II. LE DEVOIK. — l'idée DE DEVOIK DANS ARISTOTE 3'Mi
quoi il fait appel aux charmes de celle beaulé morale plutôt qu'à Pobligalion du devoir, pour diriger la vie humaine, sinon du vulgaire, — car il l'excepte formellement (1), — du moins de Télilc intellectuelle à laquelle il propose ses hautes leçons de ['Ethique à Nicoviaque, de la morale à Eiidème ou de la Grande morale, qui sont de v<'ritahles traités de perfection morale et civique, décrivant en détail les vertus les plus parfaites et les plus raflinéesde lami, de l'homme libéral, de l'homme d'honneur, de l'homme comme il faut et de bon ton, nous dirions prescjue du gentilhomme, x.aÀôç, TTroMOatoç, inuty.r,;, en un mot de l'homme faisant bel et bien son métier d'homme, rô '}.•/) obiniiiiT') ai t\) /ai y.utÀt; (2), et visant à la plus haute perfection morale ici-bas, savoir « la contemplation et le service de Dieu (3) ».
Il est clair que toutes ces maximes ne pouvaient être indistinctement proposées au nom de la conscience et de l'obligation rigoureuse, mais seulement au nom de la beauté morale. D'autre part, le devoir lui-même a sa beauté morale, et nous ne nous scandaliserons jamais, comme les kantistes,de nous le voir aussi proposer au nom de cette beauté morale ; nous aimons au contraire à entendre le Philosophe nous engager à être braves, et même à affronter une mort glorieuse parce
qu'elle est belle : 3tà tô xaÀôv ; — xa^oO ivrxa ; — tt^Ô; tÔ za/ôv ; —
àrroûvy-iov (4). H y a dans cette beauté morale une excellence,
(1) « Si les discours et les écrits étaient capables à eux seuls de nous rendre honnêtes, ils mériteraient bien, comme le disait rhéo},'nis, d'être recherchés par tout le monde, et payés au plus haut prix, on n'aurait qu'à se les procurer. Mais, par malheur, tout ce que peuvent les préceptes en ce genre, c'est de déterminer et de pousser quelques jeunes gens généreux à persévérer dans le bien, et de faire d'un cœur bien né et spontanément honnête, un ami inébranlable de la vertu. Mais, pour la foule, les préceptes sont absolument impuissants pour la pousser au bien. Elle n'obéit point par respect mais par crainte... par la terreur des châtiments... Quant au beau et au vrai plaisir, elle ne s'en fait même pas une idée, parce qu'elle ne les a jamais goûtés. » Mor. Nie. (B. S. H. ), 1. X. c. x, § 3, 4.
(2) Etk. Nie, 1. X, c. vai. § G (Didot).
(3) Mor. Ëud., 1. VII, c. xv, § 16 (Didot).
(V) Eth. Nie, 1. m, c I, VI, vu, et viii : 1. \\. c. i : 1. IX. c. viii ; 1. X, c. I, etc.
un charme, une puissance, qu'on ne saurait méconnaître et sur laquelle le moraliste peut et doit compter.
Cependant plusieurs contemporains se sont scandalisés de ce langage. Les uns, comme Barthélemy-Saint-Hilaire, ont cru devoir corriger la pensée d'Arislote, et traduire ô-i /.«).ov, par « c'est le devoir » (1), ce qui est un contre-sens. Les autres, comme M. Brochard, en ont faussement conclu que la morale d'Aristote était purement esthétique, qu'elle n'avait que des « optatifs » et jamais « d'impératifs >» ni d'obligation morale. En sorte que les anciens auraient ignoré la notion du devoir, laquelle ne daterait que des premières années du xix* siècle. Kant, sans doute, aurait découvert la notion du devoir. Mais alors comment regarder comme nécessaire et primitive une notion qui ne s'est jamais imposée à l'esprit d'un Platon, d'un Aristote, d'un Epictète, ou des plus grands génies de l'humanité ? N'est-ce pas une notion factice à éliminer de la morale philosophique? —On devine toutes les conséquences qu'imposerait une si grave découverte : ce serait une véritable révolution dans la science morale...
Malheureusement on est allé, ce nous semble, un peu trop vite. Avant de mesurer les conséquences de la grande découverte, il eût été boa d'en vérifier l'authenticité.
Comme l'a très bien dit le R. P. Sertillanges, dans sa réplique à M. Brochard ( Revue philosophique, mars 1901), chez tous les peuples anciens, et notamment chez les Grecs et les Latins, la notion du devoir est une notion vulgaire. Parmi toutes les idées courantes, on retrouve toujours celles du devoir, de responsabilité morale, de conscience, de péché, de punition et de peine, même de peines éternelles. ..Ces idées remplissent leur littérature, leur théâtre, ainsi que toutes leurs institutions. Comment l'élite intellectuelle, Aristote et Platon, auraient-ils pu les ignorer ?
Cette conclusion, par trop invraisemblable, est du reste démentie par un examen plus attentif des textes. 11 suffit d"a-
(1) B. s. H., Mor. Nie, 1. III, c. ix, § 5, note.