I XXXI
I M. Pelletan contre M. de Lamartine, je crois au progrès delà société. C'est ce progrès qui s'appelle civilisation. Je m'explique : l'homme supérieur f qui naît dans notre siècle ne naît pas supérieur à I l'homme des premiers siècles se nommant Ho- \ mère, Aristote, Platon, Sophocle, Euripide, Démosthène, Eschine, Phidias, Praxitèle, Archimède,Pyth^gore, Euclide, Hippocrate, Âlcibiade, Alexandre. L'homme n'est donc pas en progrès sur lui-même. Par lui-même, il n'est pas supérieur ; par lui-même, il n'est pas meilleur; par * lui-même, il n'a pas acquis de facultés nouvelles; . par lui-même, il ne voit pas plus loin, il nemarf che pas plus vite ; par lui-même, il n'a ni plus > de génie, ni plus d'esprit, ni plus de bonté. Je [ distingue entre le progrès direct de l'homme , | progrès que je n'admets pas, et le progrès in- ' direct de l'homme, progrès que j'admets. Par le perfectionnement des choses, on peut changer le milieu social ; par le changement du milieu social, on peut modifier l'homme en cela que, sans être moins cruel , il ne commettra plus les mêmes actes de cruauté ; que, sans être moins
intolérant, il ne tombera plus dans les mêmes excès d'intolérance; que, sans être moins avide, cette avidité se satisfera autrement; qu'enfin , sans valoir mieux pris abstraitement et humainement, étant plus civilisé, conséquemment moins nuisible, il vaudra mieux considéré relativement et socialement. Mais qu'on ne s'y trompe point : ce ne sera pas l'être interne, l'être abstrait qui sera amélioré ; ce sera l'être externe, l'être relatif; ce ne sera même pas celui-ci, ce sera le milieu social, ce sera l'ensemble des choses constituant le progrès continu. Dire que l'homme civilisé est supérieur à l'homme barbare, ce n'est pas dire que l'homme est supérieur à l'homme ; c'est dire que la civilisation est supérieure à la barbarie, que l'instruction vaut mieux quel'ignorance . Ainsi , quelque chemin que je prenne, tout chemin me ramène toujours àmon point de départ et à ma conclusion , comme tous les rayons d'un cercle aboutissent à la fois au centre et à la circonférence. Mon point de départ et ma conclusion sont que ce à quoi tout gouvernement devrait s'appliquer sans relâche, ce serait à per-
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fectionner sans fin les instruments de culture de l'homme, à rendre de plus en plus complet l'atelier social. L'exercice et le travail sont de puissants modificateurs. Ce que l'exercice et le travail font pour les forces musculaires de l'homme, dont ils accroissent considérablement la vigueur et la souplesse, l'étude et la pratique le peuvent faire non moins puissamment pour ses forces mentales. Combien il s'en faut que la civilisation tire encore de l'homme tout ce qui est en lui, corporeliement et intellectuellement! Il suffit de comparer entre eux les individus appartenant à des professions différentes pour acquérir la conviction , plus que la conviction , la certitude que l'homme dépend moins de lui-même que de ce qui l'entoure, et que les choses qui lui sont extérieures exercent sur lui une influence si grande qu'elles peuvent changer sa constitution, et nonseulement sa constitution physique, mais aussi sa constitution intellectuelle, c'est-à-dire faire naître en lui d'autres idées, contracter d'autres habitudes, d'autres goûts, d'autres mœurs. C'est un fait acquis à la science que le mode d'alimen-
tation de l'enfant qui vient de naître décide de la formation de sa charpente osseuse,, et que le rachitisme a le plus souvent pour cause une alimentation insuffisante. C'est également un fait acquis à l'observation que, par la gymnastique , par le régime, par cette éducation du corps nommée entraînement et condition, on peut donner à l'enfant, à l'adulte, à l'homme, presqu'à volonté, cette force, cette souplesse qui nous paraissent extraordinaires, prodigieuses, surnaturelles, dans les athlètes de profession, et qui cependant ne sont que le développement dans leur plénitude de la force et de la souplesse dont le principe est en nous tous. Ce que liackwell, ce grand statuaire de la nature vivante, qui fait de la chair, du sang, des nerfs, ce que Barye fait de la terre, du marbre, du bronze , ce que Backwell fait du corps de l'animal , la civilisation pourrait' le faire du corps et de l'esprit de l'homme, si elle s'y appliquait, si elle assignait ce but à ses efforts. Quel but plus digne d'elle peut-on lui proposer? Réformer ainsi rationnellement l'homme, ne serait-ce pas
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mieux que de le punir judiciairement? Lui donner toute la force, toute la santé, toute la beauté, toute la longévité qu'il est susceptible d'acquérir, ne serait-ce pas plus utile que de déplacer telle limite internationale au prix de tout le sang et de tout l'argent que coûtent la guerre et la victoire? Que gagne l'humanité à ce que tel Etat s'agran. disse aux dépens de tel autre, à ce que tel peuple vaincu 6oit asservi par tel peuple vaiqueur? Que gagne l'Autrichien à l'oppression de la Lombardie ? Que gagne le Eusse à la possession de la Pologne? L'Autrichien et le Russe en sont-ils plus robustes, plus instruits, plus heureux , plus libres, plus éclairés, plus civilisés? En sont-ils mieux conformés? En vivent-ils plus longtemps? Ne vaudrait-il pas mieux conquérir des années que des provinces? Ne vaudrait-il pas mieux faire des centenaires que des opprimés? En Europe, l'homme ne vit moyennement que trente-cinq ans, lorsqu'il pourrait vivre quatre-vingt-dix ou cent ans(l). Il ne meurt pas, il se tue (2).
(1) L'homme qui De meurt pas de maladies accidentelles vit partout quatre-vingt-dix ou cent ans. btjffon.
(2) La durée normale de la vie de l'homme est d'un siècle.
Au lieu d'apprendre aux hommes à s'entr égorger, ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre à vivre de toute leur double vie corporelle et intellectuelle? Si cela est possible, pourquoi ne pas l'entreprendre? Pourquoi ne pas s'efforcer de sortir des deux ornières creusées dans le passé des siècles, Tune par le poids des bagages de guerre, l'autre par le nombre des instruments de supplice ? Pourquoi ne pas s'appliquer h compléter l'œuvre de rénovation sociale si puissamment commencée déj|i par l'application de la vapeur à la locomotion, et de l'électricité à la télégraphie? Assurément, c'est beaucoup que la rapidité des communications,, des échanges, des dépêches ; mais pe n'est pas tout ! Il y a encore autre chose a faire que de transporter les hommes d'un bout du mondeàl'autre, c'est d'obtenir d'eux par la culture, par la civilisation, tout ce qui est en eux. C'est ce qu'on devrait
Une vie séculaire, *oi!à donc ce que la Providence a voulu donner à l'homme. Peu d'hommes, il est vrai, arrivent à ce grand terme ; mais aussi combien peu d'hommes font-ils ce qu'il faudrait faire pour y arriver? Avec nos mœurs , nos passions, nos misères, l'homme ne meurt pas; il se tue. » .