‹ La liberté (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · CHOSE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

CHOSE PUBLIQUE

i> Ce qui forcément appartient à tous, ce qui constitue le domaine commun, ne pouvant être géré ni par tous, ni par chacun, quel sera le meilleur mode de gestion de la chose publique? Sera-ce un possesseur héréditaire et irresponsable sous le nom de Roi de tel Etat? Sera-ce un administrateur temjîoraire et responsable sous le nom de Président de la République ou sous tout autre non), élu pour un temps plus ou moins long, oui ou non révocable, oui ou non rééligible? Sera-ce enfiu une assemblée, qu'elle s'appelle nationale ou autrement? C'est aces termes infiniment simples que se réduit, pour moi, la question qui divise encore tant d'esprits, et, réduite à ces termes, elle perd à mes yeux la plus grande partie de son importance, attendu qu'il ne s'agit plus que d'une question (le gestion plus ou moins bonne des fonds déposés en commun pour parer à des risques prévus et rétribuer des services rendus. Si la gestion de cette association de capitaux, rien de

plus, comme dans les sociétés anonymes, si cette gestion suffit cependant pour qu'il y ait délégation, convenez, mon cher confrère, que cette délégation-là est d'une autre origine que la délégation à laquelle votre esprit se complaît à attribuer une si haute portée et une si grande influence.

i> La question ainsi posée, TAutorité est un fait qui n'a plus de raison de'subsister, la Libei^té est un droit qui n'a plus de périls à redouter ; Autorité et Liberté sont mises à l'écart, il n'y a plus en jeu qu'Administration et Contrôle.

* L'État ne se compose plus que du domaine commun, que delà chose publique, dont le chef de l'Etat, qu'il soit héréditaire ou élu, incommutable ou révocable, est réputé le possesseur ou nommé l'administrateur. Peu m'importe alors sous quel titre il gère et à quelle somme s'élève la part ou le traitement qu'il prélève. L'argent de tous peut être plus ou moins inconsidérément dépensé, mais la liberté de chacun, aussi étendue que je la conçois, reste intacte. C'est là ce qui importe véritablement, et c'est là ce qui résulte

naturellement de la séparation entre ce que j 'ai appelé Vindivis et V individuel^ comme il est reçu de dire : le temporel et le spirituel^ V exécutif et le législatif,

i> Voulez- vous y mon cher confrère, me concéder la délégation, telle que je la conçois, à hase restreinte^ et je vous concéderai la délégation, telle que vous la demandez, à terme indéfini. Alors nous cesserons de combattre, vous et moi, dans des camps opposés ; nos deux plumes s'uniront pour défendre cette transaction, avec toute la sincérité des sentiments qui nous animent. »

Kmlle de Cvirardln.

A M. EMILE DE GIRAROL^.

«Très cher et honoré confrère.

ï> Vous me demandez si, en fait de liberté, je vais aussi loin que vous allez.

» Mais, avant de vous repondre, permettezmoi d'examiner si vous allez aussi loin que vous le croyez vous-même.

» Vous cherchez dans la discussion la rectitude géométrique ; votre esprit hardi veut suivre jusqu'au bout la ligne idéale dont il a adopté le point de départ, et vous acceptez pour vrais tous les points que cette ligne rencontre. Mais comme les pensées de Tordre moral s'expriment, non par un tracé^ mais par des paroles, vous êtes obligé,

en formulant vos déclarations, de subir la raison des mots, image de la raison des choses, et de modifier par vos expressions ce qu'il y a de trop . rigide dans votre méthode. * /

» Ainsi, en parlant de Tidée que la liberté, dans^ son sens absolu et abstrait, n'admet aucune restriction, vous voudriez arriver à conclure que, dans son application, elle ne doit rencontrer au-J cune limite.

» Si vous pouviez accepter sérieusement cette\ conclusion, mon cher confrère, notre accord se- 1 rait impossible; car, sans m' arrêter « avec i * MM. de Montalembert, Guizot, Cousin et 0. | > Barrot, » — puisque j'ai demandé le vote universel quand ils maintenaient le vote restreint, — je n'irais certainement avec personne jusqu'à la liberté de l'assassinat. Mais vous n'en êtes pas là, grâce au ciel ; et ma méthode de discussion, un peu difierente de la vôtre, me préservera d'une séparation que j 'aurais pu croire inévitable. Je ne m'attache pas à une ligne idéale ; je pèse les mots et j'en dégage le sens logique.

» En portant mon attention sur votre conclu-

sion, je n'y trouve rien qui ne soit acceptable. Vous dites :

1 « Je n'assigne, moi, à la liberté de l'homme d'au-

Jt^ Ire limite que celle naturellement tracée par sa rai-

i^son socialement cultivée et pleinement développée, «

I » D'où il suit que vous mettez à la liberté de 1 rhomme une limite ; ou, ce qui est bien plus, — ice qui est trop peut-être, — (fue vous faites dépendre cette liberté d'une hypothèse dont la réalisation peut exiger une longue suite de siècles.

y» Voulez-vous dire que la liberté sans limites . devra être mise en vigueur quand la raison de tous les hommes, cultivée par une instruction saine et universelle, aura atteint son plein développement? Je reconnais avec vous que si une société était parvenue à donner à tous ses membres la plénitude de la sagesse, elle pourrait aussi leur donner la plénitude de la liberté ? Vous ne trouveriez pas un seul homme raisonnable qui élevât contre cette opinion la moindre contra* diction.

