‹ La liberté et le devoirChapitre 164 sur 205 · III. CIUTIOL'E. — MATKHIALISME ET POSITIVISME 3îi · texte numérisé non relu

III. CIUTIOL'E. — MATKHIALISME ET POSITIVISME 3îi

que kl reclKM'che des essences et des causes est impossible ; mais précisément parce qu'il ne sait pas distinguer l'es^ji-it de la matière, et qu'il exclut de la science tout ce qui est iiors du cercle des réalités sensibles, c'est un matérialisme au moins pratique.

Telle est, en deux mots, la philosophie sans idéal, qui va essayer de donner une morale à l'homme et à la société. Si elle ne consultait que la logique, cette morale serait assez simi)le. Puisque Thomme n'est qu'un être sensible, son bien siipérieur sera pour lui le bien sensible, le i)laisir. Sa fin dernière et sa loi suprême, de rechercher le maximum possible de plaisir, en réduisant au minimum la soull'rance inévitable. Le plaisir, le bien sensible, sera donc la règle des mœurs; quant au bien honnête, qui ne tombe pas sous les sens, il n'en saurait être question, à moins de confondre l'honnête avec le délectable. Encore moins serait-il question du devoir : le désir du plaisir étant naturel au cœur de l'homme, il serait absurde de lui imposer de le vouloir.

Toutefois, l'égoïsme radical d'une telle morale, dès Problème: qu'il sortira des cerveaux nuageux des philosophes, nom^' pour prendre contact avec les réalités de la vie, va "'°"''^' s'exp(»ser à une rude épreuve, au choc violent des égoïsmes rivaux (jui l'entourent dans la mêlée sociale: Fhomme va devenir un loup pour les autres hommes : ho)no homini Inyms. Ce conllit était à prévoir entre la théorie pure et la[)ratique. On a beau poser en principe que l'égoïsme est la loi abstraite et idéale pour la pensée, il faut pourtant agir et vivre avec les autres hommes, et c'est la loi diamétralement opposée à l'égoïsme, la loi de Valtruisme qui s'impose pour la pratique. Gomment les concilier ensemble (1) ?

(1 ) La vieille morale les a facilement conciliés ensemble dans l'amour supérieur du Devoir, et l'obéissance à la loi de Dieu.

Telle est rantinoinie où aboutit le matérialisme. Il doit la résoudre s'il veut vivre ; et c'est à la solution de ce singulier problème, vrai casse-tête cbinois, que vont s'escrimer tour à tour avec acharnement les penseurs de ces diverses écoles. Il sera intéressant de les suivre, après avoir fait remarquer toutefois que cet unique problème où s'enferme l'école empirique n'est qu'un coin de la morale. Malgré l'importance de nos devoirs sociaux, nous avons aussi des devoirs envers nous-même et envers Dieu, qu'il n'est pas permis de passer sous silence (1).

&Ialéria-

lisnie, posili^is

me Anglais.

Hobbes

La solution, peut-être la plus simple, et sûrement la plus conforme à l'esprit du matérialisme, si l'on peut dire ainsi, c'est celle qui a reçu le nom d\itilitarisme. parce qu'elle confond Xhonnête avec futile, et dont Hobbes, Bentham et Stuart Mill furent les principaux représentants.

Hobbes (2) admet bien que le plaisir de l'individu est sa seule loi, mais il distingue des plaisirs présents, les plaisirs futurs. Les plaisirs présents ou immédiats ne sont pas toujours les plus enviables, dit-il, au contraire, il vaut mieux souvent s'en priver en vue de nous procurer plus tard des plaisirs plus considérables. La privation d'un plaisir peut être un excellent calcul. Or, c'est ordinairement ce qui arrive dans notre commerce avec les autres hommes : si nous

[i) Cette grave lacune a été justement critiquée par M. Brunetière ; « On dirait aussi bien que nous n'avons de devoirs qu'envers nos semblables, et qu'à la condition qu'ils ne soufl'rent pas de notre manière d'agir, toute licence nous est donnée de satisfaire nos pires instincts : indulgere lurpi^shnae corporis parti. C'est le ventre qu'un ancien qualifiait en ces termes. » La Science et la Religion, p. 71.

