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II. LR DEVOIR. — LA CONSCIENCE MORALE

Malheureusement, elle peut l'augmenter pour le mal comme pour le bien ; la science est un outil puissant pour le crime et l'anarcliie, non moins que pour l'ordre et la vertu; intliiïérent par lui-niènieà la direction qu'on lui donne, toute sa moralité vient de la moralité de celui qui s'en sert. Un savant philosophe, dont le témoignage n'est guère suspect, Herbert Spencer, disait avec une pointe d'ironie : « ([ue\ rapport y a-t-il entre l'ortographe et le devoir de dire la vérité, entre l'aritliniétique et le devoir de ne pas voler?»— Aucun assurément. C'était aussi la pensée d'Aristote : « La science ne sert que peu ou point ponr être vertueux (1) ». Et les statistiques criminelles, parues depuis que l'instruction obligatoire vulgarise de plus en plus la science humaine dans les masses populaires, se sont chargéesde compléter la démonstration et de faire toucher du doigt aux plus aveugles, que rinstruction,lorsqu'elle n'a pas pour contrepoids une solide éducation morale et religieuse, n'est qu'un présent funeste dont les effets sont déplorables. Loin d'augmenter la vertu, elle augmente le goût des lectures malsaines, qui développent l'orgueil et l'immoralité, et tiennent la société sous la menace perpétuelle des révoltes et des crimes.

La vertu n'est donc pas le produit de l'intelligence ^ La seule, mais principalement de la volonté. Nous en dirons autant de la sainteté, dont plusieurs contemporains nous donnent une si fausse notion, à la suite de Kant. Ce philosophe, après avoir accepté l'opinion, ci-dessus réfutée, que l'effort et la lutte sont non seulement la condition ordinaire, mais l'essence même et la seule mesure de la vertu, nous lait de la sainteté un idéal opposé à la vertu, dans lequel tout effort et

(1) « Ad virtutes autem scire quidein pariim aiit nihilprodest. » Aristote. Ettt. Aie, liv. H, cli. 4, § li : liv. X, ch. 10, §3.

SainleU'

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toute lutte pour le bien seraient supprimés, l'iiomme étant dégagé de toute inclination sensible, et devenu purement intellectuel, à l'image des purs esprits.

Or un tel état est chimérique, parce qu'il est contraire à la nature de l'homme qui n'est pas celle d'un ange, mais d'une âme substantiellement unie à un corps, et dont l'idéal naturel ne doit pas être de supprimer les inclinations sensibles, qui sont une portion d'elle-même, mais de les élever et de les diriger vers l'amour du bien absolu, c'est-à-dire Dieu lui-même.

Cette union habituelle de l'âme avec son divin objet, par la contemplation et Tamour, c'est l'essence même de la sainteté, qui n'exclut absolument ni l'effort ni la lutte, encore moins le mérite ; qui n'exclut pas davantage les services de la sensibilité et des sentiments les plus délicats ou les plus véhéments, puisqu'il faut aller au Bien, comme à la Vérité, par l'âme tout entière, — mais qui d'ordinaire trouve dans la perfection même de ses habitudes vertueuses une facilité qui la remplit de paix, la rend bienheureuse, et lui donne par anticipation comme un avant-goût de cette béatitude éternelle qui est sa fin dernière (1) .

(1) Autres auteurs à consulter sur le problème du Devoir : Cicéron, De offtciis : De finibus ; De legibus ; Sénéque, De vila beata ; Lettres à Lucilius ; Suarez, De legibus; De ullimo fine ; D'Hulst, Conférences de N. D. ISOi ; Malebranche, Traité de morale ; Gratry, La Connaissance de rame ; Jouffroy, Cours du droit naturel ; Cousin, Du vrai, du lieau et du bien ; Ciivo, Problème s de morale ; Paul Janet, La morale; Renouvier, Science delà morale ; J. Simon, Le devoir ; La relifjion naturelle: Beaiissire, Les principes delà morale ; Marion, Lejo/js de inorale ; Vallier, L'intention morale ; Castelein, Principes de philosophie morale; Meyer, Inslilutiones juris naluralis ; Domat, Traité des lois ; De Pascal, P/iilosophic morale; P. Bertlie, S. Alphonse de Lif/uori, et les Vindicix Alphonsianœ ; — et les Cours do Liberatore, Zigliara, Mendive, Vander Aa, Ferretti, Fonsegrive, etc.

NOTE l'idke de devoir dans la mokalk u'ahistote.

La théorie que nous venons d'exposer (p. 295 et suiv.), sur la. beauté morale et la distinction fondamentale entre le strict devoir et la perfection, semble nous donner la clef d'une dif- (iculté trèsfi^rave, soulevée récemment par un article retentissant d'un professeur ù la Sorbonne, M. Brochard, dans la Revue p/iilosophigue (janvier 1904), difficulté dont on retrouverait facilement les germes dans (juelques écrits antérieurs sur la morale « esthétique » des anciens, et jusque dans le bel ouvrage de M. Ollé-Laprune sur la morale d'Aristote.

