LES FAITS RÉCENTS LA CONFÉRENCE NAVALE DE
Les accords de Washington expirent à la fin de 1936. Le Japon les a dénoncés. Une conférence se réunit à Londres pour établir un nouveau plan de limitation des armements navals. Les tenants de la mer s'efforcent de conserver leur supériorité.
Le désir des Etats-Unis est de garder les coefficients antérieurs qui présentent un double avantage. La parité avec la Grande-Bretagne permettra de protéger le commerce maritime, si une telle politique est décidée contre des belligérants. L’infériorité de la marine nippone écarte une domination de la mer dans les eaux d’Extrême-Orient.
La Grande-Bretagne cherche à conserver l’amitié américaine sans décevoir le Japon. Des questions graves, dans le cadre européen, la préoccupent. Elle mesure l’amoindrissement de prestige et de sécurité que lui a apporté une politique d'abandon de sa puissance navale.
La volonté du Japon est d'obtenir la parité. Il invoque une question d'honneur national. Il désire surtout posséder la flotte suffisante pour continuer la politique de pénétra-
tion en Chine.
Pour justifier cette aspiration, les arguments suivants
(1) sont présentés : « Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne veulent avoir une marine plus forte pour surveiller l’étendue de leurs communications. Mais la marine n’a pas seulement un rôle de police. Elle a un rôle de combat, et la grande mobilité actuelle de la flotte permettrait de la concentrer tout entière, et ce serait très dangereux pour une flotte plus faible. Craindre que le Japon, s’il possède la parité se livre à des excès, c’est faire insulte à l’honneur japonais ». C’est la confiance. à titre obligatoire. Les Etats-Unis sont accusés : « l’aspiration des Etats-Unis à la possession d’une flotte supérieure à tous égards à celle de notre pays, s'explique par le fait qu’ils préparent la réalisation de forces capables de battre celles de l'Empire, ce qui leur permettrait d'imposer leur volonté dans les affaires de Chine ».
Dans un article primé sur la meilleure politique extérieure à adopter, l’auteur (2) pense qu’il est préférable de «ne pas essayer d’imposer une hégémonie américaine dans les mers de Chine, en créant une flotte excessivement püissante ou des bases aux Philippines, mais posséder une flotte suffisante et compléter l’action en Orient par la diplomatie ».
A Londres, le Japon refuse d'entamer une discussion avant qu’une limite navale commune lui soit concédée. A la suggestion de la Grande-Bretagne de compter les marinés par dominions (comme États) il répond que cette hypothèse est particulière : Il refuse de souscrire à des
communications de programmes souscrits pour plusieurs années.
(1) Discours de l’Ambassadeur nippon aux Etats-Unis, M. Hirochi Saïto. Europe Nouvelle Documentaire, 1935, 1° partie,
(2) Melwin T, Talbot. Revue Maritime, Octobre 1935,
Cette proposition ne faisait d’ailleurs que retardér la solution véritable. Elle ne pouvait être acceptée par la France. «Les circonstances actuelles, dit l’Ambassadéur de France, M. Corbin, sont différentes de celles de jadis, et nous empêchent de nous lier autrement que pour une courte période ».
Au point de vue qualitatif le Japon demande des réductions de tonnage. Il considère que les cuirassés, les porte-avions et les grands croiseurs, que réclament les Etats-Unis, présentent un caractère nettement offensif.
Les Etats-Unis proposent une réduction du tonnage des forces navales, en prenant pour base les chiffres actuels : la diminution pourrait être de 20% ou tout autre chiffre. La Grande-Bretagne demande la suppression des sous-marins, mais elle se heurte à l’opposition de la France, de l'Italie et du Japon.
Le premier résultat positif de la conférence est l’acceptation par la France et l'Italie, de la partie IV de la Conférence de Londres, relative à l’utilisation des sous-marins.
Le tetrait du Japon est provoqué par le refus des puissances anglo-saxonnes d'admettre une limite commune de tonnage. Invoquant des questions de prestige national et de sécurité, il se retire de la Conférence,
Le problème de la sécurité dans le Pacifique, résolu en 1922, est entièrement remis en cause. Le Daily Telegraph écrit (3) «Si le Japon recevait légalité navale, il recevrait er fait le commandeïnent absolu de l’uñe des positions du mondé au sens stratégique du mot; position où la Grande-Bretagne possède en outre des intérêts inealculables. L'Australie, la Nouvelle-Zélande, la péninsule de
(3) 14 Décembre 1935,
Malacca, Hong-Kong et le Bornéo britannique ont également des intérêts financiers et commerciaux très importants qui subiraient un préjudice de la domination absolue du Japon dans la moitié occidentale du Pacifique ».