» Votre liberté serait ce que l'Église appelle la

liberté des enfants de Dieu^ qui est entière, parce qu'ils ne peuvent être tentés d'en abuser.

» S'ensuivrait-il que toute liberté fût impossible jusqu'à ce que la raison de tous les hommes eût atteint son plein développement? Je n'admettrais pas cette conclusion qu'on peut tirer de vos paroles ; et vous ne l'admettriez pas plus que moi.

» Entendez-vous que cette condition d\me raison pleinement développée, au lieu d'être exigée de l'universalité de& hommes, doit l'être seulement de l'individu? Mais lorsqu'il s'agira d'apprécier l'usage que cet individu aura fait de sa liberté, comment savoir si sa raison avait atteint son plein développement? Là des juges* sont nécessaires : vous ressuscitez par la logique les tribunaux que vous aviez abolis.

j^Ce point établi, je pourrais me dispenser d'examiner avec vous tout l'ordre de raisonnement par lequel vous arrivez à une conclusion si heureusement et si complètement modifiée par les paroles mêmes qui l'expriment ; mais cette discussion ne saurait être oiseuse, puisqu'elle

tend à aplanir le terrain où tous les hommes de liberté doivent se réunir,

» Vous me dites ;

« Je ne divise pas ce qui est indivisible. Censéquemment, j'admets que ce que l'homme est libre de penser, il est également libre de le dire, et que ce qu'il est libre de penser et de dire, il est également libre de le faire, sans qu'il soit arrêté par la crainte d'aucune pénalité, sans qu'il ait à redouter d'autre juge que lui-même. »

» Voilà bien, en eiiet, la ligne géométrique tracée dans toute sa rigidité, sans aucun souci de la morale, de la justice et de Vhumanité. Cette manière simple de concevoir une idée essentiellement pmtique est commode pour le publiciste; le serait-elle également pour la société qui voudrait réaliser cette théorie?

» Vous ajoutez :

" Je conteste à la société le droit de punir. Ce qu'elle qualifie crimes et délits, je le qualifie erreurs et risques. Ce qu'elle combat par la loi, ce raisonnement de la société, et par l'intimidation, ce frein impuissant qui déshonore la bouche humaine, je le combats

par le raisonnement, cette loi de l'homme, et par la civilisation, ce niveau ascendant qui marque le progrès continu. »»

» A tout cela, il n'y a qu'uâe réponse, c'est ce mot d'une comédie de Picard : <t Et le voi- » siN ? ...» 11 ne faut pas seulement penser à Tindividu fort et puissant qui veut pouvoir dire ce qu'il pense et faire ce qu'il dit. . . et même ce qu'il ne dit pas, sans être justiciable d'aucun tribunal ; il faut penser à son voisin, faible et orphelin; à la veuve, à l'homme bon et inoffensif, qui a bien quelques droits aussi, ne fût-ce que le droit de vivre.

» Vous ne voulez pas, mon cher confrère, donner le nom de crimes et de délits aux attentats contre les personnes et les propriétés, vous n'y voyez que des erreurs et des risquées ; mais d'abord où sont les risques pour l'assassin s'il n'y a pas de pénalité? Ces risques sont grands, j'en conviens, pour les hommes paisibles, mais où en sera le préservatif?

> Il est bien certain que les crimes sont des erreurs de jugement ; ne fussent-ils que cela, nous

dans rinterêt immédiat et direct de celui qui veut le commettre. Un individu veut une chose ; uu obstacle est sur son chemin ; il détruit cet obstacle, et si cet obstacle est un homme, il le- tue. Qui prouvera à cet individu que son raisonnement est erroné ?

> Il n'y a donc pas à compter sur le raisonnement individuel pour préserver les honnêtes gens contre les assassins et les voleurs. Lacenaire, à ce qa'il nous semble, raisonnait assez bien sa profession.

» Il est vrai que vous comptez subsidiaîrement, mon cher confrère, sur Taction de la civilisation, que vous appelez, par une ingénieuse image, « le niveau ascendant, marquant le pro- » grès continu » ; mais l'ascension de ce niveau est assez lente et le poignard est prompt. Protégeznous, en attendant, contre les mouvements de cœur des méchants. Des lois fortes, des magistrats vigilants sont nécessaires pour que nous soyons libres immédiatement et pour que nous puissions le devenir plus encore en concourant au progrès continu ; car, si les crimes étaient

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impuniSj si nous étions obligés de marcher armés de revolvers et d'épées, au lieu d'avancer vers la civilisation, nous retournerions à la barbarie.

» Mais je me laisse aller à combattre des expressions qui sont plutôt des aspirations généreuses d'un grand esprit que les pensées pratiques d'un publiciste. La liberté que vous voulez est la « SUPPRESSION GRADUELLE de tout ce qui fait lé-

> gaiement ou socialement obstacle au plein dé-

> veloppement de la raison individuelle. j> Point de difficulté entre nous ; car cette suppression graduelle suppose deux choses auxquelles je tiens également : un pouvoir gouvernemental ayant une juste part dans le progrès des institutions, et la /iaMS6'e de la liberté, h laquelle je crois, et que vous me contestez.

> Vous me demandez de vous donner la définition de la liberté telle que.je la comprends. Ma définition n'est pas nouvelle, et vous la trouvez à rétat d'axiome dans tous les livres élémentais de la science politique. « La liberté est le droif de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. j>

I» Vous ne Ventendez pas autrement, monchet confrère, car vous voulez qu'elle ne soit réalisée que le jour où la raison de tous les hommes sera tellement développée qu'aucun d'eux n'aura envie de nuire à autrui. Ce sera long; mais, en attendant, ma définition sera mise en pleine vigueur, et tous les esprits généreux continueront à travailler à la hausse de la liberté.

