‹ La libertéChapitre 11 sur 45 · A M. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A M. DE GIRARDIN

« Très cher et honoré confrère,

» Votre observation sur l'avantage des controverses sérieuses, comparées aux controverses fictives, est de toute justesse. Je serais donc volontiers pour vous V étranger de Platon et le sénateur de De Maistre, si mon patriotisme ne repoussait l'un de ces titres, si mon humilité ne s'effarouchait de l'autre.

» Notre discussion ne sera point vaine, comme vous paraissez le craindre. Non-seulement elle éclaire une des plus importantes questions de la civilisation moderne, mais, si je ne me trompe,

elle a produit déjà quelque ébranlement dans la rigide consistance de vos idées sur la liberté. Je trouve, en effet, dans votre quatrième lettre, une appréciation du meurtre et du vol qui ne peut se rapporter qu'à cette loi morale, à ces sentiments de justice dont vous aviez fait une complète abstraction dans vos lettres précédentes.

> Vous me dites : t Je demande à la raison,

> cette culture de l'homme par l'homme, non-

> seulement la condamnation du meurtre et du » vol, mais encore la condamnation de toute

> pensée de vol et de meurtre. »

» Et d'ailleurs : t Le droit du plus fort imma- » tériellement me suffit pour condamner sans

> appel le vol et le meurtre. *

» Ce mot condamner suppose évidemment qu'il y a une justice universelle à laquelle vous sente le besoin de donner satisfaction. Je n'ai jamais douté, croyez-le bien, que ces sentiments &e fussent dans l'intime de votre âme ; et si l'intérêt de votre thèse vous obligeait à les* laisser de côté, j'étais bien sûr que la discussion les ferait

sortir du coin ténébreux où vous les enfermiez. Reste à savoir maintenant si cette thèse pourra subsister devant eux ; et si le mot condamnation et le mot pénalité ne sont pas liés entre eux par une chaîne logique tellement forte, que, ne pouvant la rompre, vous êtes obligé de la porter.

» N'est-ce pas, en effet, une pénalité véritable que celle qui contraindrait un homme à porter sur lui cette feuille d'inscription où seraient constatées toutes les turpitudes, toutes les iniquités de sa vie, et à exhiber cette feuille, soit pour trouver le, travail nécessaire à son existence, soit pour former quelque relation de société ou d'affaires, soit pour se marier, soit pour aller d'un lieu dans un autre?

» Oui, c'est bien là, comme vous le dites, « une pénalité terrible, » car le coupable serait dans la situation de ces condamnée de l'ancienne loi anglaise, devant lesquels toute porte devait se fermer, et auxquels tout le monde était tenu de refuser le pain et le sel. Dans de certains cas, ce supplice serait la peine de mort, et quelle mort ! La guillotine et la pendaison vaudraient mieux.

* Quoi ! ce livre d'inscription où tous les actes de la vie extérieure seraient constatés, où ne pourraient figurer ni le remords qui expie, ni le repentir qui régénère, ni les larmes qui effacent la honte du péché : ce livre implacable devrait être ouvert à la curiosité, à la malignité, à l'envie, à la rivalité, comme à la défiance et à la prudence des familles ! Combien d'hommes trouveraient des protecteurs, des amis, des associés, une compagne, si toutes les fautes de leur jeunesse, tous les égarements de leur raison étaient consignés exactement sur un livre ouvert à tous les yeux ? Ce serait comme une confession publique permanente, institution que la mansuétude de la religion du Christ a jugée trop forte et trop dure pour l'humaine fragilité.

« Quel est celui, demandait le grand Condé, » qui ne voudrait pas pouvoir arracher quelques » pages de son histoire?» Et vous croyez, mon cher confrère, que la loi serait assez puissante pour empêcher un homme de perdre sa feuille ^inscription, d'en altérer des passages, de commettre le crime de faux pour couvrir ses autres

crimes? La tentation serait grande, convenez-en , et l'art des contrefacteurs aurait là un mobile contre lequel il vous serait difficile de trouvei des arguments.

j> Votre pénalité serait donc impuissante , comm e le sont toutes les lois draconiennes. Vous supposez les voleurs et les assassins par trop simples, quand vous croyez qu'ils s'expatrieraient « pour cause de honte publique ; » ils vous diraient, comme Robert Macaire : « Moi, quitter » ma belle patrie ! » Ils resteraient dans la société, et ils s'arrangeraient pour que leur livre d'inscription mentionnât des prix de vertu.

» Mais, impuissante ou puissante, votre loi est une pénalité, et, pour qu'elle soit acceptable, il faut supposer des fautes et des crimes commis ; par conséquent, une morale gravée dans les consciences, une justice universelle et absolue exigeant la punition des infractions qu'on lui fait subir. Qu'importe que les juges se bornent, comme vous le voulez, à constater les faits sur la feuille d'inscription, en s'abstenant de les qualifier? Ils ont fait une enquête, entendu des té-

moins, ayant dans leur pensée la criminalité de l'acte qu'ils veulent constater et les conséquences terribles de la constatation. Ce sont des justiciers astucieux qui vous cachent le coup dont ils vont vous frapper, et qui, par un raffinement de sévérité, vous obligent, comme les Juifs du Golgotha, à porter vous-même l'instrument de votre supplice.

> Ainsi, mon cher confrère, vous admettez la condamnation et la pénalité, et dans plusieurs passages de votre lettre vous les appelez par leur nom. Donc vous admettez la morale et la justice à coté de votre liberté. Comment donc pouvezvous nous dire dans la même lettre que vous ne vous servez pas de la justice, de la morale, du devoir, pour mesurer la liberté ; que vous vous servez au contraire de la liberté géométrique pour mesurer le devoir, la morale et la justice? Comment déniez-vous toute justice, toute morale, tout devoir qui met obstacle à la liberté de faire? Comment, enfin, soutenez- vous que « liberté et 1 pénalité sont deux termes qui s'excluent? »

Si l'homme, pour être libre, doit pouvoir faire

ce qu'il veut, sans que le vol et le meurtre euxmêmes soient des crimes; si cette liberté porte avec elle le droit absolu et le communique à tous ses actes ; si la pénalité la tue, pourquoi donc proposez-vous une pénalité de fait entraînant la honte, le bannissement et la mort? Vous détruisez donc la liberté, comme la détruit, selon vous, le Code pénal.

9 Et remarquez bien que, dans Tordre social en vigueur, le juge n'empêche pas le meurtre, il le constate, le condamne et le punit. En quoi différez-vous de lui ? Vous le constatez avec les mêmes formes, car vous parlez d'enquête et de témoignages ; vous admettrez bien apparemment les plaidoyers ; car vous ne retrancherez pas le droit de défense quand la constatation aurait des conséquences si graves pour l'inculpé. Vos juges le condamnent in petio, et les juges de la société actuelle le condamnent ouvertement. Vous le punissez sans lui faire connaître l'arrêt de sa peine, qui est quelquefois la mort, et ifes juges actuels prononcent leur jugement à la face du ciel et de la terre. Qu'est-ce que ces questions de forme

peuvent faire à la question de fond ? L'image d'une pénalité terrible n'en sera pas moins présente à la pensée de tous ; et cette image, cette

justice DOMINERA LA LIBERTÉ DE FAIRE.

> Il faudra voir, avant de se déterminer pour le mal, la réaction légitime des idées de morale et des sentiments de justice. Il faudra même voir la pénalité de la misère, de la honte, de l'expatriation et de la mort. Sera-t-on libre, pleinement libre, comme vous entendez qu'on doive l'être, devant ces images? Sera-t-on plus libre qu'on ne l'est aujourd'hui devant la crainte de la cour d'assises? Encore une fois, mon cher confrère, qu'est-ce que votre liberté pourra gagner à cette réforme de nos codes?