La première question est celle des bases navales : elles avaient été heureusement limitées par les traités précédents. La seconde réside dans le risque d’une compétition navale. Au Japon, on n’annonce pas une course aux armements, mais du côté de l’Amirauté, on prévoit (4) «une résurrection de la marine japonaise, résurrection puissante dans le silence dont elle s’entourera ». Les Etats- Unis appliqueraient leur programme de construction qui doit leur donner, en 1942, la marine la plus forte du monde. A tout prix ils maintiendront leur supériorité sur la flotte nippone. Le gouvernement anglais, dans l'hypothèse d’une course aux armements, pourrait opter entre trois solutions : maintenir la parité avec les Etats-Unis, se contenter de légalité avec le Japon ou même « peut-être pourronsnous permettre de laisser nos forces navales tomber audessous de celles du Japon, dans la pensée qu’on peut compter sur les Etats-Unis pour tenir en respect le Japon ». On peut être étonné de trouver cette suggestion dans un journal anglais (5).
Ce dernier avis est loin de correspondre à l’opinion générale : «La Grande-Bretagne (6) devra entreprendre le vaste programme de rénovation navale dont elle avait retardé l’exécution dans l'espoir qu’un accord de limitation interviendrait au cours de la conférence actuelle. le
(4) B. Q. Presse Etrangère, Tokio, 10 Janvier. (5) The Economist, 7-12-35.
(6) Daïly Telegraph, 16-1-36,
seul frein aux constructions japonaises sera le manque de fonds... la sécurité disparait en Extrême-Orient… cet état de choses va exiger de graves décisions de la part de la Grande-Bretagne qui ne peut abandonner ses droits, ni son influence, dans les mers de Chine ».
La domination japonaise en Extrême-Orient crée une menace pour l’expansion économique en Chine. Les aspirations du Japon sont comparables aux prétentions espagnoles, portugaises ou anglaises à l’époque de Grotius : « Le problème du Pacifique est aussi pour les Etats-Unis une question de liberté des mers et de liberté du trafic (7)».
Les accords navals de 1936, signés par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France prévoient, principalement des communications de programmes.
(7) Amiral Decoux. Problème Naval. Conf, à l’Ecole des Sciences Poli-
tiques,
LES RESTRICTIONS A LA LIBERTÉ DU COMMERCE ÂU DÉBUT DU CONFLIT ITALO-ÉTHIOPIEN
L’agression italienne en Afrique Orientale constitue une épreuve décisive — un test — pour la S. D.N, l’efficacité de l’action collective, la coopération américaine. et la liberté des mers. Malgré les répercussions importantes que peut entraîner le conflit, l’attitude de chaque nation présente une valeur plutôt symbolique. Les événements permettent d’apercevoir la position de chaque puissance devant une guerre plus grave dans l’avenir.
Le 5 octobre 1935, le Président Roosevelt constate l’état de guerre entre l'Italie et l'Ethiopie. Deux proclamations sont prises en vertu de la loi provisoire de neutralité :
L’embargo est décidé sur le matériel de guerre. Les armes et les munitions avaient été définies par le Président le 25 septembre.
La protection de l'Etat américain est refusée aux ressortissants embarqués sur les navires des belligérants.
Outre ces deux décisions, une recommandation est adressée aux citoyens américains : « Dans ces circonstances particulières, avertit le président Roosevelt, je désire qu’il soit bien compris que tout individu appartenant à notre nation qui s'engage volontairement dans des transactions, quelqu’en soit le caractère, avec l’un ou l’autre des Etats belligérants, agit ainsi à ses propres risques »,
LÉS FAÏÎTS RÉCENTS 109
Le développement commercial, suscité par üne guerfé étrangère, n’est pas réellement profitable ; ce n’est qu'une excitation passagère de la production. Après la guerre, le pouvoir d'achat des nations qui ont été belligérantes a diminué. Dans le commentaire (8) officiel des décisions gouverhementales, il est dit : «Ce prompt rétablissement de conditions et de relations commerciales, plus amples et plus stables entre les nations, est, de beaucoup, l’objectif le plus avantageux que notre peuple puisse viser plutôt que le commerce aléatoire et momentané qu’il pourfâäit entretenir avec les nations belligérantes ».