» Il me reste bien peu d'espace pour répondre à la seconde partie de votre lettre, celle qui se rapporte au domaine de ce pouvoir indivis que vous reconnaissez devoir exister au-dessus du pouvoir individueL Je suis donc obligé d'aller tout de suite à cette conclusion finale de votre lettre :

" Voulez- vous me concéder la délégation, telle que je la conçois/(i base restreinte, et je vous concéderai la délégation, telle que vous la demandez, à terme indéfini î Alors nous cesseronsde combattre, vous et moi, dans des camps oppo^s; nos deux plumes s'uniront pour défendre cette transaction, avec toute la sincérité des sentiments qui nous animent. "

" ^ » La concession que vous me demandez me coû-j tera peu, car j'ai admis que les individus d'ufli

nation ne délèguent aux dynasties que la part de droits qu'ils ne peuvent exercer eux-mêmes.

Vous voudriez restreindre ce domaine « à Fad- » ministration des biens nécessairement indivis, j à la rémunération des services rendus à TEtat. » Vous me permettrez bien dV joindre le gouvernement de la chose publique à Fextérieur, et ce devoir de protection des personnes et des propriétés nécessaire dans une mesure quelconque, au moins jusqu^à ce que le niveau ascendant de la civilisation ait élevé la moralité de tous au point où personne ne sera tenté de nuire à son prochain. Ce domaine est assez vaste pour contenter des opinions plus monarchiques encore, s^il est possible, que les miennes. J'accepte donc votre délégation à base restreinte, et j'enregistre avec joie votre concession d'une délégation à terme indéfini, heureux d'entrevoir la possibilité de cet accord de l'autorité et de la liberté qui est l'objet de mes vœux les plus chers et des efforts de ma vie entière.

1^ Veuillez agréer, mon cher et honoré confrère, l'assurance de tous mes sentiments dévoués. »

H. de Lonrdfineix.

A M. DE LOliRDOUEIX,

RKDArTKi'R Kx ciiKF DR la Gazettc ûc FraDce.

« Mon cher et très honoré confrère,

D .Oui, j'en conviens, je cherche dans la discussion la rectitude géométrique y et quand je m'en écarte, ce n'est jamais volontairement.

9 Pourquoi ai-je adopté cette méthode opposée à la vôtre? — C'est que la mienne conclut et se vérifie, tandis que la vôtre élude et se dément ; c'est que la mienne porte avec elle-même la preuve et la solution, tandis que la vôtre ne porte en elle-même que l'inconséquence et l'expédient; c'est que la mienne fait la lumière, tandis que la

vôtre fait Tombre; c'est que la mienne, enfin, permettez-moi de vous le dire, n'a besoin que de f évidence, tandis que la vôtre a besoin delà force. ; » Cette méthode est celle professée par Laromiguière, disant : « Pourquoi le raisonne- » ment ne serait-il pas pas aussi rigoureux dans » toutes les sciences que dans la science du cal- :» cul, si tout raisonùemeiïl est un calcul et ne » peut être qu'un calcul ? >

» Cette méthode est celle de Locke, s'exprimant ainsi : « La çloralç est capable de démon- » strationaussibienque les mathématiques, i^

D Cette méthode est celle de Kant, la formulant en ces termes : « Le droit se déduit de la rai- > son ; tout y est de nécessité logique ; la peine » est le redressement d''une incoBtsêquence logi- » que. »

3> Je reprends et je dis :

i> Ou rhomme est libre, oU il ne Test pas.

» S'il est libre, il ne relève que de lui seul.

i> S'il ne relève que de lui seul, il est à luimême son accusateur, son défenseur, son législateur, son juge, son geôlier, son bourreau.

> S'il n'est pas libre, il faut avoir la franchise de l'avouer et la hardiesse de déclarer que la liberté n'existe pas et ne saurait exister.

> En effet,

j> La liberté qui n'est pas une et indivisible , inaliénable et imprescriptible , n'est pas la liberté.

p Pas de liberté comme pas de vérité qui ne soit absolue.

» Un homme est plus ou moins esclave, mais il n'est pas plus ou moins libre; une chose est plus ou moins fausse, mais elle n'est pas plus ou moins vraie. Il y a des degrés dans l'erreur; il y a des degrés dans la servitude, il n'y en a pas dans la liberté.

» La liberté relative n'est pas la liberté, c'est l'arbitraire tempéré.

» La liberté réglementée n'est pas la liberté, cVst la réglementation.

p La liberté tolérée n'est pas la liberté , c'est la tolérance.

> La liberté légale n'est pas la liberté, c'est la loi.

» Et cependant, mon cher confrère, c^est vous, vous rinflexible logicien de la légitimité, vous qui ne souffrez pas qu'on en fausse le principe, c'est vous qui prenez parti pour la liberté légale contre la liberté légitime.

3> La liberté légale est celle qui est la conséquence de la loi imposée.

> La liberté légitime est celle qui est la conséquence de la raison appliquée.

» La liberté légale est celle dont le plus faible ne jouit que par le bon vouloir du plus fort.

» La liberté légitime est celle que tout être pensant a le di'oit de posséder et le devoir d'exercer.

> La liberté légale est la liberté de fait.

» La liberté légitime est la liberté de droit.

» Qui dit liberté légale dit le plus souvent liberté factice, relative , inégale, transitoire, intermittente, violée, aliénée, morcelée, contestée.