» Que devient donc devant de tels résultats cette assimilation que vous voulez faire entre les accidents physiques « qu'on ne punit pas mais » qu'on répare, i> et les crimes contre la propriété et les personnes que, selon vous, on doit réparer et non punir? La cheminée qui fume, la locomotive qui éclate, la tuile qui tombe, sont des êtres bruts régis par les lois du monde physique.

iO

Voulez-vous leur assimiler des êtres intelligents qui sont régis par les lois du monde moral?

» Si les crimes étaient des accidents analogues aux accidents physiques, la pénalité terrible que vous proposez contre les criminels serait bien injuste!

» Je suis fondé à dire, mon cher confrère, que tous vous êtes rapproché de moi dans votre dernière lettre ; et, tout en croyant fermement que votre pénalité n'est pas applicable, je ne vous ferai plus le reproche de désarmer la société, systématiquement et intentionnellement pour la sacrifier à votre conception de la liberté.

» Mais ne venez plus me dire que ma liberté à moi n'est pas la liberté, qu'elle est l'autorité. Ma liberté, j'en conviens, se combine avec l'autorité, et c'est à mes yeux l'avantage que mon système a sur le vôtre ; — mais votre liberté, pour se produire seule et appuyée triangulairement sur elle-même, en subit-elle moins la domination de la raison universelle, de la morale universelle, de la justice éternelle? Je crois avoir établi sa dépendance à l'égard de la morale et de la jus-

tice, voyons sa situation h l'égard de la raison.

» Vous contestez l'universalité de la raison, la raison objective — c'est vous qui avez introduit dans notre discussion ce mot de la scolastique; — mais comment pouvez- vous maintenir cette négation quand vous avez dit que « le » raisonnement servait à manifester la Raison? » H y a donc au-dessus de l'homme une Raison qui est l'objet de son raisonnement? Cette Raison, qui comprend les rapports des principes nécessaires et même les rapports vrais de toutes les idées entre elles, cette raison éternelle que nous découvrons, que nous nous approprions en raisonnant, peut-elle dépendre de la liberté humaine ?

» Voilà la question qui existe entre nous et que je suis embarrassé de discuter ici, faute de savoir dans quelle opinion vous vous fixez sur ce point fondamental. Tantôt vous me dites que « la » liberté c'est la raison humaine, qu'elle est le » raisonnement, que vous vous servez de la liberté » pour mesurer la raison prétendue universelle» ; tantôt la raison pour vous devient c le frein de

» la liberté. » Ce qui prouve une dualité entre deux lois, dont Tune domine l'autre. Vous allez jusqu'à dénier à l'homme, au nom de la Raison, la liberté de voler et de tuer, la liberté de faire le mal et même la liberté de le penser. Vous donnez à la Raison la force d'un calcul mathématique, et vous demandez qu'on apprenne à l'homme à raisonner comme on lui apprend à compter. Vous croyez donc évidemment qu'en apprenant à raisonner juste il découvrira cette raison universelle, cette raison objective , cette raison vraie que le voleur ignorant ne voit pas, quoiqu'en raisonnant, et qui exclut le vol et le meurtre !

» Mais prenez-y garde , mon cher confrère , voilà bien des limites, bien des freins, bien des altérations de votre liberté absolue. Tout à l'heure, la justice et la morale offraient aux déterminations de l'homme méditant un délit ou un crime la perspective de la honte qui se rapporte à la morale, l'image d'une pénalité terrible qui se rapporte à la justice; voici maintenant la raison universe qui vient lui montrer les conséquences prochaines ou éloignées de l'acte surlequel.il déli-

bère, et qui le liera si étroitement , selon vous f qu'il lui sera impossible de commettre cet acte, et que la société n'aura rien à craindre.

> Il me semble que votre liberté n'est pas beaucoup plus libre que la mienne et qu'elle est liée bien plus court encore, puisque vous ne permettez pas même à l'homme d'aborder par la pensée le mai que je lui interdis seulement d'accepter dans sa volonté et de mettre en acte.

» C'est cependant après avoir limité ainsi dans vos explications la liberté humaine, que vous venez m'en offrir la définition sous la figure absolue et divine du triangle !

* Dois-j e prendre pour géométriquement exacte votre définition de la liberté au mciyen d'une figure triangulaire ? Je le veux bien, en réservant mon droit de critique.

> Je reconnais très volontiers que les trois faces de votre triangle ont des rapports logiques très saisissants, et qu'elles paraissent au premier aspect s'appuyer mutuellement, quoiqu'on pût avec tout autant de raison déduire chacune de ces trois formules de sa voisine, en les plaçant

dans une ligne droite. Ainsi le mot liberté, qui se trouve dans toutes les trois, commence cette ligne et la finit, de même que dans votre triangle ce mot règne dans les trois faces, de sorte que c'est toujours la liberté qui se formule ellemême.

» Triangle ou ligne droite, votre liberté est isolée dans le monde intelligible.

» Dans le premier cas, si votre triangle est réel, les angles sont soudés, et aucune autre idée, aucun autre principe, aucune autre loi ne peut s'introduire entre vos trois formules.

* Dans le second cas, dans Tordre rectiligne de ces formules, aucune autre ligne droite ne pourrait les toucher ; car plusieurs lignes droites forment des parallèles qu'on peut prolonger à Tinfini sans qu'elles se rencontrent.

» Or, c'est précisément cet isolement de la loi de liberté que je condamne comme devant être nécessairement fausse; car il n'y a pas qu'une loi et qu'un principe nécessaire dans l'ordre moral, il y en a plusieurs. Plus vous me présenterez votre liberté comme s'appuyant sur elle-même, se

concentrant en elle-même, se nourrissant de sa propre substance, plus je la croirai chimérique et vaine, et inapplicable à l'humanité.

» Pourquoi cela? C'est qu'en réalité la liberté, qui n'est que le choix entre le bien et le mal, qui ne peut faire que le bien soit mal, et que le mal soit bien, suppose précisément ce que vous niez, un bien et un mal objectifs, c'est-à-dire tout un monde moral avec ses deux pôles opposés, avec ses lois, sa logique, ses conséquences nécessaires liées de telle sorte aux principes, qu'on n'est pas même libre de refuser les conséquences quand on a admis le principe, qu'on ne peut éviter celles-là qu'en abandonnant celui-ci; que l'homme qui s'est dégagé d'un principe appartient — whist ou non, comme parlaient nos pères — au principe opposé, sous peine de n'avoir aucune position sociale dans le monde logique et d'être écrasé, ballotté et froissé par les conséquences de tous les principes, sans pouvoir trouver ni repos, ni force, ni dignité, ni liberté.

* Ou l'un ou l'autre, mon cher confrère : ou votre triangle est sérieux et réel, ou il est illu-

soire et chimérique. S'il est réel, les angles adhèrent tellement qu'aucun rayon de l'éternité ne pourra passer entre ses trois faces et pénétrer dans son sanctuaire ; s'il n'est pas réel, ces trois faces laissent entre elles des interstices par lesquels s'introduiront les vérités nécessaires de l'ordre social.

» Dans le premier cas, votre liberté isolée dans le monde moral, placée en quelque sorte en dehors de la divinité et de la vie, sera une théorie sans valeur, propre tout au plus à amuser l'esprit.

» Dans le second, cette liberté sera, en dépit de sa forme triangulaire, ce qu'est ma liberté à moi, une loi divine comme les autres lois, devant se combiner et s'arranger avec elles toutes.

* Telle est bien certainement, croyez-moi, votre liberté triangulaire.

» Je neveux, pour le prouver, d'autre exemple que celui des trois fils placés en présence d'un héritage dont la vie de leur père les sépare.

» Rappelons que votre triangle a trois faces : Liberté de penser, liberté de parler, liberté de faite, et voyons si ces trois faces sont tellement soudées

jue les principes de morale, de justice, de droit, le devoir, ne peuvent passer entre elles.

» L'un de ces trois fils, dites-vous, pense que son père vit trop longtemps, l'autre le dit, le troisième tue son père.