Pour Aristole, comme pour saint Thomas et pour nous, le Bien en général renferme deux étages, ou deux zones superposées : celle du bien strictement requis, et celle de la vertu parfaite ou de la beauté morale. « Ktre simplement bon, dit-il, ou avoir à la fois la bonté et la beauté morale, ce ne sont pas seulement des mots différents ; ce sont des choses qui en soi sont différentes (1). » Et, pour exprimer cet état supérieur, il adopte un mot nouveau, composé à la fois de bonté et de beauté, xa^oxàyaOt'a. Cet état est celui de la vertu parfaite. « J'entends, dit-il, par les belles actions, la vertu et tous les actes que la vertu inspire (2) » ; et c'est en ce sens qu'Aristote, comme Platon du reste, prend souvent le mot de vertu iperh. C'est un sommet, àxpÔTr,;, une perfection, -I^itto-j (3) ; c'est le complet épanouissement de l'être moral, réhiov{A). C'est donc quelque chose non seulement de conforme à la nature, mais encore de supérieur, comme l'observe justement M. Ollé-La-

(1) "E.(TTi 3vj TÔ àyaôôv ïtvai xxi tô xkÀôv zi'^a&ôv oO uovov /.xtù. rx ôvouKTa, àXkx x«£ xaO' aura iyji^xv. (iixvop'M . Mor. Eiui., 1. Vil, c. xv, §3', G (l)iilol). — Cf. Mugn. Aloy., I. il, c. ix, ^'2, 4.

('2) Mor. Eud., 1. Vil, c. xv, § 6 (Didot).^

(3) 'AjOîT/)... xKTà 3e TÔ a/Jto-Tov x«i tô ïj ày.ooTr,; . Etii. Sic., 1. II, C. VI, § 17.

(ô) 'H àp&Th Tî)>siwT£; Tt:... 'j'xo tôtï Ti/£tov. — Metapli., 1. V, c. XVI. — Elh. Sic, l. 1, c. VII. S 15.

prune (i) : « mais supérieur à quoi ? de supérieur à l'ordinaire ? oui, sans doute, et même encore de supérieur à ce qui

est strictement requis, T^po^Tt^iaévr,; zri; y^ar' àpeT-h-ii -Jnzpoyj?!; (2). »

Le mot vTTtpo-xjri ne désigne pas en effet un excès, vTrEo^ol-h, mais seulement une plénitude ou une perfection qui vient compléter la mesure rigoureuse du bien.

Plus cette perfection s'élève et grandit, plus elle rend l'homme semblable à Dieu : « l'homme héroïque est presque un Dieu (3) ». Aussi est-ce à cet homme, dont la vertu supérieure fait presque un Dieu parmi les humains, qu'Aristote veut que l'on confie la royauté. Seul, il mérite de faire la loi, sans avoir besoin d'être assujetti à aucune (4).

Or, c'est ce sommet de bonté et de beauté parfaite qu'Aristote désigne comme fin et type idéal de la vertu : Tri; Sj 7'£(7Ti Tsïoç TÔ xaJ.ôv... rriç àpsrriç ncf.vTÙûç tout' s(T-i rô y.ulov npoQéaTui (o).

Et ce sommet de la vertu parfaite est bien au-dessus de tout ici-bas : o-jfJtv [iélztov ta; ùpszfii (6). Dieu seul est au-dessus de la vertu : ô yy^ Q^h; pn-zim zvi; ipsr/iç (7). Parce que Dieu est d'un ordre à part; il est par essence le bien, l'excellent, le beau: TÔ àya^iov, to xpiT^o-j, tô -/aXov, principe premier d'où tous les autres biens dérivent (8).

Cette profonde théorie une fois bien comprise, on ne s'étonne plus de voir Aristote,k la suite de Platon et des anciens, identifier la vertu avec la beauté morale, tô -/«/ôv, dont le nom revient à chaque page ; ni de l'entendre proclamer qu'il est bon et beau d'aimer, et au besoin d'aimer jusqu'au sacrifice de sa vie, cette beauté morale, infiniment supérieure à toutes les beautés physiques : « plus belle que l'étoile du matin et que l'étoile du soir (9). •> On comprend en même temps pour-

(1) Essai sur la morale d'Aristule, p. 149. (2^ Elit. Nie, 1. I, c. vu, §14 (Didot).

(3) Elh. Me, 1. I, c. XII, § 4; 1. VII, c. i. § 1^ 3 (U'dot).

(4) Polit., 1. III, c. VIII, §7; c. xi, §10.

(5) M(iqn. Mor., 1. I, c. xviii et xix (Didot),

(6) Ma'/n. Mor., I. I, c. xviii, § 5 (Didot).

(7) Magn. Mor.,^. II, c. v, §2 (Didot).

(8) Eth. Nie, l. I, c. VI, §3; c. XII § 8 (Didot). - Métaph., 1. XII, . (i.

(9) Elh. Sic, 1. V,c. i, § 15 (Didot).

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