> Qui dit liberté légitime dit toujours liberté naturelle, absolue, réciproque, définitive, permanente , inviolable , inaliénable , indivisible , imprescriptible, incontestée.

» Grande est la concession que vous croyez me faire, mon généreux contradicteur, en admettant € que les individus d'une nation ne dé- » lèguent aux dynasties que la part de droits » qu'ils ne peuvent exercer eux-mêmes. ^

D Mais quels sont donc les droits qu'une dynastie est apte à exercer, et qu'un individu serait inapte à conserver ?

» Irréfutable, vous le pensez^ est cette définition très connue de la liberté : « La liberté est le » droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

» Je connaissais aussi cette définition . De ce qu'elle est banale, il ne s'ensuit pas qu'elle soit vraie. Toute banalité n'implique pas nécessairement une vérité.

» Qu'entendez-vous par ces mots : « Ne pas > nuire à autrui? 9

» Est-ce que combattre l'esclavage et le servage là où ils existent, ce n'est pas nuire à tous les possesseurs d'esclaves et de serfs?

» Est-ce que combattre le privilège, ce n'est pas nuire à tous les privilégiés ?

» Est-ce que combattre une idolâtrie, ce n'est

pas nuire à tous ceux dont elle entretient la puissance ?

9 Est-ce que combattre un abus, ce n'est pas nuire* à tous ceux dont il fait la fortune ?

» Est-ce que combattre l'arbitraire, ce n'est pas nuire à tous ceux dont il constitue TaUtorîté ?

» Est-ce que combattre Thypocrisie, ce n'est pas liuire à tous ceux dont elle est toute la vertu ?

> Est-ce que combattre l'erreur, ce n'est pas nuire à tous ceux qui soutiennent aveuglément ou sciemment qu'elle est la vérité ?

» Donc, si votre définition était irréfutable, nul, ne pouvant le faire sans nuire à autrui, n'aurait la liberté de combattre l'esclavage, le servage, le privilège, l'idolâtrie, l'abus, l'arbitraire, l'hypocrisie, l'erreur.

» Je repousse donc votre définition, comme tmp vague ou comme inexacte ; si j 'en adoptais une, ce serait celle de Locke. < La liberté, c'est > la puissance qu'a un agent de faire telle action » ou de ne pas la faire, conformément à la détert mination de son esprit, en vertu de laquelle il

infligée^ font donc double emploi. Pourquoi deux peines pour un seul acte ? Pourquoi deux récompenses pour lin seul fait ? Pourquoi à la peine naturelle ajouter une peine artificielle, la peine légale?

» Parce que, me dites- vous, Pimjmnité légale serait la liberté de l'assassinat, la liberté du vol, la liberté du crime.

» C'est ce que je persiste à nier, c'est ce que je vais sommairement examiner.

^ Qui tue ou qui vole prouve qu'il est inculte ou qu'il est insensé.

» Les lois ne punissent pas la folie, — donc il n'y a pas lieu de s'occuper d'elle ; doivent-elles punir la barbarie ?

» Si, dans une société se disant civilisée, des hommes, en nombre plus ou moins considérable, peuvent y grandir sans culture, à qui la faute ? Est-ce la sienne ou la leur ?

» Si ce n'est pas la faute de ces . hommes, si c'est la faute de cette société, qui devra en jwrter la peine? Eux ou elle?

» Si c'est la société qui s'est rendue coupable

d'imprévoyance, quelle sera la peine? La peine naturelle est le risque social,

» Plus le risque seya grand, plus tôt il obligera la société de remonter de Teffet à la cause, du meurtrier au meurtre, du voleur au vol.

» Est-ce là ce que fait la société? Non, pour se soustraire à la responsabilité qu'elle devrait au contraire revendiquer afin de proportionner Tefibrt à Fobstacle, elle arrête le voleur, elle tue le meurtrier. Si elle ne tuait pas le meurtrier, si elle n'arrêtait pas le voleur, y aurait-il plus de voleurs et plus de vols, plus de meurtriers et plus de meurtres ? Toute la question que je ne fais qu'eflSeurer ici, mais que je me' propose d'approfondir dans un livre intitulé : Du droit de punir ^ toute la question est là. Je crois fermement que, loin de s'en accroître, le nombre ne tarderait pas à en diminuer, parce que plus le risque serait grave et manifeste, et moins chacun hésiterait à payer la prime nécessaire pour le conjurer à tout prix et par tous les moyens les plus efficaces.

Si, présentement, la société fait, pour étouflfer dans leur germe le meurtre et le vol , tout ce

qu'elle peut, tout ce qu'elle doit faire, j'ai tort ; mais si, présentement, la société, s'endormant sur l'oreiller de la pénalité légale, ne fait ni tout ce qu'elle pourrait, ni tout ce qu'elle devrait faire, j'ai raison.

i> Voici une nation de trente-cinq millions de tfttes : après que j'en aurai retranché dix millions d'enfants, combien de têtes pensantes sur les vingt-cinq millions de têtes restant , combien d'hommes méritant le nom d'hommes, c'est-àdire agissant dans la plénitude qu'eussent acquise leurs facultés si ces facilités eussent été cultivées, c'est-à-dire s'ils eussent appris à raisonner et à se conduire en êtres raisonnables, c'est-à-dire s'ils eussent été, dès l'enfance, exercés à se servir de leur raison, de toute lénr raison , rien que de leur raison ? En d'autres termes, sur ce nombre, combien de barbares et combien de civilisés? Si l'on compte à peine un civilisé sur dix barbares, sera-ton fondé à se plaindre que la barbarie nous déborde et nous menace? Si, renversant la proiwrtion, on ne comptait déjà plus, au contraire,

qu'un barbare pour dix civilisés, est-ce que les risques de meurtre et de vol n'auraient pas diminué dans une proportion qui ne serait pas seulement de dix à un, mais qui serait peut-être de cent à un? car l'exemple , cette instruction qui se donne sans frais et s'acquiert sans efforts, est une puissance qui, pour être incalculable, n'eh est pas moins aussi grande qu'incontestable.

