous reconnaissez en théorie. » Il est dans la nature des choses que l'espé-

LETTRS A UN AMI. 337

rance soit inséparable de la foi : si l'intolérance est de dogme pour une Église, cette Église croira subsister par l'intolérance. Il faudra donc, non pas invoquer son intérêt contre sa foi, mais changer sa foi pour pouvoir invoquer son intérêt ; en d'autres termes, lui prêcher l'Évangile. Tout nous ramène donc à cette conclusion, que notre tâche se compose de la prédication de l'Évangile et de la démonstration de la liberté des cultes.

Si nous avons bien analysé la pensée du critique, si

sa définition contient en effet tout ce que nous y avons

trouvé, que devient alors cette autre pensée : qu'il faut

• avec la tolérance, telle qu'il l'entend, combiner le sujet

de la liberté des cultes ? Il est clair que ce serait com-

^ •biner la liberté des cultes avec elle-même. Si, au contraire, la tolérance qu'il a en vue n'est ni la prédication dé l'Évangile, ni la théorie de la liberté religieuse, ni l'une et l'autre réunies, que sera la tolérance? Elle ne sera pas un dogme ^ elle ne sera pas un droite elle ne sçra plus qu'un devoir. Elle sera un devoir ; mais ce devoir ne se fondant pas sur un dogme, et ne se rapportant pas à un droit, ne sera appuyé que sur la frêle base de la morale naturelle, de l'opinion et de l'intérêt parti-

t , culier, et ne sera plus que la tolérance dite philosophique. Voilà le caput mortuum qui nous reste au fond de cette

' analyse: une tolérance fondée sur la morale naturelle, qui manque elle*même de fondement; plus souvent beùt-être un support fondé sur le dédain, une indiffé- :lfenœ orgueilleuse, une neutralité calculée ; dispositions qui sont ordinairement le dernier résultat des

Sk:

fatigues d'un long doute, du mépris des conyietions fortes, et du triste sentiment de l'impuissance moralça Cette doctrine, étrangère a l'élément de la charité^ étrangère à l'idée respectable du droit, ne donne à l'esprit aucun principe, ni à Tâme aucune force; elle n'est ni amour ni justice ; elle se fonde plutôt sur l'absence de l'un et de l'autre.

Aussi ne reste-t-elle intacte qu'aussi longtemps qu'elle n'est pas appelée au combat : la première occasion de l'appliquer est d'ordinaire le premier écueil où elle se brise. Elle n'est guère bonne que pour le discours. L'homme qui s'en pique en étalera volontiers les priucipes ; mais lorsqu'il s'agira de les mettre en pratique, ^ lorsqu'un mouvement religieux qu'il contemplait de loin sans inquiétude et du haut d'une superbe indiffé- . rence, aura pénétré jusque dans la ville qu'il habite^ jusque dans sa société, jusque dans sa maison ; lon^qu'il verra de nouvelles mœurs, un nouveau culte peut^ être, s'interposer, pour ainsi dire, entre ses entours et lui, et détruire l'intimité de leurs relations, de quoi lui servira sa tolérance philosophique? Et supposez, non plus un individu, mais la masse, imbue de ces idées, croyez'-vous la liberté religieuse solidement garantie, si préalablement elle n'a été constituée comme un droit? La société ne prospère que par de bons sentiments et par de bonnes lois.

Ce n'est pas à notre censeur que nous aurons besoin de faire sentir qu'à une époque où un peuple a&mt dogmatiquement intolérant, la doctrine de la tolérance philosophique ne pourrait exercer sur lui une plus

grande influence que la doctrine de la liberté religieuse. Si à l'épcxiue de Philippe II il eût été inutile de professer la doctrine de la liberté des cultes, il n'eût pas été plus profitable de prêcher la tolérance philosophique^ le peuple n'étant pas plus mûr pour l'une que pour l'autre. Il n'était mûr que pour l'Évangile, doctrine de tous les siècles, système qui n'est ni vieux ni jeune^ et qui convient à tous les âges de l'humanité. Aussi les réformés des Pays-Bas n'invoquèrent en leur faveur aucune théorie abstraite : l'Évangile qui les avait ramenés^ à la vérité leur apprit à tout souffrir pour elle. Ils n'allèrent point de la doctrine de la liberté à l'Évangile, mais de l'Évangile à la doctrine de la liberté.