» Si les trois faces de votre triangle étaient chacune à l'égard des autres dans des rapports nécessaires, ou, poursuivre votre image, si elles s'adaptaient si parfaitement qu'aucune idée autre que l'idée de liberté ne pût trouver jour entre elles, celui des trois fils qui a eu la pensée que son père vivait trop longtemps aurait passé de la liberté de penser à la liberté de parler et de la liberté de parler à la liberté de faire. Il aurait nécessairement tué son père. Votre triangle serait devenu un instrument de parricide. Mais les choses ne se sont point passées ainsi : cet homme a repoussé cette mauvaise pensée, avec exécration sans doute. Sa liberté n'est donc pas allée jusqu'à la seconde face du triangle; pourquoi cela? Qui a arrêté cette liberté? Il y a donc eu dans le triangle une autre idée, un principe étranger au principe de liberté, tel que vous le concevez?

Direz- vous que cette force étrangère est celle du1 raisonnement? Soit, mais dans ce cas le raisonnement n'est donc pas la liberté, comme vous le dites. Si cela était, il ne serait pas venu la neutraliser dans toute sa force, dans l'absolu de votre triangle.

» À la vérité, un des frères de cet homme a passé de la première face à la seconde ; de la liberté de penser à la liberté déparier; il a exprimé, il a extériorisé l'odieuse pensée que le premier avait rejetée loin de lui; mais il s'est arrêté là. Il n'a donc pas subi non plus cette force logique, cette puissance absolue du principe figuré par votre triangle. Ces deux hommes n'ont donc pas été libres, selon vous ; car leur liberté n'aurait pas parcouru ces trois termes qui constituent la vérité absolue de l'idée, et vous soutenez contre moi que la liberté qui n'est pas absolue n'existe pas.

» Quant au troisième fils, celui qui a passé de la liberté de penser à la liberté de parler, de la liberté de parler à la liberté de faire, le triangle s'est, j'en conviens, reflété dans sa vie, Mais de

quelle façon, grand Dieu? Par le parricide! Si,, comme vous le croyez, cet homme a subi la force absolue et nécessaire des trois termes de la liberté,- a-t-il été plus libre que ses deux frères? Il l'aurait été moins, à mon avis ; car il aurait été fatalement ou logiquement entraîné au parricide par cela seul qu'il aurait eu la pensée que son père se trouvait entre lui et l'héritage convoité. Votre idée de liberté absolue et indivisible serait donc transformée en esclavage ! *

> Mais du moment où tous les principes, toutes les idées de la sphère divine, telles que la morale, la justice, la raison universelle, la loi qui oblige tout être intelligent à aimer et à respecter l'être intelligent auquel il doit la vie ; du moment, dis-je, où toutes ces notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du beau et de l'horrible, ont pu s'introduire dans l'esprit de ces hommes, leur liberté a été réelle : l'un s'est déterminé pour la morale, l'autre pour les jouissances sensuelles que l'héritage de son père lui promettait. Le troisième, entraîné d'abord, s'est arrêté cependant devant le crime. La justice de

.Dieu saura bien distinguer entre ces trois frères, et la complicité forcée que vous êtes porté à établir entre eux, sans doute pour la gloire de votre triangle, — pour maintenir l'unité de seè trois termes et l'indivisibilité de la liberté, — ne sera point admise au tribunal de la justice suprême. Comment, en effet, celui des trois frères auquel la pensée du crime s'est présentée, qui l'a repoussée et n'a parlé à qui que ce soit de sa tentation et de son triomphe, serait-il complice du crime pensé, parlé, et accompli par un autre ? Cela est impossible à croire, et votre liberté détruirait la justice.

» Vous le voyez, mon cher confrère, l'exemple que vous produisez prouve contre votre thèse. II prouve que votre liberté, conçue et présentée dans sa forme géométrique, au lieu d'être une et indivisible, est au contraire divisible à chacun de ses trois termes. Il prouve aussi que votre triangle n'est point hermétique comme vous le pensiez . Qu'est-ce donc ? C 'est tout simplement votre première ligne droite que vous avez brisée en trois angles, sans doute par déférence pour mes

observations premières, mais qui n'a pas perdu sa direction rectiligne, puisque vos trois sortes de liberté : liberté de penser , liberté de parler et liberté de faire ont entre elles un ordre hiérarchique et gradué qui ne se prête pas àla forme triangulaire.

» Il faut donc renoncer à concevoir la liberté comme s'appuyant sur elle-même, et voir en elle une idée comme les autres idées, une loi des intelligences comme les autres lois qui partent de la sphère divine, et que nous devons chercher à combiner et à mettre d'accord dans notre esprit, si nous voulons rétablir Tordre et l'harmonie dans nos sociétés humaines.

d Assurément, l'idée d'autorité et l'idée de liberté, conçues dans leur sens absolu, présentent un antagonisme inconciliable ; et, plus on poussera loin les déductions droites de ces deux idées, plus on agrandira l'abîme qu'on aura fait entre elles.

» Cependant, tout en raisonnant droit, on sera dans le faux. Pourquoi cela? Parce que le parallélisme des principes est une chimère ; tous

partent d'un point commun. L'unité dans la diversité est la loi de l'univers ;. c'est la vérité fondamentale qui éclaire tout le travail logique des esprits ; c'est la note tonique du concert. En harmonie musicale, si les exécutants ne se sont pas accordés sur la même tonique, vainement ils seront habiles musiciens, tous joueront faux, même en jouant juste.

» Disons-le donc avec assez d'insistance pour fixer votre attention et celle des lecteurs : quoiqu'il y ait plusieurs principes, il y a un principe des principes. Qui ne le sait pas, ou qui l'oublie, est condamné à devenir pour l'humanité un instrument de division, de conflits, de guerre et d'anarchie.

> L'esprit qui perd de vue l'idée d'un Dieu unique, source de toute vérité, est voué à l'erreur.

* Comprenons bien ce raisonnement :

> S'il y a un principe des principes, il ne peut y avoir d'antagonisme, ni entre les principes, ni entre les conséquences vraies de tous les principes. Cette proposition est d'une logique inattaquable.

> Donc Vidée d'autorité et l'idée de liberté ne sauraient être opposées Tune à l'autre, leur antagonisme n'est qu'une erreur de notre esprit.

» Et en effet, cet antagonisme disparaît dès que nous tenons compte de l'unité des principes.

» Je vous offre, mon cher confrère, en échange de votre triangle, la magnifique procession logique qui se montre à nous dès que nous nous plaçons au point de vue de l'unité des principes.

> 1° L'autorité — dont le nom signifie ce qui 'oient de Y auteur — est \è principe de la liberté ;

k car Dieu a voulu queThomme fût libre.

> 2° La liberté — au moyen de la délégation — donne l'éûtoritç, soit pour un temps déterminé, soit pour un temps indéfini, et le pouvoir ainsi constitué est obligé de respecter la liberté. Il le doit, d'abord parce qu'elle vient de Dieu, et ensuite parce qu'il vient d'elle.

» Voilà toute la science politique et l'explication de tous les événements de notre histoire moderne.

» Cette théorie, qui défie la critique, résout le problème de la réconciliation de l'autorité et de la liberté.

» Elle satisfait la pensée et purifie les cœurs. Mise eu pratique dans les sociétés, elle y rétablirait et y maintiendrait Tordre, rharmonie et la prospérité.

» Elle serait le bonheur de la terre et la joie .du ciel.

» Qui donc fait le désaccord et le trouble et Tétat de guerre civile dans lequel vivent les sociétés modernes ? Ceux qui, méconnaissant cette génésie de l'autorité, la font venir de Dieu et la donnent directement aux rois sans qu'elle passe par la liberté humaine, et ceux qui, méconnaissant l'origine divine de la liberté, la conçoivent comme existant par elle-même et en déduisent les conséquences absolues, sans nul souci des lois immuables qui constituent la raison de Dieu, la * sagesse de Dieu.