(2; La philosophie de Hobbes (15H8-1679) étant indispensable à l'intelligence de celles de Bentham et de Sluart Mill, nous l'étudions ici, quoiqu'il ne soit pas un contemporain.

m. CHITIQUE. — MATÉRIALISMK ET l'OSITlVlSMK Il.JO

donnons nn coup, ils nous le rendent avec usure ; si nous violons leurs droits, ils violent les nôtres; si nous les troni[)oiis. ils n'ont {)lus de scrn|)ule à nous tromper, etc..

Il vaut donc bien mieux pour nous, nous imposer une certaine contrainte, et nous astreindre aux nécessités de la vie sociale : il en coûte sans doute, mais on s'y fait à la longue, et, du reste, c'est le seul moyen d'obtenir {)our nous le bienfait de la paix sociale. La JM6•^/c^' n'est donc qu'un intérêt personnel bien entendu, et l'on pourrait en dire autant de la charité. La bienveillance, la pitié, le sacrifice sont choses bonnes et louables, puisqu'elles sont utiles au bien de tous et partant au bien de chacun. Nous en profitons directement ou indirectement: elles sont donc nn bien pour nous. L'altruisme n'est donc au fond qu'un égoïsme bien entendu, et la conciliation de ces deux tendances est découverte.

Le lecteur jugera sans doute que cette prétendue morale est assez peu morale. Non seulement elle supprime et condamne les vertus désintéressées, les sacrifices et les dévouements héroïques, qui ont fait et feront éternellement l'admiration du monde entier, mais elle abaisse la justice et la charité vulgaire à des calculs inférieurs et méprisables, indignes de notre raison et de notre cœur. Enfin, tout en abaissant les caractères etles consciences individuelles, elle ébranle et ruine les mœurs sociales. Les droits et les devoirs de chacun étant supprimés et remplacés par de pures convenances, qui varient au gré de l'utilité de chacun, la force du droit sera remplacée par le droit delà force ou de la ruse. Si je n'ai plus un droit strict et absolu et à la vie et à la liberté, le premier tyran qui surgira, qu'il s'appelle César ou le peuple, n'aura même pas besoin d'invoquer le droit de l'État, pour me

Réfula-

tioii indi-

recte.

supprimer ou me réduire en servitude ; si cela leur paraît utile et sans aucun risque, la raison sera bonne. félfe'Se' ^'^^ conséquences subversives de toute morale inréfutaiion dlviduelle et sociale, avons-nous le droit de les opposer à la doctrine matérialiste ? Nos adversaires voudraient nous le refuser (1). Ils nous disent que ce serait juger des doctrines par leur utilité sociale, et non parla vérité intrinsèque de leurs principes ; du reste, ajoutent-ils, « de quelle théorie vraiment saine et véritable ne peut-on pas tirer (légitimement ?) les plus pernicieuses et les plus absurdes conséquences (2) ? >

La réponse est aisée, car il s'agit ici non d'une question d'utilité, mais de simple logique. Or la logique a toujours reconnu, par la fausseté des conséquences légitimement déduites, la fausseté d'un principe : c'estla pierredetouche de toutesles sciences abstraites ou concrètes, depuis les mathématiques jusqu'à lachimie. La science et l'art de la morale ne font pas exception. Une hypothèse sur la nature morale de l'homme dont les conséquences sont la contradiction même et la négation de cette nature ; une théorie directrice de la vie morale qui aboutit à la rendre impossible et à la ruiner, soit dans l'individu, soit dans la société, sont des conceptions chimériques, qui ne peuvent résister à l'épreuve de l'expérience, et partant des conceptions fausses. Que, par surcroît, cette erreur soit nuisible, comme la vérité contraire est bonne et utile, c'est une considération secondaire, qui certes a son prix et que nous avions droit de signa-

(1) « La vraie méthode scientifique consiste à juger une doctrine d'après ses principes, en examinant s'ils sont vrais ou faux, et non à les condamner d'avance par de prétendues conséquencesimmorales ou antisociales. «Fouillée, Critique des syslcmes, p. 14,

(2) Haeckel, Les preuves du transformisme, réponse à Virchow, p. 110.