Au reste, à quoi bon ces exemples? Que nous importe de savoir quelle idée nous aurions présentée avec le plus de succès à Philippe II et à son peuple ? Il s'agit ici de nos contemporains sur qui nous pouvons agir, non de nos ancêtres qui sont dans le tombeau. La question n'est pas de savoir si un écrit en faveur de la liberté des cultes aurait persuadé des Espagnols du seizième siècle, mais si cette question est en rapport avec les idées de nos temps, et peut trouver des esprits capables de la comprendre. Au temps de Philippe II, nous n'aurions songé à prêcher, ni vous la tolérance philosophique, ni moi la liberté religieuse, par la bonne raison que nous ne les aurions point conçues. Si nous les avions conçues, il eût été de notre devoir, Je dis plus, il eût été opportun de les professer. Le temps de dire la vérité, c'est dès qu'on la connaît, parce qu'elle apparaît toujours à son heure, et qu'il ne

340 LBTTRB A UN AMI.

nous appartient point de dire des vérités prématurées. Nous ne les donnons point à notre siècle : c'est notre siècle qui nous les donne ; en sorte que, quand une d'elles apparaît à notre esprit, nous devons hardiment J- jt la dire sans crainte d'anticiper. Or, nous voici à l'époque où la vérité de la liberté des cultes a été cueillie toute mûre sur l'arbre de la science et a pris rang parmi les idées du temps. Je le demande maintenant: en de telles circonstances, quel moyen est préférable, de la profession d'une tolérance philosophique ou de celle de la liberté religieuse? Emploierons-nous un moyen plus faible quand un plus fort est susceptible de réussir? Demanderons-nous le moins quand nous pouvons obtenir le plus? Solliciterons-nous une grâce, quand nous pouvons hardiment réclamer un droit î Si la théorie de la tolérance philosophique était au-dessus du moyen âge, elle est au-dessous de l'âge où nous vivons ; èl si les contemporains de Philippe II n'étaient pas assez avancés pour la comprendre, nous le s(Mnmes beaucoup trop, nous, pour nous en contenter. Nous sommes plus avancés, par cela seul que ndfift connaissons nos droits ; et les connaître est la première condition pour en obtenir la possession.

Faire valoir ces droits, les rendre incontestables, faire de la liberté religieuse une doctrine publique^ une vérité populaire, afin qu'à l'exemple de toutes les théories qui se sont réalisées, prenant l'irrésistible ascendant d'un vœu et d'un besoin général, elle gagne ou soumette les détenteurs, quels qu'ils soient, de ces droits m('^onniis, qu'elle passe des esprits dans les

LRTTHE * l'N AMI, 341

lois, des lois dans la pratique, et de la pratique dans les mœurs, voilà le but que se proposent les avocats ide la liberté religieuse, voilà le but que je me suis proposé à moi-tûÉme,

Ces détenteurs, où sont-ils? peu m'importe. D'où artent les mesures d'oppression î d'où partira la profelamation de la liberté? peu m'importe encore. Il me suffît de savoir que les droits sont retenus ou niés, que la liberté n'existe pas; il me suffit de savoir qu'une Riis l'opinion publique devenue sur ce point unanime et forte, elle doit l'emporter sur toutes les résistances. Comment se nomme l'ennemi ? Je n'ai pas besoin de le lavoir: je n'attaque pas, je défends: et recevra les Coups, non qui je voudrai, mais qui le voudra. Qui que ce soit qui s'oppose à la liberté, voilà mon adverbe ire.