^ Voici maintenant une famille de paysans composée du père, de la mère et de plusieurs enfants, filles et garçons, tous couchant pêle-mêle dans la même chambre et je pourrais ajouter sur la même litière : quelle différence appréciable entre eux et leur bétail, eux s'oubliant pour ne penser qu'à lui, eux lui prodiguant tous leui's soins et ne s'en donnant aucun? La loi, si elle est équitable, pour mesure de leurs sentiments prendra-t-elle les vôtres? pour règle de leurs actions prendra-elle les miennes ? Il serait presque aussi juste de soumettre à la même loi l'animal et l'homme. Eh bien ! si la civilisation plus avancée ou plus générale, agissant avec toute la puissance du capital convergent^— passez-moi ce mot,

sauf à me demander de vous l'expliquer plus tard, — si la civilisation avait pénétré là où elle n'est pas encore parvenue, Thabitation du pauvre cesserait promptement d'être ce qu'elle est, non-seulement dans les campagnes, mais aussi dans les villes. La civilisation, faute d'un conducteur de cette force encore imparfaitement connue et insuffisamment utilisée, fait-elle, pour transformer ces foyers de barbarie, tout ce qu'elle pourrait, tout ce qu'elle devrait faire ?

j> Voici, sous mes yeux, une famille d'ouvriers composée du mari, de la femme et de plusieurs enfants ; cette famille aurait à peu près ce qui serait nécessaire à sa subsistance, si le chef de famille, quand l'ouvrage ne chôme pas, travaillait six jours par semaine à l'atelier, au lieu d'en aller passer trois au cabaret. Eh bien ! que fait-on pour soustraire à la contagion, à l'hérédité de ce pernicieux exemple, les enfants de ce père abruti lui-même dès l'enfance parles privations, par la fatigue et n'ayant jamais ressenti les effets de l'épargne, laquelle l'eût changé, réformé, transformé? Que fait-on pour empêcher une si

funeste tradition de se perpétuer de génération en génération ? On bâtit à grands frais quelques maisons de détention pour les jeunes détenus. Que deviennent-ils ensuite?

9 Voici deux prisons : Vune servaat à la conservation de Temprisonnement en commun; l'autre servant à Texpérimentation de Temprisonnement cellulaire; étudiez-en les habitants des deux sexes et de tous âges.; rendez-vous compte de l'action qu'elles exercent sur eux, puis dites-moi ce qu'il faut penser et attendre de la répression et de la puissance de Tintimidation?

» Est-ce qu'on attend que la guerre, ce risque qu'il serait si facile d'anéantir ; est-ce qu'on attend que la guerre ait éclaté pour lever une armée, l'exercer, l'approvisionner, fabriquer des armes, fondre des canons, des boulets, des balles, bâtir des arsenaux et des casernes? Non; eh bien! ce qu'on fait presque sans compter, au prix de r tant de millions, parce qu'on a contracté depuis des siècles l'habitude de le faire; ce qu'on fait contre le risque d'invasion territoriale et de domination étrangère, que ne le fait-on contre le

risque d'ignorance populaire et de barbarie relative?

» Dans cet ordre d'idées, n'y a-t-il pas, sinon tout, presque tout à faire?

» Qu'est-ce que le risque d'invasion territoriale et de domination étrangère comparé au risque d'ignorance populaire et de barbarie relative? L'Italien qui a cultivé sa raison, acquis du talent, conquis une renommée, en est-il moins un homme parce qu'il est réputé sujet dé l'Autriche? Le Napolitain est-il plus libre que le Vénitien, et celui-ci l'est-il moins que l'Autrichien? Question incidente , que nous viderons iin jour que vous le voudrez. Mais, fût-il né en Angleterre ou en Belgique , pays de liberté relative , est-ce un homme que 1 être inculte en qui l'instinct est tout, en qui la raison n'est rien, qui marche pesamment courbé sous le double joug de l'ignorance et de la misère, lesquelles l'abrutiraient s'il pouvait être abruti ?

> Guerre à l'ignorance , guerre à la misère , guerre à la barbarie ! — voilà mon cri de guerre à moi. Hommes de sens et hommes de cœur, tous

suivez-moi , j e v,ous précéderai ; hommes de science et hommes de génie, tous, précédez -moi, je vous suivrai. Cette guerre-là, véritable guerre sainte, ne ferait pas couler de sang ; elle n'arracherait pas le fils à la mère, le laboureur à la charrue, l'artisan à Fatelier ; elle rendrait abondamment à répargne individuelle Fargent qu'elle lui emprunterait momentanément ; elle n'appauvrirait personne , elle enrichirait relativement tout le monde. Chacune de ses batailles marquerait un progrès ; chacune de ses victoires serait un bienfait. Qu'on appelle dédaigneusement cette guerrelà, si on le veut, la guerre à coups de pistons, jamais le dédain qu'on lui jettera ne surpassera le mépris que j'ai pour la guerre à coups de canon.

j> C'est la guerre qui, dans les sociétés anciennes, y donna naissance à l'esclavage; c'est la guerre qui, dans les sociétés modernes, y perpétue la barbarie, le meurtre, le vol.