» N'en déplaise à ces deux sortes d'absolutistes, nous disons : L'autorité qui détruit la liberté, qui viole la justice, offense la morale et blesse l'humanité, n'est plus l'autorité. De même, la liberté qui détruit l'autorité, la justice et la morale, n'est plus la liberté.

j> Cette liberté n'est qu'une idée métaphysique, une abstraction ; elle n'est certainement pas une idée sociale, car la société est la réalisation et l'accord de tous les principes vrais. Une idée isolée ne peut, par ses déductions, former une -agrégation durable d'intelligences. Car les intelligences n'ont pas seulement besoin de liberté, elles ont besoin de justice, elles ont besoin d'ordre et de vérité.

» L'idée de liberté ne saurait raisonnablement conduire à la négation des autres idées, car elle les suppose toutes. L'homme est libre, dit-on, mais libre de quoi ? — Il est libre de se déterminer entre le bien et le mal. — Il y a donc un . bien, il y a donc un mal, indépendants de la liberté ; car personne ne croira qu'elle puisse faire que le bien soit mal et que le mal soit bien.

» De ce que je veux la liberté sans exclure l'autorité, vous dites, mon cher confrère, que € ma liberté est celle de Gribouille qui se jette » dan& l'eau de peur de se mouiller. *

» Mais ma liberté n'a pas qu'une peur, elle en a deux. Elle ne craint pas seulement la tyrannie

du pouvoir central, elle craint aussi, et autant pour le moins, une autre tyrannie dont vous ne paraissez avoir nul souci : la tyrannie du voisin. On peut se soustraire à la tyrannie du pouvoir en se mettant à distance de lui ; car, en cas de danger trop grand de ce côté, on trouverait peutêtre encore dans notre France, toute centralisée qu'elle est, quelque coin de montagne où il n'y aurait ni chemin de fer, ni télégraphe, et où l'autorité centrale ne pourrait venir chercher le citoyen paisible et le penseur inoffensif. Mais, s'il n'y avait pas d'autorité, où trouverais-je un refuge contre mon voisin déguisé en agent municipal qui viendrait, au nom delà loi, m'imposer une religion stupide, une constitution absurde. ' un symbole et un serment contraires à ma raison et à ma foi ? Qui me protégerait contre les voleurs de jour et de nuit, contre les chauffeurs et les brigands? Ne voyez-vous pas en Angleterre, ce pays si fier de sa liberté, les habitants des cités appeler de tous leurs vœux l'augmentation du nombre de sergents de ville pour les protéger contre les garrotteurs?

» Mais vous me dîtes : « L'autorité, par cela seul qu'elle existera, sera oppressive et arbitraire ; si elle est assez forte pour faire exécuter les lois, elle sera assez forte pour les violer. »

» Je ne m'étonne pas de vous voir élever cette objection ; il est tout simple que l'autorité se présente à votre esprit dans toute sa portée ab solue, puisque c'est ainsi que vous concevez la liberté ; mais n'existe-t-il pas de préservatifs contre les excès de l'autorité ; et si la raison vous semble suffisante pour purifier la liberté, pour la régler et la modérer, comment serait-elle impuissante pour purifier, régler et modérer l'autorité?

» En résumé, mon cher confrère, vous me jetez trop inconsidérément peut-être dans le pôle opposé de celui où vous vous placez. Vous m'appelez votre contradicteur; je le suis en effet sur beaucoup de points, mais je ne me crois pas obligé d'être dans l'absolu, parce que la nature de votre esprit vous y porte. Je ne conteste pas * tout ce que vous affirmez, je ne repousse pas tout ce que vous proposez. Je crois, avec vous, que ^empire de la raison doit perfectionner les gou-

vernements et les peuples ; que l'instruction bien dirigée doit avoir pour but et pour effet d'épurer les mœurs, de rendre tous les rapports sociaux plus faciles et plus sûrs, à la condition, toutefois, que cette instructipn sera saine et solide, qu'elle portera sur la morale et sur le devoir au lieu de porter uniquement sur l'intérêt.

* Mais, permettez-moi de vous le dire, vous n'êtes point juste envers la société, quand vous lui reprochez de se confier uniquement dans la répression des crimes ; de ne rien faire pour les prévenir et pour guérir ces difformités des âmes plus dommageables et plus hideuses que celles du corps. La société, sans doute, maintient la répression , parce que, dans le combat qu'elle soutient contre le mal, elle est bien obligée de repousser la force parla force, si elle ne veut pas que le mal fasse irruption et la détruise. Mais elle ne se borne pas à cela, comme vous semblez le croire; son travail est grand, et l'honneur en revient à tous les gens de* bien qui, par les écrits, par les exemples et par les œuvres, s'efforcent d'affermir la raison publiqije, de l'éclairer, de

la délivrer des préventions et des passions qui l'ont si longtemps troublée, de l'arracher aux errements de l'esprit de parti et aux chaînes des fausses théories. Le malheur est que ces moyens, jugés par vous les seuls efficaces, ne le sont pas assez ; que la prédication du bien n'atteint pas les profondeurs du mal ; que les faits subversifs qui dominent depuis soixante ans dans toute l'Europe enchaînent encore les peuples sur les parois de l'abîme.

» Comment délivrer l'Europe de ces faits qui forment une chaîne fatale sous le poids de laquelle les générations s'épuisent? Il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est d'appeler l'esprit public dans les principes vrais. Aidez-moi dans cette tentative, mon cher confrère ; apportez dans cette œuvre de salut social votre sagacité supérieure et vos brillantes facultés : vous aurez bien mérité de la France et de l'humanité, > Croyez à mon attachement cordial. »

H. de Lourdoueix.

A M. DE LOURDOUEIX.

« Mon cher et très honoré confrère,

d Vous êtes trop loyal pour ne pas tenir compte dans cette discussion de la nécessité où je suis de me servir de termes qui ne rendent pas toujours exactement ma pensée, mais qu'il faut bien que j'emploie puisqu'il n'y en a pas d'autres. Une langue nouvelle ne s'improvise pas, et ce n'est que très difficilement et très lentement qu'une langue formée se réforme et se rectifie. La langue de vos idées est celle que tout le

monde parle et croit comprendre, tandis que la langue des miennes n'a pas encore son vocabulaire; c'est là un avantage qu'il me suffira de vous reconnaître et de vous rappeler pour que vous vous fassiez scrupule d'en abuser.

» Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple et ne citer qu'un mot, combien de fois, pour vous répondre, ai-je été obligé de vous emprunter ce mot : « l'Autorité I » quoique, dans ma pensée. il n'ait aucun sens s'il ne signifie : négation de la liberté, perpétuité de la tutelle publique, continuité de la servitude légale.

> Ne tombons pas, s'il se peut, dans la logomachie.

> Laissons, croyez-moi, laissons à l'écart de ce débat la raison objective, la morale universelle, la justice éternelle, contre l'existence ou contre la puissance desquelles protestent tous les siècles passés. Tenons-nous-en à la raison qui se démontre par le raisonnement comme la force se démontre par la résistance.

» Plus d'une fois il vous est arrivé de prendre parti contre moi pour les nationalités. Or, peut-

on les concevoir sans guerres et sans conquêtes ? Eh bien ! conciliez donc les guerres et les conquêtes avec la raison objective, la morale universelle, la justice éternelle ! La guerre et la conquête sont la violation de l'humanité , non moins que le meurtre et le vol sont la violation de l'humanité, non moins que le meurtre et le vol sont la violation de la société. C'est ce que le raisonnement suffit à démontrer victorieusement, évidemment, sans qu'il soit nécessaire de supposer une raison extérieure, antérieure, supérieure, objective, universelle,. éternelle.

» Si le raisonnement est impuissant contre le meurtre et le vol, c'est qu'il est d'abord impuissant contre la guerre et la conquête, fondements des États et des trônes.

