II. LE DEVOIR. — LA CONSCIENCE MORALE
De môme que dans l'ordre physique, le moindre mouvement d'un atome doit avoir sa répercussion sur tous les aiomes de l'univers, et voyager, pour ainsi dire, sans se perdre jamais, dans le gouffre de l'immensité, puisque rien ne se perd, comme rien ne se crée. Ainsi en est-il dans l'ordre moral, en vertu de la grande loi de la solidarité universelle. Il n'est pas un acte bon ou mauvais, surtout s'il est souvent répété, qui ne contribue au bien ou au mal de l'ensemble ; pas une note du concert qui ne contribue à l'harmonie générale, c'est-à-dire à l'honneur ou au déshonneur, à la paix ou au trouble, au bien-être ou au malaise, à l'ordre ou au désordre, de la famille, de la cité, de la société tout entière. Même les actes les plus intimes et les moins apparents, en contribuant à la perfection de l'individu, contribuent indirectement à la perfection de l'ensemble (1).
Donc la famille et la société sont les premières débitrices envers l'homme de bien, et les premières créancières envers l'homme pervers. Mais ce ne sont pas les seuls, et le Maître de l'ordre universel va se trouver lui aussi engagé.
Le mérite et le démérite ont en effet principalement Ménie
*• * envers
rapport à l'être de Dieu et à ses infinies perfections ; "ie"- — à sa Sainteté, à sa Puissance, à sa Gloire, que l'homme de bien honore, et que le malfaiteur outrage et déshonore, autant du moins qu'il est en eux; — à sa Sagesse qui est secondée ou contrariée par l'ordre ou le désordre volontaire de l'homme ; — à sa Bonté et à sa Justice, que le Bien et le Mal provoquent également. Voilà pourquoi Dieu devient en quel([ue sorte le débiteur ou le créancier de l'homme. Malgré la forme paradoxale de ce principe, on le reconnaîtra bientôt incontestable.
(l) s. Thomas, 1» 2», q. 21, a. 3.
Sans doute, hâtons-noas de le dire, dans le sens rigoureux de ce mot, Dieu n'est débiteur de personne (1), mais il se doit à lui-même, à sa bonté, à sa justice, à sa sainteté, à ses promesses, de ne pas se montrer indifférent au bien et au mal, à l'ordre et au désordre ; de donner son salaire au bon ouvrier, et au coupable son châtiment. Si l'homme ne peut avoir un droit strict, ni mériter à son égard, en toute justice, decondigno, il a du moins un mérite de pure convenance, de congruo. Il est convenable, il est éminemment raisonnable, et partant il est nécessaire, que Dieu nous traite ainsi, en nous reconnaissant des mérites et des démérites, comme notre conscience en témoigne réellement, par la crainte dont elle nous pénètre des sanctions temporelles et éternelles. La vertu Le témolguage de la bonne ou mauvaise conscience vice, ne porte pas seulement sur les actes passagers ou intermittents, qualifiés par elle de louables ou blâmables, de méritoires ou déméritoires, mais encore sur l'état habituel et le degré de perfection ou d'imperfection que nous avons atteint. Elle témoigne que nous sommes des gens honnêtes ou malhonnêtes, et appelle ces divers états des noms de vice, de vertu ou de sainteté. Un mot suffira sur chacune de ces notions.
Lem- Leur ressemblance générique consiste en ce qu'elles sont des habitudes de l'âme, c'est-à-dire des dispositions acquises, surtout par la répétition des actes bons ou mauvais. Les prédispositions naturelles, et souvent héréditaires du caractère et du tempérament, contribuent assurément beaucoup à établir ces états dans nos âmes, cependant personne n'est dit vertueux ou vicieuxuniquement pour ces prédispositions
(1) s. Thomas, la 2a;, q. 114. a. 1 ; q. -21, a. 3,4.
nature.