Ces observations prémises, j'aborderai comme une Iquestion intéressante, mais secondaire, l'idée renfertnée dans ces paroles de mon critique : « Prêcher la li- ,« berté religieuse aux gouvernements, c'est prêcher « des cortTOTtis. i>

Mon livre supposait une opinion contraire, mais il ne gisait guère que la supposer. Les remarques du critique m'obligent à la professer explicitement ; et je le ferai flans embarras, parce que je n'ai la conscience d'aucune mauvaise intention, d'aucun ressentiment; et que je suis persuadé que tout homme d'État digne de ■la position élevée qu'il occupe, ne s'offensera point de .ma franchise. Je sais tout ce qu'a de grave et de difficile le métier de gouverner les hommes ; et j'ai très

souvent présentes à l'esprit ces belles paroles que je donne à méditer aux frondeurs de tous les pays : « Qui « oserait juger témérairement ces hommes dont les dece voirs sont encore plus étendus que la puissance, ces « victimes glorieuses de la félicité publique, à qui Dieu « donne les nations pour familles, le monde pour té- «moin, et tous les siècles pour juges? »

«Prêcher aux gouvernements la liberté religieuse, «c'est, selon le critique, prêcher des convertis.» Soutenir cette opinion singulière, c'est, à ce qu'il me semble, avoir perdu de vue plusieurs vérités de raisonnement et d'expérience.

La première, c'est que généralement, en rhatièrfe de réforme et d'améliorations, il n'est pas donné aux gouvernements de devancer la société. L'histoire prouve qu'à la réserve de ce qu'ont tenté un petit nombre de monarques absolus, les innovations utiles ne sont presque jamais immédiatement parties d'en haut ; si cela s'est vu, ce n'est qu'à titre d'exception et d'an malie. Quand le gouvernement est Veœpp^ion de société y il est tout ce qu'il peut être ; le plus souvent i recule devant le vœu général ; bieri moins peut-il êtr le promoteur actif et rapide des réformes sociales. Aussi tout auteur jaloux d'opérer, une de ces réformes, la demande au public, qui, tout considéré, est le vraL souverain (1). Il joint son vote à la voix publique, il as —

(1) Il peut bien fcrtneliement la demander au gouTernementi nuris an^ ue 4*y méprend pas. Dans la Chambre des commi^nes d*AiiSfleterre, le opinants n'adressent la parole qu'au président : la Chambre néanmotn 9««ii bien que c'e^i ^ elle qu'on Rarie e^ que p'f§t <4lf qui fMft^f),

IF. A L'N \m. 3411

aocie ses efforts aux efforts persévérants de la partie iéclairée de la nation, et concotirl pour sa part à impritner aux vérités salutaires ce caractère d'évidence et de nécessité, auquel il n'est pas donné aux gouvernements Ile résister longtemps ou de résister impunément. I Quoi qu'il en soit des causes de cette lenteur des gouvernements dans la carrière des réformes sociales, leateur plus excusable qu'on ne pense, je les vois gé-: iiéralement poussés aux réformes par les clameurs im- -'portunes et réitérées de la société ; je ne vois presque •nulle part les gouvernements entraînant leurs sujets dans la voie des améliorations. Y aurait-il exception à Mtte règle générale sur le seul point de la liberté reii- Ifpeuse? Et est-il vrai que ta sagesse politique la plus commune sufril à leur faire deviner avant tout le monde 9 grand et salutaire principe? Ce qui me fait juger que î veto slationnaire des gouvernements s'étend aussi ■ur la liberté religieuse, c'est la nature même de cette ^réforme. Elle doit aussi peu, et peut-être moins que ■toute autre, plaire aux administrateurs de la société. heê gouvernement* sont composés d'hommes ; les i^ommes sont intolérants par nature, avides d'influenee, amoureux de la domination, surtout de celle qui s'exerce sur les esprits ; l'indépendance de caractère et d'opinion les blesse presque tous ; et il n'en est pas un .peut-être qui ne soit violemment tenté d'abuser du •pouvoir, quel qu'il aoil, qui vient à lui être contié. ■Comment donc un gouvernement resterait-il tout à fait "étranger au désir de dominer les consciences, de mono- ' tef oroyances populaires, de se prévakir paitr

vyiA.:" '

et

344 LETTRE A UN Àlfl. ^T

un usage temporel des espérances et des terreurs infinies de l'humanité, de se faire le représentant de Dieu sur la terre? Comment, tout au moins, pourrait-il n'être pas exposé à l'erreur bien intentionnée de rattacher l'un à l'autre deux systèmes étrangers, et de vouloir, parce qu'il a à cœur le bien-être de ses sujets, soigner aussi leurs intérêts éternels ?