3> Qu'est-ce que la guerre ? N'est-ce pas l'école et la glorification du meurtre?

> Qu'est-ce que la conquête ? N'est-ce pas l'école et la glorification du vol ?

» Si le meurtre et le vol commis d'individu à individu sont des crimes punissables, comment cessent-ils de Têtre quand ils sont commis de nation à nation ? Et si le meurtre et le vol commis de nation à nation ne sont pas des crimes punissables, comment les qualifie-t-on ainsi quand ils sont commis d'individu à individu ?

> Entre une nation et un individu, quelle autre différence y a-t-il qu'une différence de nombre? Quelle autre différence y a-t-il que celle qui existe entre la gerbe et Tépi, entre Tanne et le faisceau ?

» Quant à moi, sur quelque échelle, petite ou grande, sous quelque forme, justement ignominieuse ou faussement glorieuse, que le meurtre et le vol se commettent, se montrent, se déguisent, la qualification d'erreurs se traduisant par des risques, est celle qu'impartialement et logiquement je leur donne.

T> La preuve que le meurtre et le vol sont des erreurs, c'est qu'il n'y a ni un vol ni un meurtre qui se puissent, ni en aucun temps ni en aucun pays , j ustifier par le raisonnement .

» Mais si le meurtre et le vol ne sout plus punis comme des crimes, s'ils sont considérés comme des erreurs donnant naissance à des risques, comment les conjurer, comment empêcher qu'ils se multiplient, comment les rendre, au contraire, dé plus en plus faibles, de moins en moins probables ?

> Comment?

» En cessant de les enseigner ; 9 En cessant de les glorifier ;

> En ne pervertissant plus Tesprit des enfants qu'on élève dans la dangereuse admiration des exploits meurtriers des Annibal et des César, des sacrifices humains tels que l'immolation du fils d'Abraham ou de la fille d'Agamemnon ; en reléguant tous ces faits monstrueux, repoussés par le raisonnement, dans une grande histoire de la barbarie qui montre ce qu>ont coûté et ce qu'ont produit toutes ces conquêtes fameuses qui ont ensanglanté et appauvri le monde ;

> En donnant au point d'honneur une nouvelle direction, au mot courage une nouvelle acception ;

» En abolissant le recrutement obligatoire ;

» En déshabituant les jeunes générations de la guerre et du duel ;

D En abolissant la peine de mort ;

» En fermant les prisons et les bagnes, ces écoles supérieures de la récidive ;

3> En cultivant la raison de chaque homme avec non moins de soins et de sollicitude qu'on en met à cultiver la plante qui nourrit un peuple ;

3> En perfectionnant 5 étudiant, multipliant tous les moyens de sûreté générale : chemins de fer, rues éclairées, veilleurs de nuit, surveillants de jour; en se servant de plus en plus des virements de partie au lieu de numéraire circulant ;

» En adoptant Tusage de la police d'assurance tenant lieu d'acte de naissance, de passeport, de livret, etc. ;

» En appliquant à l'extinction de tous les risques spécifiés la toute-puissance des primes d'assurances centralisées ;

» En rendant les moyens d'appropriation par le travail plus faciles que sans le travail ; car le vol étant l'appropriation sans travail du bien

qu'on convoite, plus il sera facile de Tacquérir par le travail, et moins on sera tenté de le conquérir par la force ou par la ruse ;

» En faisant paraître, enfin, à tous les yeux le meurtre et le vol plus stupides encore qu'odieux.

9 Je compare la société, telle quelle est, à une maison construite en bois et couverte en chaume, conséquemment exposée à de fréquents risques d'incetidie ; aussi la prime payée par le propriétaire pauvre et mal logé est-elle infiniment plus élevée que la prime payée par le propriétaire riche et bien logé ; je compare la société, telle qu'elle pourrait être, à une maison construit;e en pierres, avec charpente en fer et couverture en zinc, conséquemment exposée à des risques d'incendie presque nuls. Que la civilisation fasse pour la grande demeure sociale ce qu'elle tend à faire pour toutes les demeures individuelles !

» Quels sont les pays où il se commet le plus d'assassinats et le plus de vols ? Sont-ce les pays où la foi religieuse est la plus faible ? Non, ce sont les pays où les moyens de communication et de tiansport sont les plus arriérés', les plus impar-

faits. Preuves : VEspagne et les Etats-Romains,

> Multipliez dans les rues le nombre des réverbères, vous y diminuerez le nombre des malfaiteurs. Etendez partout le réseau des chemins de fer, et vous restreindrez partout Tempire du meurtre et du vol. Croyez-moi, cette façon d^exproprier les malfaiteurs n'est pas la moins bonne.

ï> Les cuisiniers, dit Ménandre, ont fait bien » plus qu'Orphée pour apprendre aux hommes à » ne plus se nourrir de chair humaine. » Remarque parfaitement juste .et qui ouvrait un horizon qu'on a trop négligé de regarder. Ce que les cuisiniers ont fait avec succès contre Tanthropophagie, il reste à le faire par des moyens analogues, quoique différents, contre le meurtre et le vol. Oui, oui, il y a d'autres manières de combattre le meurtre et le vol que d'arrêter les voleurs et de tuer les meurtriers.

> Tout bien procède d'un mal.

» Sans le mal pas de bien, comme sans l'ignorance pas de progrès, comme sans l'erreur pas de vérité, comme sans l'ombre pas de lumière.