* La logique, puissance des déductions, est aussi inflexible que l'arithmétique, puissance des nombres. Partisan de la pénalité légale, soyez donc conséquent : ou instituez des tribunaux qui punissent la guerre et la conquête, héroïque poésie du meurtre et du vol, ou réformez les tribunaux qui punissent le meurtre et le vol,

vile prose de la guerre et de la conquête ! Mais ne tentez pas de séparer ce qui est inséparable, l'effet de la cause. Ne tentez pas de concilier ce qui est inconciliable ; n'exigez pas que la force soit le raisonnement, ni que le raisonnement soit la force. Il faut opter résolument entre la domination de celle-ci et la domination de celui-là ; entre la domination de la force qui se traduit par la résistance de la barbarie, et la domination du raisonnement qui se traduit par le progrès de la civilisation. À quoi sert d'hésiter ? A quoi sert de vouloir perpétuer un régime mixte qui n'est ni le raisonnement ni la force, ni la paix ni la guerre, ni l'impunité ni la pénalité, ni la civilisation ni la barbarie? Cela ne sert qu'à entretenir l'esprit de révolution, lequel n'est pas la lutte victorieuse du raisonnement contre la force, lequel n'est que la lutte sanglante de la force comprimée contre la force compressive, de la force inorganisée contre la force organisée, de la force populaire contre la force sociale.

» Comment, n'ayant que des mots vagues et obscurs pour exprimer sa pensée, la rendre pré-

cise et claire ? Telle est la difficulté qu'il faut que je surmonte, à moins de clore sans conclure un débat qui ne saurait indéfiniment se prolonger ; c'est ce que je vais essayer de faire en redoublant d'efforts.

» Oui, certes, mon cher confrère, j'admets la pénalité ; seulement, la pénalité qui me suffit ne vous suffit pas. A la pénalité naturelle, que j'ai définie dans ma troisième réponse (1), vous croyez nécessaire d'ajouter une autre pénalité, une pénalité artificielle, une pénalité arbitraire : la pénalité légale ; ce n'est que cette dernière, cette double pénalité, que je n'admets pas ; pénalité dont il a été fait un tel usage que, si elle eût été logique et juste, elle n'aurait pas dû lui survivre ; pénalité qui s'est exercée au gré de toutes les tyrannies, de toutes les passions ; pénalité qui s'est servie des tyrans pour frapper les peuples, des peuples pour frapper les tyrans, des proscrits pour proscrire lesproscripteurs, des martyrs pour lasser les bourreaux, de l'erreur

(1) Voyez pages 67 et 68.

pour torturer la vérité, de l'ignorance pour intimider la science ; pénalité qui a taché de sang toutes les pages de l'histoire ; pénalité qui, plus d'une fois, a assimilé le génie au crime, condamné au même supplice, rivé à la même chaîne le malfaiteur delà société et le bienfaiteur de l'humanité ; pénalité qui, en aucun temps, en aucun pays, n'a épargné ni le grand penseur qui avait devancé son temps, ni le grand citoyen qui avait sauvé ou illustré son pays ; pénalité insatiable à laquelle Machiavel, pas plus que Beccaria, n'a pu se soustraire ; pénalité béante à laquelle la Gazette k France que vous dirigez, pas plus que la Presse que je dirigeais n'a pu échapper ; pénalité, enfin que flétrit l'expérience et que repousse la prévoyance.

» La pénalité que j'admets n'est pas une pénalité que j'invente ; elle n'a rien d'arbitraire, elle n'est que la conséquence inhérente à l'action elle-même ; elle est à cette action ce que l'ombre est au corps.

» Que cette pénalité vous paraisse trop rigoureuse, c'est là un point que je n'ai pas à discu-

ter, car je ne la crée pas. Elle est ce qu'elle est, elle est ce qu'elle doit être, elle est la publicité, rien de plus, rien de moins. Parce que le soleil montre des taches qui ne se voyaient pas dans l'ombre, condamnerez-vous donc le soleil, propoi serez-vous donc de le voiler, direz-vous don<j qu'il est une pénalité? Parce qn'il y a des déj serteurs, proposerez-voùs donc de renoncer au^ états de services qu'ont tous les soldats? Para qu'il y a des commerçants qui déposent leur bilan, proposerez- vous donc de supprimer le greffe et h publication des faillites ? Parce qu'il y a des débi teurs qui ne payent pas leurs billets à échéance proposerez-vous donc d'abolir les protêts?

» Je ne nie pas que l'Inscription de vie, qu< la police d'assurance ne soit, sous une autr< forme, le rétablissement de la marque. Mail c'est la marque, plus la civilisation et moins M barbarie ; c'est la conscience rendue transparent^ c'est le titre de l'homme vérifié et constaté, comme dans les hôtels de monnaie on constate M titre des métaux-. Des hommes dont l'inscriptioï dévie serait immaculée, on pourrait justemenl

dire qu'ils vaudraient leur pesant cl'or ; tandis que les autres seraient estimés ne valoir moralement que leur pesant d'argent ou de cuivre. Je conviens que la crainte d'une seule constatation d une tache à ce moderne et universel blason deviendrait, de bonne heure, une pensée fixe ; ! mais où donc serait le mal? Ce serait rendre à la honte la puissance salutaire que lui a fait perdre 1 la pénalité légale, puissance salutaire si parfai- 1 tement décrite en ces termes par Montesquieu : ^ « Suivons la nature, qui a donné aux hommes la i » honte comme un fléau, et que la plus grande I » partie delà peine soit Y infamie delà souffrir. | * Que s'il se trouve un pays où la honte ne soit | > pas une suite du supplice, cela vient de la \ » tyrannie qui a infligé les mêmes peines aux f » scélérats et aux gens de bien. » Je conviens i encore que, par le fait de l'Inscription de vie, i tout malfaiteur redoutable et redouté serait condamné, comme Caïn, comme le Juif-Errant, 1 à la peine de marcher toujours, jusqu'à ce qu'il 1 eût trouvé une terre où la civilisation n'ait pas fait pénétrer l'usage de l'Inscription de vie, ce

— 198 ■*simple perfectionnement du passeport ; mais à votre tour, mon cher confrère, vous conviendrez avec moi que si la publicité eût été la seule pénalité qui existât jamais, Socrate n'eût point péri par le poison, Jésus-Christ ne fût point mort sur la croix, tant d'héroïques martyrs de tant de fois diverses, les unes religieuses, les autres politiques, n'eussent point expié par les plus barbares supplices Tunique tort d'avoir une opinion qui n'était pas celle de leurs juges et de leurs bourreaux.

» Commencez- vous maintenant à comprendre toute la différence qu'il y a entre la pénalité naturelle que j'admets et la pénalité légale que je repousse, différence qui m'a permis de dire que liberté et pénalité sont deux termes qui s'excluent ? Mais s'il y a incompatibilité radicale entre la liberté indivisible et la pénalité légale, il n'y a nulle incompatibilité entre la liberté et la publicité. La publicité est une épreuve que ne craint pas, que souhaite, au contraire, celui qui croit pouvoir démontrer par le raisonnement qu'il a raison, fût-il seul de son avis contre son

«le tout entier. La publicité, qui, comme péna- )é, vous cause tant d'effroi, ne saurait donc 'en inspirer aucun, et l'eussé-je inventée imme châtiment, que je n'en ressentirais, je le felare, aucun trouble, aucun remords, même près les reproches que vous lui avez adressés. > Vos critiques de détail sont celles-ci :

* Dans Tordre social en vigueur, le juge qui punit meurtre commence par le constater. Puisque vous \constatez également — car vous parlez d'enquêtes \ de témoignages, — où donc est la différence entre s deux pénalités? »

j > Est-ce sérieusement que vous me faites cette gestion ? N'y a-t-il donc aucune différence entre pre constater par un protêt le non payement à Séance d'une lettre de change et faire condamner à la contrainte par corps le tireur insolvable, le faire écrouer et le retenir, pendant trois tonées, dans la maison de détention pour dettes ? fe serait-ce donc rien que d'abolir toutes les peines afflictives : peine de mort, travaux forcés à perpétuité, déportation, travaux forcés à

temps, détention, réclusion? Ne serait-ce do rien que de restituer aux penseurs Tinviolabil dont la loi pénale les a dépouillés? Ne serait donc rien que de les mettre désormais à Val de tout risque d'être assimilés aux malfaiteiu arrêtés comme eux, interrogés comme eux, ju< comme eux, quelquefois en commun dans même prison?