Mais du moins, en faveur de sa thèse, le critique nous citera-t-il des faits? Nous fera-l^il voir des gouvernements essayant d'établir cette liberté religieuse que, selon lui, ils ont tant à cœur? Non ; depuis Constantin jusqu'à Joseph II, il n'en est pas un seul qui l'ait tenté, qui l'ait voulu. Quelques princes, à la vérité, ont publié des édits et pris des mesures en faveur de la tolérance , et encore d'une tolérance très bornée ; mesures dictées par la nécessité du moment plutôt que par un principe de justice et de charité; mais on n'en citera aucun qui ait conçu et réalisé le grand principe de l'indépendance des deux sphères temporelle et spirituelle, sur lequel repose le système de la liberté des cultes. Tous ont conservé à l'Église des prérogatives temporelles et ménagé au gouvernement une compétence religieuse. Et les édits de tolérance de plusieurs respirent un esprit d'intolérance et de persécution; tel est, par exemple, l'Hénoticon de Zenon.

Et ici je ne puis me dispenser de relever un raisonnement du critique. Si ces princes^ dit-il, n'ont pu constituer la tolérance, comment auraient-ils fondé la liberté religieuse? Comment celui qui n'a pu le moins pourrait-il le plus? Comment un homme qui a suc-

conibé sous un fardeau de cinq cents livres, en supporleraiHl un de cinquante mille?

Ce raisonnement n'est point aussi solide qu'il peut le paraître. Leplus est souvent plus facile que le moins; et l'on sait quelle difficulté et quel danger offrent en Ijeaucoup de cas les demi-mesures. Un édit de tolérance, qui consacre des distinctions injustes, qui privilégie une secte aux dépens d'une autre, qui laisse des armes temporelles à un pouvoir spirituel, qui, main- Icnant des rapports entre le gouvernement et le clergé, les met h portée d'être , suivant les circonslances et leurs besoins respectifs, les auxiliaires l'un de l'autre; un tel édit est frappé d'impuissance, et porte un principe de contradiction qui en rend toutes les dispositions inutiles et illusoires. Il repose sur un principe faux, eu tant qu'il suppose des demi-droits; comme si le droit supportait une demi-satisfaction. On ne saurait donc bien faire un édit de tolérance ; un acte pareil est essentiellement injuste, précaire, fallacieux. Jamais édit de tolérance n'a satisfait aucun parti , ni établi aucune paix.

Bien loin que les deux mesures comparées soient de nature semblable , et ne diffèrent que par le plus ou le moins, elles reposent véritablement sur deux principes opposés. Tout autre chose est en effet de faire quelques concessions apparentes qui irrilenl la secte la plue forte et ne rassurent pas la plus faible; ou de dire à l'une et à l'autre : « Je ne vous connais jKiint, je n'entre point dans vos intérêts , je me retire de l'arène où vous comhatlez, en emportant soigneusement les armes dont

VOUS pourriez ensanglanter vos querelles. » La première mesure, quoique dite de tolérance, est fondée absolument sur le même principe que la persécution : la seconde est fondée sur le respect profond deê cpû- «dences 5 la première attribue une compétenoe à FÉtat î id seconde la nie ; la première tient des arm00 en vémrve pour l'intolérance : la seconde les retire , et laisse les idées aux prises avec les idées.

Je ne prononcerai pas laquelle de ces mesures était exécutable ; je me borne à dire qu'on ne saurait nullement conclure des édits de tolérance publiés par quelques princes que les gouvernements soient naturellement favorables aux principes de la liberté religieuse. Si le fardeau des affaires religieuses leur avait autant pesé que nous l'assure notre critique, pourquoi n'ontils pas entrepris de s'en décharger, aus^i bien qu-ils ont essayé entre les sectes une médiation impratioaUe et pour laquelle ils étaient incompétents î Et , en accordant à notre censeur qu'une pareille mesure eût été une imprudence , d'où vient qu'entre tant d'imprudences il n'y a que celle-là dont l'idée ne leur soit pas venue ? Ils ont voulu tour à tour forcer les peuples à tant de choses ! pourquoi n'ont-ils jamais essayé de les contraindre à celle-là même ? Quel mystère quMls aient tant de répugnanc>e à exercer cette attribution, et qu'aucun ne l'ait fait voir, pas même tel d'entre eux qui faisait profession ouverte d'incrédulité?

