LA POSITION DE LA GRANDE-BRETAGNE
Les Anglais ont assez peu envisagé l'hypothèse d’une guerre où les sanctions ne seraient pas appliquées et l’attitude que, belligérants, ils adopteraient vis-à-vis du commerce neutre. On peut apporter des raisons de trois sortes.
La confiance dans la Société des Nations est, ou tout au moins, était beaucoup plus développée en Grande-Bretagne que chez les autres nations d'Europe. Ce crédit, accordé à l’organisme de Genève, est à la base de toute la politique britannique.
En second lieu, les Anglais, qui possèdent un quart des terres du globe, ne poursuivent pas une politique d’agression. Ils ont seulement à veiller à la défense de l’Empire.
Enfin, les ressources du < Commonwealth » sont immenses, et elles s'appuient sur une marine qui est encore la plus puissante du monde.
Puisque la Grande-Bretagne ne menace personne, et que personne n'ose s'attaquer à elle il semble que, si le gouvernement anglais est entraîné à prendre des mesures militaires, c’est uniquement dans le cadre de l’action collective, prévue par le Pacte de la S.D.N.. En dehors des obligations du Pacte, — et rien n’a été fait pour les renforcer — la Grande-Bretagne a le ferme désir de demeurer neutre ; aussi, la liberté des mers, problème qui opposait l'Angleterre belligérante à l’Amérique neutre, ne se
posera pas.
Toutefois, on peut constater les tendances suivantes, dans l’hypothèse d’une guerre où la S.D.N. n’interviendrait pas :
Ancien désir de retrouver l’hégémonie des mers
Souvent, on retrouve un rappel du temps heureux où l'Angleterre étendait sa domination sut la mer... de l’époque où la marine britannique était toute puissante « Overwhelming Navy». Cette force navale écrasante lui permettait dé dictér sa volonté. La Grande-Bretagne se cramponne encore à cétte idée. Ce désir est devenu chimérique depuis que la parité navale a été concédée.
Puisque l’hégémonie des mers est devenue impossible, il faut bien se résigner à n’être plus seul à la posséder, et le meilieur moyen d’en conserver une partie, c’est de réaliser la collaboration avec les Etats-Unis.
Collaboration avec les Etats-Unis
Il faut réaliser une alliance entre les Etats-Unis ét la Grande-Bretagne. Cette entente, écrit M. Fremantle (1) interdirait tout risque de guerre dans le monde parce que ces deux Etats possèdent toutes les matières premières.
L’entente anglo-américaine possède une grande valeur aux yeux des Anglais. Pour l’obtenir, ils n’ont pas hésité à sacrifier l'alliance japonaise si avantageuse par certains côtés. La Grande-Bretagne ne veut pas — et ne peut plus — préndre l’attitude qu’elle a eue durant la dernière guërre,
(4) The Freedom of the seas, The Contemporary Review; 1930, p: 38.
vis-à-vis des Etats-Unis, au sujet des droits des belligérants en mer.
L'isolement est devenu aujourd’hui impossible « Le vieux système anglais, qui a assuré la sécurité de 1815 à 1914, est, dit la Revue Round Table (2) que la Grande- Bretagne reste un pouvoir en balance sur les partis opposés en Europe ». L'union anglo-amérieaine peut en faire autant : «Il est vraisemblable que le monde de langue anglaise, avec l’aide des puissances non belligérantes, est capable d'empêcher une guerre mondiale dans ce siècle comme la Grande-Bretagne le fit seule, dans le siècle précédent ».
Dans l’inconnu qui grandit (3) c’est vers une entente avec les Etats-Unis que la Grande-Bretagne doit chercher sa voie. Seule, une coopération anglo-américaine, fondée sur la compréhension mutuelle qui doit unir les deux grandes nations de langue anglaise, permet de résoudre les causes de conflit, c’est-à-dire la liberté des mers.
Cette collaboration est-elle possible ? Les Anglais, semblent parfois lassés de la versatilité, au moins apparente, de la politique extérieure américaine. « Les Etats- Unis (4) ont convaincu le reste du monde et notamment la Grande-Bretagne, qu’il est impossible de fonder une politique de coopération effective avec eux. Nous pouvons nous accorder sur les principes d’une politique, mais non pas sur les moyens d’en assurer l'efficacité si une difficulté extérieure vient à surgir ». Et, dans un sens défavorable
(2) Round Table, Juin 1933, p. 43.
(3) Discours du général Smuts le 12 Nov. 1934. (4) Power Politics in the Pacific, Round Table, Décembre 1934, p. 1.
à cette entente, Lord Lothian (5) écrit dans le « Times » : « Une entente entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, dont les forces navales réunies devraient assurer la paix du monde, outre qu’elle semble malaisément acceptable par les Américains, aurait sans doute pour premier résultat de dresser, contre cette coalition anglo-saxonne, tous les grands Etats qui se croiraient menacés ».
Cette coopération, pour être pleinement réalisable, doit se faire dans le cadre des Pactes.
Incertitude sur les lois de la mer
Une entente avec les Etats-Unis sur les lois de la mer semble difficile à réaliser. L’attitude que l'Angleterre belligérante doit adopter fait l’objet de nombreuses controverses.
Tous les arguments qui furent utilisés dans les discussions provoquées par les Conférences de 1907 et de 1909, sur les avantages et les inconvénients de la liberté des mers pour l’empire britannique, reparaissent aujourd’hui.
L'opinion traditionnelle en faveur des droits des belligérants, ou plus exactement en faveur de l'arbitraire britannique, subsiste toujours, mais cette doctrine ne doitelle pas être modifiée ? Le Commandant Kenworthy (6) dit : « La seule nation qui peut être bloquée avec succès est la Grande-Bretagne, et. nous nous attachons à l’arme qui peut apporter notre destruction ». C'était bien l'avis également du Colonel House : «II serait préférable à
(5) Cité par Europe Nouvelle, 1934, p. 484.
(6) Cité par Burton French History, Current History, Décembre 1919, p. 482.
l'Angleterre, à cause des sous-marins, qu’une liberté absolue fut accordée aux marchands de toutes les nations de naviguer sur les mers sans dommages ».
Cette question de la liberté du commerce est, pour l'Angleterre, capitale. Le premier Lord de l’Amirauté a déclaré : « Tous les jours 110.000 tonnes de marchandises et 5.000 tonnes de nourriture atteignent les côtes de la Grande-Bretagne venant de toutes les mers. Ils parcourent 80.000 milles de routes maritimes et nous serions affamés si nous ne pouvions garantir leur arrivée sauve. La protection de nos routes maritimes et de notre nourriture est l’affaire de notre marine (7) ».
Ainsi, tantôt se flattant de ce qu’elle ne sera plus belligérante, tantôt envisageant une coopération avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ne peut se résoudre à adopter une ligne de conduite ferme. A cette première incertitude s’ajoute la question toujours plus angoissante des rapports à l’intérieur du Commonwealth.
Ce problème fut envisagé à la Conférence Impériale de Toronto en octobre 1933. La question se posa de déterminer les relations entre l’Angleterre belligérante et ses propres dominions restés neutres. En pareil cas, (8) une flotte britannique ne pourrait toucher que pendant vingtquatre heures à Captown ou à Vancouver. Ce problème parut si délicat aux juristes qu’ils déclarèrent qu'il ne se posait pas puisqu’un dominion, signataire du Covenant, ne peut rester neutre en cas de conflit sans violer les engagements par lui souscrits.
(7) Cité par M. Bywater. The coming struggle for sea power Current History, 1934, p. 9.
(8) Revue de Droit International, 1934, Tome I, p. 266.