« Si la pénalité de fait que vous proposez entrai la honte et l'expatriation, lesquelles peuvent avi pour conséquences la misère, la faim, la mort, sa t-on plus libre qu'on ne l'est aujourd'hui devant cour d'assises ? Que gagnera la liberté indivisible cette réforme pénale ? »

» Parce qu'en se jetant volontairement par fenêtre on se sera fracassé les côtes, cassé ui jambe ou brisé la tête, sera-t-on fondé à faire < la fracture de sa jambe un argument cont l'existence de la liberté ? La liberté consiste-t-el à pouvoir se jeter de sa fenêtre sans aucun risqi ni de meurtrissure, ni de blessure, ni de mori La pénalité légale ne menace-t-elle donc et i

ppe-t-elle donc que les malfaiteurs? Qu'avait t Aristide pour être banni par Thémistocle? l'avait fait Thémistocle, vainqueur de Mara- >n et de Salamine. pour être banni à son tour r les Athéniens? Qu'avait fait César pour être oscrit par Catilina et voué à la mort par Anine? Qu'avaient* fait tous les chrétiens livrés ix bêtes du cirque? Q'avaitfait Savonarole, l'avait fait Jean Huss, qu'avait fait Vanini, wr être brûlés vifs? Qu'avait fait Luther pour re mis par Charles-Quint au ban de l'Empire? gavait fait Michel Servet pour être condamné i bûcher par Calvin, qui lui-même avait été Inni successivement de France et de Genève? gavait fait Thomas Morus pour avoir la tête

Emchée? Qu'avait fait Milton pour être conmné à la peine de mort? Qu'avait fait Jeanne l'Arcpour être brûlée? Qu'avait fait Prinellipour tae battu de verges, Campanella pour être mis sept fois à la question, Galilée pour être renfermé, Christophe Colomb pour être emprisonné, Eirotius pour être exilé, Lavoisier et André Chéi.ier pour être guillotinés? Sous la Eestaura-

tion de 1815, qu'avait fait M. Bérangerpo être condamné à la prison ? Sous la révolution 1850, qu'avait fait M. Lamennais pour être ce damné à la même peine ? Sous la république 1848, qu'avait fait M. Proudhon pour avoir même sort qu'avaient eu MM. Lamennais Béranger? MM. Proudhon, Lamennais et I ranger avaient-ils tué, avaient-ils volé? Etaiei ils des malfaiteurs?

« Si les crimes étaient des accidents analogu aux accidents physiques, la pénalité terrible que vo proposez contre les criminels serait bien injuste. »

» Encore une fois, je ne propose point de p nalité, pas plus que Newton en regardant ui pomme tomber n'a inventé la loi de la pesai teur* Comme la pesanteur est une loi, la publ cité est une loi. La publicité est dans Tord* moral ce que la lumière est dans l'ordre physj que. "Si cette publicité a pour effet d'obliger ] meurtrier et le voleur d'aller chercher au loi l'obscurité, et peut-être d'y trouver prématuré ment la mort, seront-ils plu§ à plaindre quel

gavant auquel l'explosion d'une cornue ou le jet d'un acide a enlevé la vue, que le navigateur qui perd la vie dans une tempête? Le mot « injustes » dont vous vous servez ne s'appliquerait-il pas plus justement aux derniers cas qualifiés accidents qu'aux premiers cas qualifiés crimes ?

« Quoi ! cette Inscription de vie où tous les actes

seraient constatés, où ne pourraient figurer ni le remords qui expie, ni le repentir qui régénère, ce livre (implacable devrait être ouvert à la curiosité, à lamadignité, à l'envie, à la rivalité comme à la défiance et à la prudence des familles? Combien d'hommes 'trouveraient des protecteurs, des associés, une compagne, 'si toutes les fautes de leur jeunesse étaient, exactement consignées sur un livre ouvert à tous les yeux? »»

> Qu'y a-t-il de fondé dans cette critique ? — Rien, ainsi que vous allez le reconnaître. Sur l'Inscription de vie, vraisemblablement ne serait inscrit que ce que la loi qualifie présentement crimes et délits. À quel titre y ajouterait-on ce que la loi pénale n'a point voulu prévoir, n'a point voulu spécifier, n'a point voulu poursui-

vre, n'a point voulu atteindre? Vous pensez qu'il v^ut mieux exposer une jeune personne, votre fille peut-être, au risque d'épouser un assassin, que d'exposer l'assassin au risque de ne pas trouver de compagne ; vous pensez qu'il vaut mieux ' exposer un jeune homme, mon fils peut-être, au risque d'ayoir pour associé un voleur, que d'exposer le voleur au risque de ne pas trouver d'associé : — tel peut être votre avis en matière de risques, mais vous permettrez que ce ne soit pas le mien. Quoique je veuille l'impunité légale, je suis moins miséricordieux que vous, mon excellent confrère. Tantpis pour l'assassin s'il ne trouve pas de compagne, tant pis pour le voleur s'il ne trouve pas d'associé : l'un et l'autre ne subiront que la privation qu'ils auront méritée. Mais le remords qui expie ! Mais le repentir qui régénère! Quel compte, je vous le demande, en tient la pénalité légale, qui refuse de rayer la mort de son échelle des peines ? Et, d'ailleurs, est-ce que l'Inscription de vie vous empêchera, vous, bon chrétien, qui croyez fermement au remords qui expie, au repentir qui régénère, est-ce que

l'Inscription de vie vous empêchera d'employer tel homme qui dans sa jeunesse aura commis un faux en écriture, mais qui par cette même Inscription de vie vous prouvera qu'il a racheté cette faute par dix années, plus ou moins, d'une vie irréprochable? La balance entre ce que voua appelez le mal et le bien, s'il y a balance, ne s'établira-t-elle pas d'elle-même sur ce compte ouvert par la Société à l'Individu? Que peut-on demander de plus? Que peut-on demander de mieux ? Le libéré de la Eoquette, l'ex-colon de Mettray, ont-ils donc une condition meilleure?

« Vous croyez que la loi serait assez puissante pour empêcher un homme de perdre sa feuille d'inscription, d'en altérer les passages, de commettre le crime de faux pour couvrir ses autres crimes ? »

> Par la même raison que je n'admets pas les peines légales, je n'admets pas les lois positives. Ne me parlez donc pas de la loi, parlez-moi de la nécessité, qui, rendant universellement et journellement indispensable la production de l'Inscription de vie, ôterait conséquemment, à l'In-

scrit toute idée de la perdre. À quoi cela loi servirait-il de la perdre? Cela ne lui servirait qu'à se frapper lui-même de suspicion ; car supposez en vigueur le régime de l'inscription universelle, que penseriez- vous d'un inconnu qui viendrait vous demander soit votre fille en mariage, soit l'ouverture d'un crédit, soit le prêt d'une somme d'argent, soit la location d'un appartement, soit, enfin, un service ou un emploi quelconque et qui, à cette interpellation dictée par la prudence la plus vulgaire : Justifiez-moi qui vous êtes et d'où vous venez, vous répondrait : J'ai perdu mon Inscription de vie? Ne penseriez- vous pas que s'il ne la produit point, c'est qu'il a des motifs pour ne pas la produire, et que, conséquemment, c'est là un individu dont vous devez vous défier ? Alors ne lui répliqueriez-vous pas : Eh bien, si vous avez perdu votre Inscription de vie, allez vous en faire délivrer un duplicata chez votre percepteur et rapportez-la-moi visée par votre juge de paix. Toute Inscription de vie étant délivrée chaque année par le percepteur, et, en cas de doute, pouvant toujours être envoyée au

— 207 — ' visa du juge de paix, convenez-en, il serait aussi difficile, il serait aussi dangereux de l'altérer qu'il serait puéril de la perdre.