Ils n'ont rien fait pour la liberté religieuse ; mais il y a plus : ils ont mainte fois agi contre elle. On me dispenserait de le prouver, mais le critique l'exige en

quelque sorte lors(|u'il me reproche d'avoir dit que « toute contrainte positive en matière de religion vient t directement ou indirectement de l'État (1). » Si l'on m'avait reproché cette phrase comme expression d'une vérité triviale, je n'en serais pas trop étonné ; mais j'ai droit de l'être beaucoup, si on la reprend comme ex- ^ssion d'une idée fausse. Depuis Constantin jusqu'à nous, et dans fous les pays de l'Europe, il n'y a pas lin fait qui ne la confirme; on peut s'en assurer; je demande seulement qu'au préalable on pèse les expres- Bions dont je me suis servi. J'ai parlé de contrainte positive, j'ai parlé d'une contrainte qui vient directement ou indirectement de i'Ltat. Et dans le cas même où la fcrce publique serait léfjalement remise au corps des pFêtree, oij le glaive apiriluei et le glaive temporel se- ^>Qient dans la même main , où il n'y aurait plus de 'fiistinction entre l'autorité spirituelle et te bras séculier, ïbaa phrase ne cesserait pas d'être vraie, puisque, dans fee cas, le clergé serait vraiment l'Élat. Que, dans l'état RtRtïinaire des choses, la persécution ne parte point ijours immédiatement du pouvoir ci\-il , qu'elle en ienne indirectement, lorsqu'il se fait l'instrument des lions théologiques, c'est ce que je n'ai point nié; limais la question est de savoir quelle part de volonté de liberté , et conséquemment quelle part d'impullabttité il reste à l'État dans les cas où il agit de cette 'Manière.

Il agit simplement comme bourreau, dit le critique, «n citant quelques faits historiques. Quel râle pour le

ri

ri-

348 LETTRE A UN ÀMI.

gouvernement, s'il est, comme on le prétend, tout na- -.

turellement favorable à la liberté religieuse ! Quoi ! il J"

ne fait aucune résistance lorsqu'on lui propose de fouler aux pieds ses principes, de les démentir de la manière la plus honteuse et la plus cruelle ! Quoi ! il consent à êti'e l'agent de crimes qui lui font horreur ! et ^^ refusant intérieurement son adhésion à des principes ^^s qu'il déteste, il leur prête, par forme de compensation, ,^, son bras et son glaive ! Mais il est forci, dites-vous. Et JK qui est forcé de commettre un crime? Qui est forcé

d'agir contre sa persuasion? On est toujours libre de mourir. On est toujours libre de descendre d'une chaise -î curule qui va être déshonorée. On est toujours libre d'offrir sa vie, sa fortune, son pouvmr en sacrifice à sa conviction. S'il avait résisté dans ces cas effrayants, il en resterait quelque trace. Mais il faut que je lui crie comme Clytemnestre à son époux :

Où sont-ils les combats que vous avez rendus?

Non; soyons plus justes envers les gouvernements; ne leur faisons pas, à l'exemple du critique, une aussi cruelle injure; disons que, s'ils ont été forcis à lapersécution, c'est d'une autre manière. Et de quellemanière? je vais le dire.

