III. CRITIOt'K. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME
justice, offre bien une apparence mathématique, mais ce n'est qu'une apparence. Quand elle est moralement nécessaire, la compensation s'établit sans doute selon les mathématiques, mais ce ne sont pas les mathémati(jues (jui la rendent nécessaire (1). >
Si, au lieu de fonder la justice sur le principe logi- pnncipe que (Videntitr, Littré aimait mieux la fonder sur le urj^roo principe de contradiction, qui en est la formule né- ""p'^î'?' gative, et s'il nous disait avec Spinosa que la moralité consiste à éviter la contradiction dans sa pensée, et qu'il serait contradictoire de vouloir vivre en société et de vouloirètre injuste, nous lui répondrions qu'il commet encore le même passage sophistique en concluant de la contradiction logique à l'injustice morale, ou de la vérité logique à la justice morale. L'absurde ne suffit pas à constituer le mal moral, pas plus que la logique ne suffit à constituer le bien. Vous avez des malfaiteurs très logiques, et qui ne mettent pas la moindre contradiction dans leur pensée, en vivant en société, tout en violant les lois de la justice, car leur pensée étant l'égoïsme parfait, ils usent des lois sociales quand c'est leur intérêt, et les violent pareillement quand ils y trouvent intérêt :leur égoïsme reste toujours d'accord avec lui-même.
Concluons donc que pour passer de l'ordre logique à l'ordre moral, de la vérité au devoir, Littré aurait besoin d'un principe supérieur, et qu'il refuse ce point d'appui. Son impuissance est ainsi démontrée.
Ce passage sophistique de l'ordre logique à l'ordre moral a été renouvelé par Taine d'une manière un ""j"' peu différente, et qu'il sera bon d'indii(uer, ne serait
Tains.
(1) Fouillée, Criliq. des sijslèmes. p. 52.
expose
ce que pour compléter dans ses grandes lignes le tableau de la morale positiviste.
Taine n"a jamais abordé de front le problème moral ; il est juste, pour son excuse, de le faire observer. Après son livre sur Ylntelligencc, — où il a surtout analysé l'intelligence de l'animal, étage inférieur de celle de l'homme, et omis l'étage supérieur, — on aurait pu espérer qu'il traiterait aussi de l'action morale. Il n'en a rien fait ; soit qu'il ait affecté de dégager sa philosophie de toute préoccupation morale, soit qu'il ait reculé devant la tâche d'édifier une science morale, avec des faits et sans principes, suivant sa méthode, ^"n . Toutefois on peut entrevoir sa théorie morale à travers les quelques brefs aperçus, plus ou moins clairs, qu'il nous a laissés dans ses œuvres. Voici comment il l'a résumée lui-même.
« Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. — Ces deux phrases sont toute la morale. >
Pour se faire mieux comprendre, il en donne l'exemple suivant : « Regardez un bien en général, et, par exemple, prononcez ce jugement universel que la mort est un mal. Si cette maxime vous jette à l'eau pour sauver un homme, vous êtes vertueux... Le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier : donc le sentiment et le motif produits par le jugement universel surpasseront en grandeur le sentiment et le motif produits par le jugement particulier. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressé ou affectueux. C'est ce que l'expérience confirme, puisque nous jugeons le motif vertueux supérieur en dignité et en beauté, impératif, sacré. A ce titre, nous