Le secrétaire d'Etat, M. Hull expose le double désir du gouvernement : d’une part, maintenir la paix «Je le répète, notre objectif est de tenir le pays à l’écart de la guerre (9) ». D'autre part, il faut restreindre la guerre. L’Acte de neutralité ne permet pas de mettre l’embargo sur les exportations de matières indispensables aux opérations militaires, Il semble cependant conforme à l'esprit et à la lettre de cet acte de ne pas ravitailler de ces produits les belligérants (10). Il y à là un émbargo moral qui se traduit par des conseils officiels sans interdiction légale,
La politique américaine tend à concilier les deux notions opposées ; la neutralité par l'isolement, ét lé maintien de la paix générale par la coopération. « Notre propre intérêt et notre devoir de grande puissance nous interdisent de demeurer impassibles à regarder se développer les
(8) Discours de Hull, New York Times, 11-10-35. (9) Discours lu par le Sous-Secrét. d'Etat Phillips. (10) New York Times 22-11-35. Déclaration de M. Ickes aux produc-
teurs de pétrole américains,
hostilités, alors que nous pourrions, grâce à notre influence et sans que nous soyons pour cela entraînés dans le conflit, arrêter ou amoindrir le fléau. Une politique virile tempérée de prudence, est nécessaire, afin de conserver le respect des autres nations et mettre notre influence au service de la paix et de la stabilité internationale au sein de la famille des nations ».
Confiant dans la tacite approbation américaine, et soutenu par l’opinion publique, le gouvernement anglais essaie d’obtenir l’adhésion des puissances à un encerclement économique de l’Italie. Les premières sanctions ne comportent pas l’embargo sur des matières importantes, telles que le pétrole. Bientôt, toute la polémique des sanctions tourne autour de cette question. Pour réaliser une action efficace, il faut que tous les pays, grands producteurs de pétrole, respectent les décisions de la $. D. N. La question de la participation directe ou indirecte, à l’action collective est ainsi posée aux Etats-Unis.
Deux tendances opposées séparent l’opinion américaine. L’une est en faveur d’une coopération active aux mesures pour le rétablissement de la paix, tout en respectant la neutralité. Le Baltimore Sun (11) écrite Il serait honteux que le pays qui prit l'initiative de conclure le traité de paix Briand-Kellogg permît que ses immenses ressources fussent utilisées de manière à entraver les efforts des autres nations pour rendre la pression économique efficace contre l’agresseur ».
M. Warren (12) dans un article intitulé: « Safeguards to Neutrality » se montre favorable à la politique du Pré-
(12) Foreign Affairs, Janvier 1936,
sident Roosevelt. Il répond aux critiques formulées contre l’activité gouvernementale.
1° Restrictions au commerce: Les commerçants peuvent continuer leurs opérations, seulement ils le feront à leurs propres risques.
2° Abandon de la liberté des mers : Ce n’est pas exact puisque la liberté des mers n’a jamais compris la permission de transporter de la contrebande. Or, toute chose, aujourd’hui peut être considérée comme contrebande : le principe américain de la liberté des mers n’a donc plus de signification.
3° Abandon des droits des citoyens américains. Des ressortisssants n’ont pas le droit d’entraîner un pays dans une guerre pour la défense de leurs intérêts particuliers.
4° Pas de discrimination entre les belligérants. Il faut adhérer à la S. D. N. Une deuxième solution consiste à ne pas protéger les commerçants contre l’action collective.
La nouvelle politique ne garantit pas la paix, mais elle constitue une protection importante contre le danger de participation à un conflit: «It is not possible that Americans who opposed the League as an ineffective body to promote peace, may, without inconsistency, be willing to assist the League in an actual effective move to curba war, if such assistance, can be rendered by the adoption of an American policy which, while not discriminating between belligerents, will tend to reduce the supply of sinews of war to both and hence to shorten a war ».
A côté des encouragements qui lui sont prodigués, l’action du gouvernement mécontente une partie de l’opinion. Elle constate l'abandon du principe de la liberté des mers et déplore l'initiative du gouvernement : « Tout ce qu’a fait précédemment, dit la Chicago Tribune (18-11-35),
la diplomatie américaine pour la protection du commerce extérieur a été balayé. La nouvelle politique ruine un principe traditionnel datant des premiers jours de la République. Ce principe a été encore défendu au cours de la dernière guerre, durant laquelle la Grande-Bretagne n’a cessé d’y porter atteinte. La nouvelle réglementation est précisément conforme à la formule britannique d’hégémonie des mers ». L'auteur déplore, avec ironie, l’abandon des droits des commerçants américains, et il ajoute « Si le précédent créé par M. Roosevelt doit continuer à avoir effet, la Grande-Bretagne a gagné la plus importante de ses batailles navales, et avec elle la permission d’arrêter le commerce américain toutes les fois qu’elle aura des difficultés avee un autre pays ».
Les événements permettent d’apprécier la loi provisoire de neutralité et de voir le sens dans lequel il faut la modifier. Bientôt toute l’attention de l’opinion se porte sur la réfection de la loi de neutralité, qui va conditionner l’attitude du pays tant dans le conflit en cours que dans une guerre future.