De nos jours, ils peuvent l'être par l'amour du pouvoir et la soif d'influence; mais dans les temp» auxquels le critique fajt allusion , ils le sont en outre par leurs propres opinions, par les préjugés qu'ils pairtagent avec le public, par cette magie de l'habitude qui fait que les vérités les plus simples n'ont aucun

atxès dans les intelligences, et que le besoin même qu'on a de ces vérités n'aide pas à les trouver ; ce qui équivaut à dire, contre l'opinion du critique, que prôdier aux gouvernements la liberté religieuse, ce n'est pas prêcher des converLis, J'ai reconnu moî-môine et j'ai développé cette puissance du préjugé et de l'usage ; •cette marche progressive de l'esprit humain que les 'bidividus ne peuvent ni accélérer ni retarder, parce iqu'elle a ses lois en elle-même. Je n'écris pas pour les «ècles écoulés et les jieuples éteints; je ne m'adresse pas aux morts, mais aux vivants ; et à une époque où les maximes de liberté sont entrées dans les esprits, où la théorie des gouvernements n'est plus un mystère, rà celle de la liberté est aussi claire chez les uns que le besoin en est vnf chez les autres, je joins ma faible Toix à cette voix toujours plus générale et plus imposante qui demande aux gouvernements la sanction solennelle et le respect inviolable d'un des droits les chers à l'humanité. Là où il n'est pas encore init dans les lois, je demande qu'on l'y inscrive; là est entré dans la législation, je demande que la tique y réponde. J'ai pour adversaires, non pas t les gouvernements, que ceux qui voudraient que gouvernements continuassent à être les détenteurs ce droit ai respectable ; et je leur dis : Prouvez que liberté des cultes n'est pas juste; mais si elle est lie, recevez-la. On dislingue c^ptieusement entre le isle et l'utile. La suprême utilité, c'est d'être juste; ce qui est juste finit toujours par être d'une grande sociale. Dieu n'a pas voulu que la justice et le

bonheur public fussent incompatibles : loin de la, il les a unis l'un à Tautre par des liens étroits. Si le^— gouvernements avaient pu être pénétrés plutôt de vérités, Thistoire nous transmettrait moins de gémi ments et moins de cris de vengeance.

Nous avons vu, Monsieur, par toute la discussio qui précède, que notre critique ne trouve pas à qu'on plaide directement la liberté des cultes. Nou allons examiner une autre de ses ol]yectionsj dont l conséquences seraient tellement graves qu'elles traîneraient la destruction même de cette liberté ; qui, certainement, est bien loin des vœux du critique.* La voici :

« En bornant l'action du gouvernement à maintenir* « les lois de la sûreté, de la propriété, de la pudeur^ « l'auteur du Mémoire a-t-il pensé au fougueux esprits « de prosélytisme, aux fraudes pieuses, aux sourdes « insinuations, etc., toutes choses qui ne blessent pa^ « ces lois, et qui paraissent cependant devoir être pu— <c nies par la société civile? »

Le critique veut, comme moi^ la liberté religieuse^ Cette vérité servira de point de départ à notre discus^ sion.

La liberté religieuse, comme droit, ne peut existei* qu'au moyen de limites précises, qui la défendent^ contre la société, et la société contre elle.

J'ai dû chercher ces limites communes.

Où pouvais-je les trouver? Dans le principe et le droit de propre conservation, inhérent à la société. Tout ce qui lui est indispensable pour exister doit être respecté ;

LETTRE A UN AMI. 3&i

et elle doit respecter à son tour toutes les propriétés dont le sacrifice n'est pas nécessaire à sa conservation.

Qu'estKîe qui lui est nécessaire? J'ai analysé l'idée générale, et j'y ai trouvé, comme j'y trouve encore^ la sûreté, la propriété, la pudeur.

J'ai entendu par la sûreté la conservation de la vie, le respect des droits du sang, l'inviolabilité du domicile^ le maintien de la bonne réputation.

J'ai entendu par propriété tout ce que l'homme peut posséder hors de lui en choses, soit qu'il les ait héritées, soit qu'il les ait acquises par son industrie.

J'ai entendu par pudeur le respect du nœud conjugal^ et généralement le respect des mœurs, attendu que leur mépris ouvert et public conduit à l'infraction des lois conjugales, conservatrices de la société et de la civilisation.

Voilà les limites communes de la société et de la liberté religieuse* Voilà où elles s'arrêtent l'une l'autre ; la société disant à la conscience : « Tu respecteras ces intérêts ; » la conscience répondant à la société : « Je les respecterai, mais ne demande rien de plus, » Retranchez un de ces éléments, ajoutez-en un de nouveauj vous n'avez plus rien de fixe et de déterminé ; vous voilà dans le vague ; et la société et la liberté religieuse se voient dans le danger d'être tour à tour envahies l'une par l'autre.