* Ne dites donc pas, mon cher confrère, que ma pénalité serait à la fois impuissante et draconienne! Elle ne serait ni draconienne ni impuissante ; et , si vous en eussiez fait l'objet d'un plus mûr examen , vous vous fussiez interdit à vous-même la plaisanterie d'ajouter que, loin de penser à s'expatrier, les assassins et les voleurs s'écrieraient ., comme Eobert Macaire : « Moi, p quitter ma belle patrie ! » La plaisanterie est gaie, je le reconnais ; mais, plus tard aussi, vous reconnaîtrez qu'elle porte à faux, aussi complètement à faux que si elle s'adressait à l'interdiction de l'eau et du feu, telle que l'avait instituée la république romaine , ou à l'excommunication telle qu'elle fut pratiquée par l'Eglise catholique. L'inscription de vie, en effet, atteint le même but par une autre voie. C'est toujours la peine volontaire substituée à la peine arbitraire. Avez- vous besoin d'être éclairé sur les effets de la peine volontaire? Ouvrez Y Histoire du Droit criminel, par

M. Albert du Boys, et vous y lirez ce qui suit :

« Sous lalégislation athénienne réformée par Solon, les citoyens accusés d'assassinat pouvaient toujours dérober leur vie aux rigueurs de la loi. Comme un temps assez long s'écoulait entre la citation et le jugemental leur était loisible de s'enfuir, s'ils craignaient une condamnation. Cette faculté leur était donnée même pendant le jugement. Mais la loi voulait qu'ils se condamnassent à l'exil, espèce de mort civile dans les républiques antiques.

» Quant à la peine appelée l'interdiction du feu et de l'eau, c'était l'exil prononcé sous une forme indirecte, laquelle témoignait encore du respect pour Y inviolabilité du citoyen. On ne le faisait pas appréhender au corps pour le conduire au lieu désigné; mais on lui interdisait l'eau et le feu, c'est-à-dire les choses nécessaires à la vie dans V Italie entière. De là, pour le condamné, la nécessité de l'exil (1). »

» Poussez vos recherches plus loin et arrêtezvous au chapitre 21 , intitulé : Du Système péni-

(1) Histoire du Droit criminel , par Albert du Boys, ancien magistrat, page 436.

tentiaire dans le sein de la société chrétienne, et vous y trouverez ce passage :

« La persécution érigée en système eut pour résultat de creuser d'une manière plus profonde la scission entre la société païenne et la société chrétienne. Celleci, livrée à elle-même, fut obligée de se constituer intérieurement avec force ; c'est ce qui arrive à toute association rejetée violemment en dehors de l'État. En conséquence, pour éviter de paraître comme citoyens, comme plaignants, comme plaideurs devant ces tribunaux toujours disposés à les envoyer au supplice comme chrétiens , les disciples des apôtres se créèrent pour leurs affaires civiles une juridiction domestique , et établirent entre eux pour la répression des délits une sorte de code pénal auquel ils furent tenus de se soumettre, non pas par la force, mais au nom de la foi qu'ils professaient. . . Ce qui distingue le système pénitentiaire né avec l'Église et le place fort au-dessus de tous les systèmes judiciaires créés parle rationalisme humain, c'est : 1° la compétence divine du juge pour apprécier non-seulement l'acte extérieur qui lui est déféré, mais la volonté intime qui Va produit; 2° le caractère de la peine, qui ne punit pas seulement le crime, mais qui l'expie, le répare et

l'efface; 3° enfin l'acquiescement du coupable à cette peine. Dans son essence et telle qu'elle a été instituée par les apôtres, développée et maintenue par les é vaques des première siècles, cette juridiction ri a rien de coercitif; elle n'oblige que le chrétien qui veut bien s'y soumettre (1). »

» Je n'étendrai pas plus loin ces citations ; je ne vous renverrai ni à Y Histoire de la Législation de M. de Pastoret, ni à l'Esprit des Lois de Montesquieu ; je crois en avoir assez dit sur la pénalité pour marquer la différence qui distingue la pénalité naturelle de la pénalité légale, la peine volontaire de la peine arbitraire. Je passe donc à la liberté, que vous persistez à vouloir combiner avec l'autorité, et que je persiste à déclarer inconciliables.

» Il faut opter :

» Ou la liberté et l'autorité sont inconciliables, ainsi que je le prétends, ou la liberté et l'autorité peuvent être conciliées, ainsi que vous le prétendez.

» Si la liberté et l'autorité peuvent être con-

(1) Histoire du Droit criminel, par Albert du Boys, p. 610.

ciliées, alors les rois sont impardonnables d'avoir tous, partout et toujours, traité la première comme étant inconciliable avec la seconde. Ils ne sont excusables que si elles sont incompatibles.

* Choisissez donc entre la condamnation de la royauté et la condamnation de votre théorie.

» La seule excuse des rois étant celle que je donne : l'incompatibilité entre la liberté et l'autorité, la conséquence de l'opinion que je soutiens est que je suis, permettez-moi de vous le dire, plus royaliste que vous.

3 Mais non, je ne suis point royaliste, pas plus que je ne suis républicain, je suis logicien.

» C'est comme logicien que, sans insister plus longuement sur la liberté géométrique et triangulaire, logique et indivisible, telle que je l'ai exposée, vous souffrirez que je persiste à la préférer à votre « magnifique procession logique qui

> se montre à nous dès que nous nous plaçons au

> point de vue de l'unité des principes » , magnifique procession que vous m'offrez en ces termes, que je transcris sans y rien changer :

« 1° L'autorité — dont le nom signifie ce qui vient

de Fauteur — est le principe de la liberté, car Bien, a voulu que V homme fût libre.

» 2° La liberté — au moyen de la délégation — donne l'autorité, soit pour un temps déterminé, soit pour un temps indéfini , et le pouvoir ainsi constitué est obligé de respecter la liberté. Il le doit d'abord parce qu'elle vient de Dieu, et ensuite parce qu'il vient d'elle. -

» Voilà toute la science politique et l'explication de tous les événements de notre histoire moderne. Cette théorie , qui défie la critique , résout le problème de la réconciliation de l'autorité et de la liberté. »

» Prenez garde, mon cher confrère, après vous être exposé à faire dire que vous n'étiez pas royaliste, de vous exposer à faire croire que vous êtes révolutionnaire !

» Suivez votre théorie, et voyez où elle vous conduit :

» » Si le pouvoir constitué au moyen de la délégation ne respecte pas la liberté que, d'après vous, il est obligé de respecter, et cependant si , toujours d'après vous, Dieu a voulu que l'homme fût libre, qu'arrivera-t-il, que devra-t-il arriver? A défaut de la foudre du ciel frappant Tusur-

pateur, tombera-t-il sous les coups de la foudre du Vatican? À défaut de la foudre du Vatican, une autre foudre devra-telle éclater? Si elle n'éclate pas, si elle ne doit pas éclater, comment l'homme dépouillé de sa liberté la recouvrera-t-il ?

» Ne vous abusez pas, mon cher confrère : ou c'est l'oppression qui se trouve au fond de votre théorie ou c'est la révolution. Votre théorie, qui suppose une autorité qui n'a jamais existé que dans votre candide et loyale imagination, ne résout donc rien.

» Il ne suffit pas de dire sous la forme de question fort timide : « N'existe-t-il pas de préserva- * tifs contre les excès de l'autorité? » Il fallait, il faudrait les indiquer; or, vous ne les indiquez pas.

