‹ La liberté et le devoirChapitre 137 sur 205 · II. I,K DtVoIK. — l.K BIKN KT LE M\L MORAL · texte numérisé non relu

II. I,K DtVoIK. — l.K BIKN KT LE M\L MORAL

rence essentielle entre la notion du bien moral et les autres nolioiis.

Le bien en soi et le bien simplement utile, le bien physique et le bien sensible, peuvent être en même temps un bien moral, s'ils sont dans Tordre raisonnable, mais ils ne le sont pas nécessairement, et peuvent même devenir un mal moral, chaque fois qu'ils in)pli(inentun désordre moral. Ainsi un plaisir réprouvé par la droite raison est un bien sensible et un mal moral ; il est au contraire un bien moral, lorsqu'il est dans l'ordre et raisonnable. De môme, les choses qui sont utiles ou nuisibles, soit à l'individu soit à la société, ne sont pas par là même bonnes ou mauvaises moralement. 11 leur faut en outre un autre caractère, celui de conformité ou d'opposition à l'ordre raisonnable.

La vertu elle-même ou le vice, ne sont pas chose moralement bonne ou mauvaise à cause de leur utilité ou nocivité, mais à cause de leur conformité ou de leur opposition à l'ordre. Que l'utilité, surtout l'utilité sociale ou le bonheur social, soit le plus souvent d'accord avec la bonté morale, et la nocivité avec le mal moral, cela est incontestable : « ce qui rend l'homme bon, dits. Augustin, c'est aussi ce qui le rend heureux (1) > ; mais l'un n'est pas la raison de l'autre, et l'utilité toute seule ne sera pas plus un critérium assuré de bonté morale que de vérité.

Après avoir saisi ces notions fondamentales, écou- So^rîTe tons la démonstration, si lumineuse et si profonde à la fois, que S. Thomas va faire de notre thèse. Il commence par un rapprochement avec le bien et le mal physiques, et cette comparaison, en nous faisant comprendre que le bien pour un être est d'être conforme à sa nature, sera pour nous comme une révélation.

(1) « Inde necesse est ut fiât homo beatus unde lit bonus. » S. Augustin, Epist., 130, ch. 2, n» 3.

la thèse.

«Du bien et du mal dans les actions, il faut raisonner comme du bien et du mal dans les choses (l)... Dans la réalité jjhysifjue, une chose est bo7ine dans la mesure où elle possède de l'être... Or Dieu seul a, dans une infinie unité et simplicité, toute la plénitude de son être; au-dessous de lui, chaque créaturealteint, suivant diverses mesures, la plénitude d'être qui lui convient. Parfois certaines créatures possèdent l'être jusqu'à un certain point, mais il leur man([ue quelque chose pour avoir la plénitude dêtre exij^ée par leur nature. Ainsi l'homme, pour atteindre la plénitude de l'être humain, doit être un composé d'âme et de corps, ayant tontes ses puissances, tous ses instruments de connaissance et de mouvement, et s'il lui manque ceci ou cela, la plénitude de son être lui fait défaut. Dans la mesure on il a l'être, il a la bonté; et dans la mesure oîi lui fait défaut la plénitude de son être, on dira qu'il manque de bonlé et qu'il est mauvais.

(1) De bono et malo in actionibus oportet loqui, sicut de bono et malo in rébus... In rébus autem unum quodque tantum habet de bono quantum habet de esse... Solus autein Deus habet totam plenitudinem in esse secundum aliquid unum et simplex ; unaquœque res vero habet plenitudinem essendi sibi convenientem secundum diversa. Unde in aliquibus, coritingit quod quantum ad aliquid habeiit epse, et tamen eis aUquid déficit ad plenitudinem essendi eis debitam ; sicut ad plenitudinem esse humani requirilur quod sit compositum quoddam ex anima et corpore liabens omrips polentias et instrumenta coj^nilionis et motus. Uude si aliquid bonuni deficiat alicui hoinini, déficit ei aliquid de pleiiitudiiie sui esse. Quantum vero igitur habet de esse, tantum habut de bonitate; in quantum vero aliquid ei delicit de plenitudine essendi, in tantum déficit a bonitate et dicituf malum ; sicut homo cœcus habet de bonitute quod vivit, et malum est ei quod caret visu... Sed quia de ratioiie bon est ipsa pleniludo essendi, si quidem alicui defueritde débita essendi plenitudine, non dicetur simpliciter bonuin. Sic igitur dicendum est quod omnis actio.in quantum habet aliquid de esse, in tantum habet de bonitate ; in quantum vero déficit ei aliquid de plenitudine essendi, (fuœ dehetur aitioni humnjjse, in tantum déficit a bonitate et dicitur main ; puta si deticiat ei detenninata quantitas secuwlum rationem, vel dehitiis locus, vel aliquid hiijusmodi». S. Thomas, la •2œ, q.l8, a. 1 ; — a. 8 ; — q.l9, a. 1, ad. 3.