Le critique ne propose pas de retrancher quelquesuns de ces éléments; loin de là, il n'en trouve pas le nombre suffisant. Il parle de V honneur qui veut aussi être garanti : je suis entièrement de son avis ; mais il

332 LBTTIie A UN AU.

m'a semblé plus méthodique et plus simple

sous la catégorie de la sûreté personnelle. Ainsi nous

ne différons ici ([ue sur la manière de classer.

Mais il n'a cité l'honneur que comme exemple. Entendrait-il encore que d'autres choses, qui ne peuvent se ranger sous aucune de mes catégories, doivent être garanties par la force sociale? La vie, les droits de paternité, le domicile, l'honneur, les biens, la pudeur étant garantis au citoyen, à la "charge pour lui de respecter tout cela chez les autres, je cherche ce qui reste à garantir, ou plutôt je cherche d'avance ce qu'il ne faudra pas garantir. Est-ce peut-être que la loi de\Ta nous assurer encore la possession de nos opinions, de nos préjugés, de notre réputation littéraire, de notre influence morale î Hors des limites que j'ai tracées, je ne vois que cela. S'il faut garantir tout cela, renonçons "d'un coup à toute liberté.

« Mais avez-vous pensé, dit le critique, au fougueux « esprit de prosélytisme..., qui ne blesse pas ces lois, et « qui paraît cependant devoir être puni par la société « civile?» Sans doute que j'y ai pensé, et j'y ai pensé pour en prendre une tort mauvaise opinion ; témoio ce que j'en ai dit à la page 1 27 du Mémoire. Je le désapprouve fort, mais dans le môme sens que je désapprouve fort l'indiscrétion, l'importunité, la curiosité, le mensonge, l'égoïsme, les habitudes parasites, mille autres défauts 1res incommodes à la société, et contre lesquels toutefois elle ne se prémunit par aucune loi. Et pourquoi ne le fait-elle pas ? Parce que, ne compromettant aucun droit positif, ils ne sont pas des délits, paAo

l.rTTBK * l'N AMI. 3Î>3

ue, de leur naliire, ils aonl insaisissables, parce qu'il 'est pas liesoin que la société les poursuive, attendu

que les individus ont les forces nécessaires pour s'en aréserver ou pour en repousser l'atteinte. Le prosélyâerne fougueux rentre dans cette catégorie. Ou bien,

fest-ce que peut-être je n'entends pas ce mot de fou-

gueitx?Usis quelque sens qu'on y attache, voici ce que >ais. Ou il compromet directement la propriété, la

Barété, la pudeur, et il est répressible par les lois ; ou I est seulement indiscret, incommode, obstiné, hyporite, intéressé, et alors je ne saurais invoquer des peiles contre lui qu'à la charge de poursuivre de la néme manière toutes tes actions qui m'auraient semblé ivoir l'un ou l'autre de ces caractères : dès lors les ravers et les péchés sont assimilés aux délits, et la naoa!e intérieure est soumise à des peines. Et comme oui prosélytisme peut sembler fougueux à celui qui B'en aime pas l'objet, on en pourra bientôt venir à (Toscrire le prosélytisme en général, c'est-à-dire toute entative de persuasion, toute communication d'ilées (1). Ne voyons-nous pas tous les jours des per-

(1) En parlanldu prosélftisaie fougueux, des fraudes pieuse*, etc., ron m de<D»ndé bl le ayslême que Je projiose nous g aranilasalt de ces Ineonvénicnu. Oui, en lant «lue les démarches qu'on tkul de nommer seraient «Jca faits suscepllbles de délerniloatloa el par conséquent d'une poursuite. !Bar* de 11, non ; mais il ne faut pas i^leier des prétentinns trop hautes. Demander une garantie ft ce second égard, c'ett demander que la bonne fol MM wiil Jamais trompée, llnexpérlence Jamais aliuiée, l'esprit Jamais fasciné Ijar des Illusions, la persu^islon sans danger, la parole puissante seulenwnl |)our la vérité. Quel est le système religieux ou pollllque qui pourrait «MUi lauter de ces lnconiénient>? Celui qui, d'un coup, cban|{eralt la nature humaine, enlevant aux uns l'cntle de séiluire, aux .luirca la eapacll4 tfiHitétlnlts!