» Quant à moi, qui vous dis de ne pas vous abuser, je ne m'abuse point; je ne crois pas au triomphe prochain de la liberté, le nom en fût-il acclamé par une révolution nouvelle; mais je crois qu'il y a entre votre théorie et la mienne la distance qui sépare une impossibilité d'une difficulté.

> La conciliation de la liberté et de l'autorité est une impossibilité absolue ; la fondation de la liberté n'est qu'une difficulté relative, car elle n'est qu'une question de temps ou de pays, qu'une question de degré de civilisation.

» Qui dit civilisation dit liberté inviolable ; qui dit révolution dit force victorieuse. Il n'y a que le progrès de la civilisation qui puisse clore l'ère de la révolution.

» Ne saurait-on concevoir dans l'avenir une société assez civilisée pour aller d'elle-même, par la seule puissance de ses idées et de ses mœurs, sans autres rois que les hommes de génie, de talent et de science, ces rois naturels ; sans autre légitimité que la supériorité intellectuelle, cette légitimité naturelle ; sans autres lois que le raisonnement et quelaréciprocité, cesloisnaturelles ; sans autres peines ni récompenses que la sanction que porte en elle toute action humaine et que la publicité, ces peines et ces récompenses naturelles?

» Socialement, ce serait l'âge de raison.

* Si une tellesociété en pleine possession d'elle-

même est^possîble, sans rois ni lois, sans peine ni récompenses, sur quoi Pautorité, cette tutelle des peuples, se fonderait-elle pour se perpétuer? Majorité et tutelle ne sont-ils pas deux mots qui se repoussent dès qu'on les rapproche, à moins qu'ils ne signifient : comptes de celle-ci à rendre à celle-là ?

» La raison, qui implique la liberté, exclut l'autorité, comme l'évidence, qui implique la vérité, exclut Terreur : — telle est ma conclusion, à laquelle je ne saurais rien changer; j'en suis fâché pour vous, mon cher confrère, qui m'avez donné dans votre journal une si cordiale hospitalité dont je ne saurais trop vous remercier et dont je vous remercie de tout cœur.

Emile 4e GtraWUn.

A M. EMILE DE GIRARDW.

«Mon très cher et honoré confrère,

» Je tiens compte, comme vous me le demandez, du désavantage résultant pour vous de la nécessité où vous êtes d'employer, pour discuter avec moi, des mots qui renferment les idées dont vous avez entrepris la négation.

* Ce désavantage est encore çlus grand que ' vous ne le croyez ; car ces idées qui vous semblent fausses sont des vérités nécessaires, dont l'ensemble ordonné et constant constitue ce monde

intelligible, objet de l'étude incessante et des travaux de l'esprit humain.

» H ne s'agit donc pas seulement pour vous de changer les mots de la langue française et d'inventer un vocabulaire nouveau pour le système conçu par vous. Il vous faudrait créer d'autres idées, d'autres lois logiques, une autre nature humaine, un autre monde intellectuel, un autre univers.

* Le langage humain, mon cher confrère, n'est pas, comme vous semblez le croire, sujet à l'arbitraire de nos volontés individuelles. C'est un instrument, sans doute, mais un instrument dont toutes les pièces ont leur valeur propre que l'ouvrier ne peut changer. Le piano aussi est un instrument : il se prête à toutes les modulations possibles ; mais les touches répondent à des notes invariables qui ont entre elles des rapports nécessaires composant un ordre de lois que le musicien manifeste sans pouvoir jamais les transgresser.

Ainsi est l'écrivain à l'égard des termes qu'il emploie : ces termes contiennent des idées qu'il ne dépend pas de lui d'altérer. Pénétrez dans la contexture de ces termes, vous y surprendrez la vie de l'esprit dans les ténèbres de la lettre.

» Est-ce que toutes les langues imaginables n'expriment pas avec des sons divers le même ordre de vérités? Est-ce que toutes, — quelque dissemblables qu'elles soient par leurs formes, — n'ont pas le même fond? T a-t-il dans aucune plus de trois temps : le passé, le présent et le futur ; plus de trois personnes : celle qui parle, celle à qui l'on parle, celle de qui l'on parle, désignées par l'équivalent de ces pronoms, moi, toi, lui? Les substantifs et les adjectifs, les substances et leurs qualités, ne se trouvent-elles pas partout? existe-t-il une réalité idéale qui n'ait pas son nom dans tous les idiomes? Essayez donc de changer le sens et la valeur de ces mots et de faire un vocabulaire qui ne contienne pas l'expression et le reflet de cette raison immuable des choses dont vous voudriez nier l'existence au profit de la raison variable et incertaine de

l'homme ? Non-seulement ce n'est pas une œuvre qui, comme vous le dites, puisse « s'improviser, » mais c'est une œuvre à laquelle tous les siècles ne suffiraient pas. Que peut le temps contre l'éternité?

» Oui, c'est une rude obligation pour vous que celle où vous êtes d'employer le mot autorité pour nier l'idée que ce mot affirme ; mais votre tâche serait encore plus rude si vous prétendiez effacer cette idée des intelligences quand elle est partout présente aux regards des hommes. Ne voit-on pas en effet dans toutes les maisons, dans toutes les chaumières , un homme qui ordonne et des hommes qui obéissent? Sans parler des chefs d'Etats et des légions de fonctionnaires soumis à leurs ordres, n'y a-t-il pas sur toute la terre des maîtres et des serviteurs, des patrons et des ouvriers, des pères et des enfants ? Les brigands eux-mêmes n'ont-ils pas des chefs ?

» Si donc vous inventiez une langue où le mot autorité n'eût plus sa signification usuelle, cette langue serait fausse et incomplète, et s'il s'agissait pour vous de mettre l'humanité en harmo-

nie avec votre vocabulaire, vous auriez besoin pour cela d'une autorité plus grande que celle des autocrates. L'autorité vous serait nécessaire pour détruire l'autorité ; vous la prouveriez en la niant.

> Voilà bien, mon cher confrère, les difficultés de votre tâche, et c'est sur l'impossibilité de les surmonter que je veux appeler vos réflexions.

» M. Proudhon, cet esprit présomptueux qui visait à étonner et se souciait peu de convaincre, étant, je crois, suscité pour faire reculer d'épouvante les honnêtes conservateurs entraînés parla révolution qu'ils avaient faite en 1850, M. Proudhon a écrit ces paroles étourdissantes :

« Je forme une entreprise qui n'eut jamais

* d'égale, qu'aucune n'égalera jamais : je veux

» changer la basé de la société, déplacer Vaxe de

» la civilisation, faire que le monde qui, sous

» V impulsion de la volonté divine, a tourné jus-

» qu'à ce jour d'orient en occident, mu désor-

» mais par la volonté de l'homme, tourne d'oc

» cident en orient. »

» Et ailleurs : t Je veux faire tenir Vunivm sur la pointe d'une idée. »

» Ce serait la tâche abandonnée de M. Proudhon qu'il vous faudrait reprendre. Il s'agirait, en réalité, pour vous, de changer c Taxe de la civilisation » et de faire tenir Punivers sur « la pointe de Tidée > liberté. Préciser ce but, c'est, je pense, vous détourner de le poursuivre.

» Si j'insiste ainsi sur le désavantage de la position que vous avez prise, c'est d'abord dans l'espoir de vous disposer à en sortir ; c'est aussi pour montrer à nos lecteurs quels prodiges de talent et d'esprit vous êtes obligé de faire pour soutenir cette discussion ; c'est enfin pour me défendre près de vous du reproche d'abuser de l'avantage que me donnent les mots, quand notre controverse porte en réalité sur les choses.

» Notre polémique est courtoise et cordiale, sans doute, mais elle est sérieuse, n'est-ce pas? Nous ne convions pas ce public avide de vérités, inquiet sur l'avenir des sociétés et cherchant à fixer son jugement sur la valeur pratique de la liberté et de l'autorité, à venir assister à un tour-

âkjfcCk

Page 1