» Or, comment l'homme s'y prend-il pour com-

battre Tobscurité physique? Il ne la punit pas, il la dissipe.

» C'est ainsi que je voudrais que la société s'y prit pour combattre le mal, qui n'est lui-même que Tobscurité sociale. Je voudrais qu'elle ne le punît pas et qu'elle le dissipât.

»La société, sans s'en douter peut-être, est déjà entrée dans cette voie, car il y a bien des erreurs qu'elle punissait et qu'elle a renoncé à punir, laissant à la vérité seule, et non plus à la loi, le soin de faire justice. La société, qui est entrée dans cette voie, y marchera rapidement et sûrement dès qu'elle considérera l'existence du mal comme la naissance du bien, des qu'elle cessera d'accuser la pervçrsité des hommes pour n'accuser plus que la défectuosité des choses,' dès qu'elle s'appliquera à les rendre de moins en moins défectueuses, dès qu'elle n'agira plus qu'en qualité de vaste société d'assurances contre tous les risques susceptibles d'être prévus et prévenus, mesurant l'effort au péril, la prime à la probabilité, l'indemnité au sinistre.

» Le bien et le' mal sont relatifs.

» Ce sont les deux pôles de Taxe social ;

»Ce sont les deux extrémités du levier. On peut le raccourcir, mais impossible de supprimer Tune et de conserver l'autre.

» Donc, il ne faut pas croire qu'en remontant de l'effet à la cause, qu'en ramenant à des classifications de risques toutes les qualifications de crimes, la prévoyance, aidée par la science, supprimera si instantanément et si radicalement le meurtre et le vol qu'il n'y aura plus ni voleurs ni meurtriers. Je ne le prétends pas. Mais sur quoi se fonderait-on pour demander à la prévoyance plus qu'on ne demande à la force, à la logique, çlus qu'on ne demande à l'intimidation?

» Est-ce que sous le régime de l'intimidation et de la répression les prisons sont vides et les échafauds désœuvrés?

» Entre les deux régimes rivaux : le régime en vigueur et le régime en perspective, le régime de la prévoyance et le régime de la force, le régime de l'impunité et le régime de la pénalité, la question n'est et ne saurait être qu'une question de deux quantités comparées. La quantité

pourra être considérablement réduite, mais elle ne sera jamais absolument nulle.

» La société marche bravement d'un pied sans trop fléchir sous Timmense poids des risques qui se nomment apoplexies, épidémies, maladies, accidents, incendies, naufrages, inondations, grêle, épizooties, faillites, etc. ; pourquoi la société ne marcherait-elle pas tout aussi bravement de l'autre pied sous le poids infiniment moins lourd des deux risques qui ont été qualifiés meurtre et vol, risques infiniment plus faciles à combattre, infiniment plus faciles à conjurer ? Lorsque Thomme

est exposé à tant de risques de mort prématurée et de ruine imméritée, les deux risques les moins probables, le risque d'être assassiné et le risque d'être volé, commandent-ils qu'on s'en préoccupe exclusivement? Ces deux risques individuels, le risque de perdre la vie par un assassinat et le risque de perdre sa bourse par un vol, dans une société déjà parvenue à un certain degré de civilisation, peuvent-ils être mis en balance avec le risque social de perdre sa liberté par l'usurpation? Est-ce que l'impunité de la tyrannie n'a

pas toujours été et ne sera pas toujours uu risque ])lus général que Tinipunité de Vassassinat? Est-ce (jue tous les assassins et tous les voleurs du monde ont jamais moissonné et moissonneront jamais autant de vies et de fortunes qu'en ont moissonné les guerriers et les conquérants ? Eh bien ! contre Timpunité de la tyrannie, contre Timpunité de la guerre, conti'e Timpunitéde la conquête, que proposez-vous, mon cher confrère ?

» Contre la liberté indivisible telle que je Tai exposée, vos objections, en résumé, sont celles-ci :

» Premièrement, que je fais dépendre cette liberté d'une hypothèse dont la réalisation peut exiger une longue suite de siècles si Ton attend que la raison de tous les hommes soit tellement développée qu'aucun d'eux n'ait envie de nuire à autrui ;

» Deuxièmement , (pi'il ne faut pas unique-

* ment songer à l'individu fort et puissant qui

veut pouvoir dire ce qu'il pense et faire ce qu'il

dit sans être justiciable d'aucun tribunal, qu'il

faut aussi songer au voisin, au faible, à l'or-

pheliii, à la veuve, à rhomme bon et inoffensif, qui a bien des jdroits aussi, ne fût-ce que le droit de vivre ;

» Troisièmement, qu'il n'y aura pas toujoure près de Thomme passionné qui aura médité la mort d'un ennemi, d'un rival, d'un riche qu'il voudra dépouiller, un dialecticien éloquent pour lui démontrer Uerreur de son jugement ;

» Quatrièmement, que lorsqu'il s'agira d'apjwrécier si tel individu ayant fait de sa libei1;é tel usage était en pleine possession de sa raison, il faudra des juges, qu'ainsi je reconstitue par la logique les tribunaux qu'inconsidérément je propose d'abolir;

» Cinquièmement, que s'il est facile au publiciste de tracer une ligne géométrique dans toute sa rigidité, sans aucun souci de ce qu'on nomme la morale et la justice, la société qui voudrait réaliser cette théorie n'aurait pas la même facilité; iri

» Finalement, que si les. crimes étaient légalement impunis, la société retournerait à la barbarie.