de prosébfttat^KM

sonnes s'élever avec force contre i" esprit dep c'est-à-dire contre la disposition la plus naturelle à l'humanité; permettre qu^on croie, mais non pas qu'on communique sa foi ; oubliant que le ministre qui prêche tous les dimanches dans nos temples, l'avocat qui plaide au barreau, le spéculateur qui propose au public une entreprise, le particulier qui discute avec un ami au coin de son feu, sont tous coupables de prosélytisme, et par là même passibles de peines plus ou moins graves? Ou bien, n'est-ce que sur les intérêts les plus chers de l'humanité qu'il ne sera pas permis de dire sa pensée, d'inviter à des réflexions sérieuses et de réfuter des erreurs? En vérité, l'absurde ne saurait aller plus loin 1 Que mon critique se garde bien de croire que je l'ai ici en vue ; il n'est pas, j'en suis siir, moins révolté que moi d'une pareille déraison; mais je dois le prier d'observer que, quand on se sert du mot fougueux, et qu'on le met en présence des lois, il faut définir ce qu'on entend par fougueux; car c'est un mot bien vague; il y a telle fougue qui fait rire, telle autre qui fait pitié, telle autre qu'on ne peut que blâmer, telle autre qu'il faut punir. Et pour éclaircir la chose par des exemples, c'est une fougue ridicule que celle qui, s'enflammant pour des opinions sans impOT' tance, les soutient en toute occasion avec une véhémence et une gravité tout à fait disproportionnée à In petitesse de l'objet. C'est une fougue blâmable que celle qui ne coimaît ni égards, ni indulgence, ni formes adoucissantes. Mais c'est une fougue punûsabh (jue celle qui, en haine d'opinions qui l'humilient ou l'effrayeïH,

B'en prend aux partisans de ces opinions, les poursuit, les frappe, les outrage, viole en eux les droits les plus icrésdu citoyen, et, ne pouvant maltraiter les idées, kaltraite de son mieux ceux qui cherchent à les pro*

Si l'on m'objectait que le proaélytisme fougueux lUt compromettre indirectement l'un des trois iutérôts dont j'ai demandé la garantie, je dirais que cela peut irt bien arriver. Mais beaucoup d'autres défauts les nt souvent compromis, et on n'a point sévi contre ux. Voulez-vous sévir contre ma fougue de prosélyi&me, sévissez aussi contre ma vanité et ma paresse i^ui sont d'un mauvais exemple; contre mon avarice fait manquer une entreprise utile, contre mes «anauvais conseils qui entraînent la ruine d'une maison, •contre mon indiscrétion qui compromet le repos <d'une famille. Arrangez la législation d'après ces prinfçipes; soumettez la morale intérieure à des lois poaiitives, régissez les caractères par des dispositions péïnalea ; en un mot, faites tout ce que Dieu s'est réservé ; mais ne parlez plus de liberté religieuse, ni de liberté d'aucune sorte.

Le sacrifice de toute liberté est impossible ; cela n'a pas empêché certaines gens de le rêver; mais heureusement ils ne peuvent l'accomplir comme ils le rêvent. r Quoi qu'ils veuillent et quoi qu'ils fassent, ta tendance irrésistible de la société, h mesure qu'elle avance, est de réduire l'autorité précisément dans les limites que j'ai posées, et qui sont les seules concevables. N'admettons pas celle-là. il n'y en a plus ; et il n'y a plus

3r»6 LRTTRV A UN ÀM1,

de liberté imaginable, ou de gouvernement possible. J'espère vous entretenir 'plus tard des objections par lesquelles on a cherché à ébranler quelques autres principes soutenus dans mon Mémoire. Il me sera facile d'être plus court que je ne l'ai été aujourd'hui. Pardonnez la longueur de cette lettre ; et continuez à croire, Monsieur et cher ami, à mes sentiments fraternels.

Bâle, juillet 1827.

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