Iir. CRITIOUF. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME 357

1er, mais qui n'est pas le fondeinenl et la base de notre r(;futation.

Notre réfutation a porté sur les principes du système, nous en avons montré la fausseté ; quant à leurs conséquences, elles sont fausses, car elles contredisent et renversent Tordre naturel des choses, et en môme temps !iuisii>les, car ce renversement serait une ruine immense.

Cette réfutation de la morale matérialiste par ses Bemham. conséquences immorales est tellement forte et redoutée, que nos adversaires eux-mêmes ont tour à tour essayé de diminuer et de voiler l'énormité de ces conséquences. C'est donc un aveu qu'elles les gênent singulièrement.

Voici comment Benthaiu a essayé d'améliorer le système deHobbes, en atténuant seulement ses apparences brutales, sans en changer le fond purement utilitaire.

La véritable vertu pour ce philosophe est encore sonprm- « ce qui maximise les plaisirs et minimise les peines, "^' c'est ce qui contribue le plus au bonheur... » En conséquence, l'action qui ne doit rien apporter à celui qui la fait n'est pas une bonne action: et celle qui rapporte le plus est la meilleure. Or, il se trouve que les actions faites pour le bonheur social, ou subordonnées au bonheur de tous, sont les seules qui rapportent au vrai bonheur individuel. La règle suprême des mœurs sera donc de rechercher son bonheur par le bonheur social: <( le plus grand bonheur, pour le plus grand nombre. »

Bentham prétend arriver à cette conclusion par un son apsimple procédé de calcul, qu'il appelle V arithmétique man!d-" morale, et qui consiste à supputer pour chaque action '"'''"''"''■

3o8 FONDEMENTS DE LA MORALE

la somme totale des plaisirs et des peines, et à en faire la balance.

Pour estimer un plaisir, il faut, nous dit-il, l'apprécier à sept points de vue : son intensité, sa durée, sa certitude, sa proximité, sa fécondité en plaisirs dérivés, ou son impureté s'il produit des peines ; enfin son étendue à un nombre plus ou moins grand de personnes.

« En somme, dit M. Guyau, tous les plaisirs, d'après Bentham, ont sept propriétés. Voulez-vous apprécier la bonté d'une action par comparaison avec une autre, rien de plus facile. Vous êtes enclin, par exemple, à l'ivrognerie ; Bentham ne s'attachera pas à vous montrer dans l'ivrognerie uneaction honteuse, dégradante, mauvaise en elle-même, nullement ; mais il s'engage à vous montrer mathématiquement qu'elle vous sera nuisible. Sans doute, sous le rapport de l'intensité, de la proximité, de la certitude, elle ne laisse rien à désirer, quoique sur ce point une foule d'autres plaisirs puissent rivaliser avec elle. La durée est courte ; il y a là un premier inconvénient. Pourtant à ces quatre premiers points de vue, l'ivrognerie est avantageuse : c'est ce que Bentham appelle, dans le budget moral, la colonne des profits ; mais voyons la colonne des pertes. En premier lieu, fécondité nulle. Quant à l'impureté elle est extrême. En effet, faisons entrer en ligne de compte: 1° les indispositions et autres effets préjudiciables à la santé ; 2° les peines contingentes avenir, résultat probable des maladies et de l'affaiblissement de la constitution ; 3° la perte de temps et d'argent proportionnée à la valeur de ces deux choses ; 4" la peine produite dans l'esprit de ceux qui nous sont chers, tels que, par exemple, une mère, une épouse, un enfant ; 5° la défaveur attachée au vice de l'ivrognerie, le discrédit notoire qui en ré-

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