III. CHITIQUF. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME
suite aux yeux d'autrui ; (JMeris(iU(3 d'un châtiment légal et la honte qui l'accompa^'ne, comme, jtar exemple, les lois punissant la manifestation publique de la folie temporaire produisant l'ivresse ; 7° le risque des châtiments attachés aux crimes qu'un homme ivre peut commettre ; S" le tourment produit par la crainte des peines d'une vie future (?j. Il est évident, conclut lîentham, que mathématiquement rivrognerie est une action mauvaise ; la colonne des pertes probables l'emporte de beaucoup sur celles des profits assurés. L'ivrognerie, au point de vue commercial, serait une mauvaise spéculation ; on « achèterait trop ç her » le plaisir qu'elle procure (1). > Tous ces beaux raisonnements, tout ingénieux ^» .""éfu-
" lalion.
qu'ils sont, pourront-ils jamais remplacer la grande voix de la conscience humaine proclamant son redoutable : non licet ! Nous ne le croyons pas. L'expérience en a été mille fois répétée : ni l'ivrogne, ni le débauché, en présence d'un bien présent et certain, et le risque d'un mal à venir et incertain, n'hésiteront à préférer le certain à l'incertain, d'accord avec le bon sens populaire :
Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, L'un est sûr et l'autre ne l'est pas.
Du reste, est-il bien sûr que la balance entre les avantages et les inconvénients temporels, soient toujours en faveur de la vertu ? Que de cas, au contraire, où le crime peut rester secret et impuni ; où l'injustice et le vol peuvent, sans aucun risque, assurer la fortune d'un chevalier d'industrie ! Que de fois, par conséquent, où toute l'arithmétique morale de Bentbam ne pourra aboutir (ju'â des solutions immorales !...
Quant à sa prétention de subordonner toujours \,Xr^
l'iiltruis- (1) Bentham, Déonlologie, t. I, p. l'JO, trail. franc.
l'intérêt individuel à l'intérêt social, grâce au même calcul, elle est encore plus chimérique.
Et d'abord, il est facile de remarquer que s'il n'y a pas de principe supérieur à l'intérêt individuel, ce serait au contraire l'intérêt social qui devrait se subordonner à mon intérêt individuel, toujours supérieur pour moi en qualité, alors même qu'il serait inférieur en quantité ; et partant toujours supérieur dans les plateaux de la balance utilitaire.
On comprend que l'égoïste recherche le bien des autres, lorsqu'il tourne largement à son propre profit, ainsi une bienfaisance intelligente et éclairée envers les pauvres, les malheureux, qui lui concilie l'estime et les faveurs populaires ; ou bien encore l'amitié qui le fait aimer des autres hommes et contribue si puissamment à son propre bonheur. Mais que lui importe le bien de tous, lorsque sa part ne doit être qu'infinitésimale et à échéance lointaine ; que lui importe l'intérêt social, surtout lorsqu'il est en contradiction manifeste avec le sien propre ? Mourir pour la patrie, sera-t-il pour l'égoïste le sort le plus beau et le plus digne d'envie ? Il est clair que non : ce serait une « mauvaise spéculation » ; il aimera mieux se sauver lui-même que de sauver le drapeau. Bien plus, il estimera qu'une trahison ou quelqu'autre infamie, si elle doit lui rapporter de très grands avantages, sans nuire notablement à la société, ne serait pas un si mauvais calcul, et l'application rigoureuse de l'arithmétique Bentham lui donnera raison. Que de spéculateurs malhonnêtes ont pu s'excuser ainsi d'édifier leur fortune privée, sur les ruines de la fortune publique !
Pour incliner les hommes à subordonner, et au besoin à sacrifier héroïquement, l'intérêt privé à l'intérêt public, il faut donc chercher un principe supérieur à
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l'intérêt privé : le principe du devoir ou de la conscience morale. Soutenir le contraire est une utopie qui ne résistera longtemps ni à la critique de la raison, ni à répreuve de l'expérience.
Cependant (iuel(|ues utilitaires ne désespèrent pas si.iari de tirer de l'intérêt privé bien entendu, une moi-ale assez élevée et assez généreuse pour fonder la vie privée et sociale. Stuart Mill va compléter raritlimétique morale de T3entham en insistant sur la qualité, plutôt que sur la quantité des plaisirs (1 ).Ily a,en effet, des plaisirs de qualité supérieure, tels sont les plaisirs artistiques et désintéressés, et d'autres de qualité inférieure, tels que les plaisirs grossiers des sensations. Les premiers sont de beaucoup préférables et doivent l'emporter dans la balance, d'où il tire la maxime: «le critérium utilitaire ne consiste pas dans le plus sa grand bonheur de l'agent, mais dans la plus grande somme de bonheur général. >
De fait, ce sont les mobiles désintéressés qui l'em- son ap-
1 1 1 • . 1 1 L • plicâlion.
portent souvent dans la conduite des hommes, et qui, grâce à la répétition des actes ont développé les vertus et la morale sociale. C'est ici qu'intervient la fameuse théorie de l'association , qui va fonder la nouvelle morale, comme elle a fondé la nouvelle psychologie. Tous les états présents de notre conscience ne sont que le résultat d'associations mentales longuement élaborées dans notre enfance, et même par nos ancêtres. A l'origine, les hommes ne pratiquaient le bien que par motif d'intérêt et de plaisir égoïste. Mais peu à peu, par la répétition des actes, ce bien est devenu agréable et facile ; il a ainsi acquis un caractère attrayant,
(1) stuart Mill. L'Utilitarisme t. H ; Logique, fln. — Cf. H. Lanret. L't philonophie de iytuart Mill.
maxime ,
qui suffit désormais à nous le faire pratiquer. Nous clierchons le bien pour le bien, sans le mobile primitif de l'intérêt. Ainsi c'est sans effort que nous préférons la mort fi une lâcheté.
C'est On a pu remarquer un phénomène analogue chez (fSitu- l'avare, qui tout d'abord n'aimait l'argent qu'en vue de ^^- son utilité pour certains buts, et qui a fini par aimer l'argent pour l'argent.
Lors donc que ces bonnes habitudes ont été développées et affermies par l'éducation chez l'homme de bien, il s'est formé dans son esprit des associations invincibles entre certains actes et les sentiments agréables de louange, d'estime, d'admiration ; ou bien entre d'autres actes et les sentiments contraires de mépris, de blâme, d'indignation. Voilà ce qui nous explique le phénomène de la conscience morale, tels que le remords ou la joie, le commandement ou la défense . Tout cela n'est qu'affaire d'habitude ou d'associations d'idées, purement arbitraires ou artificielles, variables avec les usages des pays, des temps et des lieux où l'on a été élevé.
Une part Tcllc est l'explicatiou que Stuart Mill nous prode vente, p^gg gj^ qyg j^Q^g adopterlous volontiers si elle était moins systématique et exclusive. L'association des images et des sensations est un phénomène psychologique réel et fondamental de la vie sensible et animale, même chez l'homme, mais en nous s'ajoute et se superpose la vie raisonnable que la sensation ne suffit pas à expliquer. Nous avons démontré ailleurs que l'idée pure, quoique abstraite de la sensation, nous élevait du concret à l'abstrait, du relatif à l'absolu, du contingent au nécessaire, du fini à l'infini. C'est dans ce monde idéal que nous découvrons /a ?;erité, ce qui doit être, tandis que dans le monde sensible nous ne constatons que les faits, ce qui est.