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Ainsi un homme aveugle est bon en tant qu'il est vivant ; il est iinpni'fait en tant ({u'il est privé delà vue. Mais,j)arGN; (jue la plMiiliule est do l'essence du bien, on n'appellera i)as bon simplement, celui au(}uel manquera quelque chose de la plénitude exigée par sa nature. Disons donc pareillement que toute action morale est bonne dans la mesure où elle a de l'être, mais dans la mesure où elle manque de cette plénitude d'être qu'exige l'action humaine, elle est mauvaise : si par exemple, lui font défaut ou la quantité, ou le lieu, ou quelqu'autre des qualités réclamées par la raison. >

Que si nous demandons à S. Thomas : quelle est donc cette plénitude d'être réclamée par la nature de l'homme'^ il nous répondra que cette qualité est d'être raisonnable, on digne de l'animal raisonnable qu'est l'homme ; «. Bonnes, nous dit-il, sont les actions conformes à la raison, mauvaises celles qui lui sont contraires (1). » — Puis, s'élevant plus haut et se rappelant que la raison humaine n'est qu'un reflet de la Raison divine, il ajoutera ces belles paroles : < la règle prochaine (du bien et du mal) est la raison humaine ; mais la règle suprême est la loi éternelle, la Raison divine. Toutes les fois donc qu'un acte de l'homme marche vers sa fin suivant ïordre de la raison et de la loi éternelle, l'acte est droit; mais s'il prend une voie contraire, il est mauvais, c'est un péché (2). »

(1) « Illi mores dicuntur boni qui rationi congruunt, niali autein qui a ratioiie discordant. « la tlx. q.lOO, a. 1. — « Patet ergo quod differentia boni et maii circa objectutn considerata comparatur per se ad ralionem, scilicet secundum quod objectum est ei conveniens, vel non conveniens. » la 2», q.lS, a. 5.

(3) « In bis qufE reguntur per voluntatem, régula pvoxima est ratio humana, requla aulem suprenia est lex œterna. Quandocumque ergo actus bominis procedit in (ineni, secundum ordinem rationis et legis œternfe, tune actus est reclus, quando auteni ab bac rectitudine obliquatur, tune dicitur peccatum. » ln2x q.2I,a. I;q.l9, a. 4.

caidctère La vérité si simple et si profonde de cette solution du bien apparaît clairement, en même temps qu'elle nous """' • éclaire sur la seconde question, celle du caractère absolu ou relatif du bien et du mal. Si les actions sont bonnes ou mauvaises parce qu'elles sont raisonnables ou déraisonnables, c'est-à-dire à proportion de leur conformité à la nature ou à l'ordre des choses, tels que la raison nous les montre, il est clair que ce critérium est absolu et immuable, comme les essences mêmes des choses, ou l'ordre essentiel de la nature. Sans doute, cet ordre n'est pas étranger à la volonté nécessaire de Dieu, qui l'a approuvé et voulu, en sorte que la conformité de nos actions avec cet ordre, implique indirectement une conformité avec la volonté de Dieu.

Mais la volonté nécessaire de Dieu n'est qu'une règle indirecte et secondaire du bien et du mal (1 ). Ce n'est pas parce que Dieu les veut ou les défend que certaines actions sont bonnes ou mauvaises, mais il les veut ou les défend nécessairement, parce qu'elles sont telles de leur nature, et que la sainteté de sa volonté la rend toujours conforme à la Raison.

Dire le contraire ce serait supposer, avec Descartes, que les essences des choses dépendent de la libre volonté de Dieu, en sorte que Dieu aurait pu faire un cercle carré ou un triangle rond; et,s'appuyantsur ce principe queLeibnitz appelait un « paradoxe inouï >, en conclure que pareillement Dieu aurait pu rendre bons le mensonge ou l'injustice, et rendre mauvais le respect de la vérité ou des droits du prochain : « paradoxe » encore plus « inouï », qui ne pourrait provenir que de la confusion de l'ordre essentiel avec l'ordre accidentel des lois positives.

(1) s. Thomas, la 2a;, q. 19, a.4;a.9.

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