‹ La liberté et le devoirChapitre 146 sur 205 · II. LE DEVOIR. — LA CON.SCIENCE MORALE · texte numérisé non relu

II. LE DEVOIR. — LA CON.SCIENCE MORALE

sans avoir la volonté de mal faire (1). D'où l'on voit la nécessité de s'instruire et de s'éclairer de plus en plus, pour s'alTranchlr de l'erreur, cause de tant de maux dans l'ordre physique et dans l'ordre moral [2).

C'est ainsi que celui qui croit mentir, en disant telle chose, est vraiment coupable de mensonge, alors même qu'il dirait une chose vraie; et que celui qui croit faire l'aumône à un pauvre aveugle, n'en serait pas moins charitable, si l'aveugle n'était qu'un faux nécessiteux.

La conscience incertaine est celle qui ne sait quel cons-

. . - cience

parti prendre, parce qu elle ignore les motifs pour et «ny

, . 1 1 • 1 1 . certaine .

contre. Sans doute, elle doit avant d agir chercher a s'éclairer, par exemple, en consultant de plus habiles. Mais, si elle ne le peut, soit qu'aucun conseil ne soit à sa portée, soit qu'elle n'ait pas le temps, vu la nécessité pressante d'agir, elle doit agir pour le mieux ; et si aucun parti ne lui paraît mauvais, elle est libre de choisir le premier venu, puisqu'aucun d'eux ne s'impose à sa conscience. La liberté, en effet, demeure entière lorsqu'elle ne paraît restreinte par aucun devoir ni certain ni probable : ce doute purement négatif est négligeable.

Le cas va devenir beaucoup plus embarrassant avec cons- \2i cox\^c\encQ probable. Celle-ci, en effet, n'est plus p.obnue. ballottée par un doute purement négatif, comme dans le cas précédent, mais par un doute positif plus ou moins grave. Or il est certain qu'on ne peut agir avec

(1) « Dicendiim quod simpliciter omnis voluntas discordans a ratione, sive recta, sive errante, semper est niala. » S. Thomas, la 2», q. 19, a. 3, 4, 5. — « Unde etiam non sequifur obligari hominem contra legem Dei, cum obligatnrad actum virtutis. Materialiter autem videtiir esse obligatio contra aliquam Dei legem, qiiœ tune non obligat, quia exciisatur homo per ignorantiam et per ^Wam fortiorem Dei legem, obediendi prudenti conscientia\ » Suarez. De Bonilate et nihl., disp. XII, sec. 4, § !).

(2) S. Thomas, Q. disp. de Malo, q. ", a. 7.

une conscience douteuse delà licéité de son action Dans une telle action, en effet, l'intention serait mauvaise, puisqu'elle accepterait de mal faire, dans le cas où l'action serait mauvaise. Le chasseur assez imprudent pour tirer dans l'obscurité sur un objet qui a quelque apparence humaine, consent hypothétiquement à commettre unhomicide ; aussi sa volonté en contracte la malice.

Il faut donc essayer de sortir du doute avant d'agir, et pour cela employer tous les moyens raisonnablement possibles, avec d'autant plus de soin que la vérité dont on manque est plus importante. Alors, pour l'ordinaire, la science dissipera le doute. Mais si Ton ne peut arriver à cette science, malgré sa bonne volonté, et qu'on soit dans la nécessité d'agir, la question se pose de nouveau ; puis-je agir quand même, et quel parti choisir?

La science théorique ne connaît pas ces embarras. Si elle est dans le doute, elle s'abstient de se prononcer, et c'est tout ; en pratique, on ne peut s'abstenir, car s'abstenir d'agir, c'est encore une manière d'agir.

Il faut donc pratiquement sortir du doute sur la moralité de l'action, et lorsqu'on ne le peut sur la question de la valeur objective de l'action, il faut au moins se fixer sur sa licéité ou valeur subjective, de manière à pouvoir dire avec certitude : je puis agir quand même. C'est ce que les casuistes ont appelé : se former la conscience. Dans ce but plusieurs systèmes ont été proposés, le iH.io. Lg svstème tiitioriste soutient que dans le doute,

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entre l'oblioation et la liberté, il faut toujours prendre le parti de l'oblignlion qui est le parti le plus sûr. Ainsi si je doute qu'aujourd'hui soit jour de jeûne, je dois jeûner quand même, alors même qu'une telle obligation paraîtrait fort peu probable.