» A vos objections, voici mes réponses :

» Premièrement, je ne fais pas dépendre Tapplication de la liberté d'une hypothèse, mais de la substitution qui peut être immédiate, du régime de la prévoyance organisée au régime de la force organisée, de la puissance de la civilisation à rimpuissance de Fintimidation ;

» Deuxièmement, je pense au voisin quand je propose, pour rendre plus rares les risques de mort par l'assassinat et de ruine par le vol, de s'y prendre comme on s'y est pris pour rendre de plus en plus rares les risques de mort et de ruine par la foudre, à laquelle on a opposé le paratonnerre; par la vapeur, à laquelle on a opposé la soupape et la division tubulaire de la chaudière ; par la tempête, à laquelle on a opposé la solidité et la rapidité progressive des navires, etc... Tout a ses risques, rien n'en est exempt. Le chemin de fer a ses risques comme la diligence avait les siens, la navigation à, V9,peur comme la navigation à voiles, le régime de la liberté que je soutiens comme le régime de la tyrannie que vous ne défendez pas, comme le régime de l'autorité

que vous défendez ; ce qui n'est pas une raison de conclure ni contre les chemins de fer, ni contre la navigation à vapeur, ni contre la liberté indivisible, si ces progrès réunissent à des avantages plus grands des risques plus faibles ;

» Troisièmement, il n'y a pas toujours non plus Un dialecticien éloquent près de tout roi passionné pour Tempêcher de convertir les instruments de gouvernement et de justice en instruments de domination et d'arbitraire ; et cependant de ce risque vous n'en tirez pas la conséquence qu'il faut condamner et supprimer la royauté ;

» Quatrièmement, je ne saurais concevoir ce que je ne saurais, ce que je n'oserais applîqntf ;

jft Finalement, pour quelques actes réputés criminels qui sont punis, il en est un bien plus grand nombre non moins nuisibles, plus funestes peut-être, qui jouissent de l'impunité, sans que la société, cependant, retourne à la barbarie. Ainsi l'on punit la diffamation et l'on ne punit pas la flatterie. La flatterie, qui perd les rois, qui ruine les peuples, est-elle donc moins funeste que

la diflFamation ? Connaissez-vous contre les flatteurs des lois préventives, des lois répressives, des peines infamantes? Citez-les; à mon tour, s'il le faut, je vous citerai des actes nombreux qui passent pour légitimes après avoir passé pour criminels, etpour criminels après avoir passé pour légitimes, ce qui prouve que la notion du bien et du mal est variable selon les temps et selon les lieux, observation que je ne fais que répéter ici après Pascal.

» Aussi rationnellement ne devrait-on dire jamais :

» Ceci est bien et cela est mal ;

» Ceci est juste et cela est injuste ;

» ' Ceci est vrai et cela est faux ;

i> Ceci est sage et cela est fou.

3> On devrait dire toujours :

D Ceci est logique et cela est inconséquent.

B La logique, quoi que vous en disiez, mon très habile contradicteur, est à la société ce que la ligne est à la géométrie. Concevez donc une ligne qui n'ait pas deux extrémités ?

» Soyons logiques.

» Ou rintimidation pénale exerce une influence salutaire, ou elle n'exerce qu'une influence imaginaire.

» Si elle n'exerce qu'une influence imaginaire, quel sera le danger d'y renoncer?

, » Si elle exerce une influence salutaire, il faut se hâter de donner raison à Diderot justifiant la torture et à de Maistre glorifiant le bourreau , contre Montesquieu et Beccaria vantant l'adoucissement des peines, mais n'osant pas conclure, n'osant pas en demander l'abolition.

9 Cependant, ou l'adoucissement des peines n'est qu'une transition, ou elle est une inconséquence.

i> Il faut opter.

» I/ne lettre a des bornes qu'on ne peut franchir ; ces bornes m'obligent de m'arrêter ici, quoique je n'aie fait qu'effleurer la question de la liberté indivisible, d'où dérive la puissance individuelle. Toutefois, je ne clorai pas cette lettre, déjà si longue, sans y ajouter quelques mots sur le dernier paragraphe de la vôtre. Ce paragraphe est relatif à la puissance indivise, dont vous peu-

sez, mon cher confrère, que je n'ai pas fait la part assez grande.

» Eassurez-vous : simple , très simple sera le gouvernement de la chose publique à Textérieur, lorsque la substitution de l'impôt volontaire à rimpôt forcé , et de Tenrôlement volontaire au recrutement obligatoire, aura mis fin à la barbarie de la guerre ; lorsque le principe de la réciprocité, aussi facile à appliquer entre peuples qu'entre individus, aura rendu superflus tous les traités, tous les tarifs, simplifié tous les rapports; lorsqu'il ne s'agira jAus de combattre mais d'échanger, de vaincre mais de convaincre, de conquérir mais de civiliser.

D Depuis le commencement des siècles, qu'apprend-on aux peuples, et conséquemment aux hommes? On leur apprend à se battre, à s'égorger, à se piller. C'est la continuation de la barbarie. C'est cela maintenant qu'il faut leur désapprendre. C'est la mission de la civilisation.

» Vous me demandez ce que j'entends par ces mots : la civilisation !

» La civilisation est Tétat d'une société qui

respecte à Tégal Tune de Tautre la vie humaine et la pensée humaine, La civilisation est proportionnelle à ce respect. Il en est la mesure.

3> Croyez, mon cher et honoré confrère, à la réciprocité de mes sentiments.

JÉmilc de Girardin.

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