H. LF DEVOIR, — LA CONSCIPNCE MORALE 313

Nous accordons facilement qu'en prenant toujours le parti de l'obli^'ation contre celui delà liberté, on ne risque jamais de violer la loi, ni de mal faire. Mais comme les cas de doute, plus ou moins fondé, sont innomjjrables dans la vie quotidienne, où la certitude absolue est l'exception, et la probabilité le cas habituel, on voit ({uelle charge énorme nous imposerions à la volonté iiumaine ; elle serait écrasante pour le commun des mortels.

Cette règle du parti le plus sûr, qu'on pourrait assez exactement formuler de cette manière : (igia toujours dit côté qui te déplaît le phis, n'est rien moins que de l'héroïsme. Elle n'est même pas une règle raisonnable, car puisque la liberté est un principe non moins nécessaire que l'autorité, on la sacrifierait trop souvent sans raison, et même contrairement à la raison, en suivant toujours et aveuglément le parti le plus sûr.

Toutefois, si l'on voulait restreindre l'obligation de prendre le parti le plus sûr à certains cas où le péril de violer la loi est spécialement grave, le système ne serait pas entièrement faux. 11 ne faut pas s'exposer à commettre une injustice, un meurtre, à administrer d'une manière nulle le baptême ou quelque autre sacrement ; parce que ce sont là des malheurs irréparables ou difficilement réparables. C'est là la seule parcelle de vérité contenue dans ce système, et encore une telle obligation, quelque grave qu'elle soit, n'est pas toujours absolue, et peut céder devant une raison supérieure. Ainsi je puis m'exposer à tuer l'injuste agresseur, pour sauver ma propre vie.

hQ pur i-yrobabilisme ou minus-prol)ai)ilisme est le Le pur

. . prohalii-

systeme diamétralement oppose au tutiorisme. De '•■'"'•• même que celui-ci prenait toujours le parti de l'obligation contre la liberté, celui-là prend toujours et

aveuglément le parti de la liberté contre l'obligation, dès qu'il y a des probabilités réelles contre l'obligation, et malgré les raisons les plus fortes qui pour raient militer en sens contraire. Ce parti pris n'est donc pas plus raisonnable que le premier : or c'est par la raison que le grave problème doit être résolu et non par le sentiment, qu'il soit pour l'autorité ou pour la liberté.

Il n'y aurait qu'un cas, ce nous semble, où l'application de ce parti pris pour la liberté contre la loi serait vraiment motivé et raisonnable, c'est le cas où le doute porterait non sur l'obligation, mais sur l'existence de la loi elle-même par défaut de promulgation, doute qui viendrait par conséquent de la faute du législateur : ce que l'on ne peut supposer que pour les lois humaines, et jamais pour les lois divines ou naturelles, dont on ne peut croire les législateurs en défaut.

Une loi non promulguée ou insuffisammentpromulguée est nulle : nos législateurs le savent : ils savent aussi comment on interprète leur pensée ; que s'ils s'obstinent à ne pas rectifier cesinterprétations deleur loi, et à ne pas parler plus clairement, c'est qu'ils ne jugent pas opportun d'insister et de donner force à leur loi. C'est donc, si l'on nous permet l'expression vulgaire, tant pis pour eux. Leur silence est un acquiescement.

Mais transporter cet axiome : lex dubia non est promulgata, des lois humaines aux lois naturelles et divines, dont la promulgation ne saurait être vicieuse, ou bien encore du doute sur la promulgation de la loi, au doute sur son application dans tel ou tel cas, c'est tomber dans le sophisme : transittis de génère ad genus. Ainsi, par exemple : si je doute qu'aujourd'hui soit un jeudi ou un vendredi, cela ne prouve en rien

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