III. CKlïIOUE. — ÉVOLUTIONMSME
faire reposer tout leur système sur deux principes à priori qui sont de véritables «dogmes sans preuve».
Le premier principe fondamental, d'où part tout le Premier système, et (|ui n'est nullement dissimulé par ses f'"'*''*' meilleurs défenseurs (1), c'est la peur du mii^acle ; c'est ainsi qu'ils appellent la création du monde par une Cause suprême ; on a beau leur dire que le miracle étant la dérogation aux lois de la nature, la constitution même de ces lois n'est pas un miracle. N'importe, ils aiment mieux admettre des effets sans cause, plutôt que d'admettre une Cause suprême, produisant le monde et ses merveilleuses évolutions. Du reste, pour éliminer cette cause suprême, il leur suffit d'un trait de plume, d'une épitliète dédaigneuse, telle que < fabuleuse » ou « supra-naturelle >, ou « antiscientifique », accompagnéed'une affirmation hautaine et gratuite qui les dispense de preuve.
Après avoir admis des effets sans cause, il n'y a plus i>euxième de raisonpour ne pas admettre lapossibilité d'effets de plus en plus supérieurs à leurs causes, et de supposer que la vie est spontanément sortie du non-vivant, la sensation du non-sentant,la pensée et la conscience de l'inconscient, l'esprit de la matière. Gomme si une telle explication n'était pas « fabuleuse >, « miraculeuse », < supra-naturelle >, et < antiscientifique » au premier chef!...
C'est là leur second dogme sans preuve. Ils le décorent d'un nom magique : < le devenirs Rien \\est^ tout dément, et change perpétuellement. D'où l'on peut déjà entrevoir l'impossibilité, pour eux, d'asseoir la morale sur aucun principe fixe. Mais n'anticipons pas.
(1) Cf. Fouillée, Ibid., p. 3. — « En dehors de cette doctrine (de l'évolution) il n'y a guère pour le développement des êtres d'autre explication possible que le miracle, c'est-à-dire l'abdication de la science. » Ibid., p. 13.
Troisième Pouv dissîmiiler l'absurdité d'une telle cosmogonie, principe, jj j^g jg^^, sei'virait dc rien d'y ajouter une nouvelle hypothèse, celle de l'unité absolue de toutes les forces cosmiques, et de la persistance de cette même force sous des manifestations diverses mais toujours équivalentes. D'abord l'unité des forces se heurte à la plus simple observation des faits. Les forces qui nous entourent sont multiples, et vous et moi, par exemple, sommes deux et non pas un, quoique nous soyons de nature semblable. Du reste que de natures différentes de la nôtre ! Les phénomènes de conscience sont irréductibles aux phénomènes inconscients, la pensée à la forte brute, et M. Fouillée lui-même hésiterait sans doute à assimiler ses « idées-forces >, à des chevaux-vapeur. Ne voir entre eux que des différences de degré dans la même nature, c'est faire violence aux faits, ou se payer de mots. D'autre part, il est impossible de soutenir l'équivalence de toutes les manifestations de cette force soi-disant unique, depuis la matière brute, à travers la série ascendante des êtres végétaux et animaux, jusqu'à la conscience et à la pensée pure de l'homme; nous voyons là non une égalité, mais un merveilleux progrès s'élevant d'étapes en étapes de l'infiniment petit à l'infiniment grand.
Or prétendre que l'infiniment grand est sorti spontanément de l'infiniment petit, que la pensée est le produit spontané d'un amas de causes inintelligentes, c'est là non pas un mystère, mais une contradiction flagrante, puisqu'elle fait sortir spontanément le plus du moins et l'être du néant ; c'est encore le fameux principe du « devenir spontané» ou des effets sans cause ; et s'il fut jamais une cosmogonie vraiment fabuleuse et absurde, la voilà. La nôtre fait aussi sortir l'être du néant, mais par l'activité féconde d'une cause première ; ce qui est bien différent. Elle met l'intel-
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ligence au dél^ut et non au terme de l'évolution ; elle est partant très raisonnable, alors même qu'elle ignorerait le coiniiiont de cette production créatrice. Mais n'insistons pas sur celte critique fondamen- '^"•»«-
' '■ quences
taie de l'évolutionnisme, que nous avons développée '^°'^}i* ailleurs; aussi bien ne s'agit-il ici que de ses con- »oiouon. clusious morales, et de la manière dont elle prétend résoudre à son tour l'antinomie de l'égoïsme et de l'altruisme.
Pour Herbert Spencer(l)ettouslesévolutionnistes, les moîurs humaines constituent une étape de l'évolution universelle, et ne sont qu'un chapitre de l'histoire naturelle. Si les mœurs de l'homme, si dillérentes de celles des animaux, ont pourtant avec elles quelque ressemblance, cela tient sans doute à une commune origine. Aussi pour les étudier, faut-il adopterla même méthode: l'observation extérieure. L'observation de nous-mêmes par le dedans est illusoire ;notre conscience fourmille d'illusions relie n'est elle-même qu'une résultante, un produit nécessaire des divers milieux où elle s'est lentement développée à travers les siècles. C'est cette lente élaboration qu'il faut étudier.
Or l'évolution, ayant élevé la poussière atomique jusqu'au seuil de la vie. et la vie elle-même de degré en degré,pardescomi)lications croissantes, jusqu'aux plus hautes manifestations de l'animalité, a fini par produire l'être humain.
L'homme n'est donc qu'un animal comme les autres, d'un organisme plus compliqué sans doute, mais de même nature. Cette organisation plus complexe
(1) Cf. Spencer, consultef surtout The dala of el/iics (les données de la morale) traduit sous le titre de Les basca de la morale évolutionnisle. Cet ouvrage complète l'œuvre encyclopédique commencée par les Premiers principes, les Principes de la Biologie, lea Principes de la Psychologie, les Principes delà Sociolor/ie. etc.
produit en lui des sensations, des besoins et des appétits plus complexes, qui le distinguent aujourd'hui. Evoiuiion A l'origine, c'est Tappétit le plus simple, la recheriiisiincis. che instinctive du plaisir qui le guide. Peu à peu l'expérience lui montre qu'il faut modérer ses plaisirs, si l'on ne veut pas les payer trop cher, et même se priver de certains plaisirs immédiats, pour s'en ménager d'autres à venir plus considérables. Il apprend ainsi à être prévoyant et sage. Bientôt l'isolement lui pèse; seul il est triste ou exposé à mille dangers ; l'instinct le pousse vers l'état social ; et ce nouvel état engendre de profondes modifications dans ses habitudes de vie. Pour vivre ensemble, en effet, il faut des concessions mutuelles , des égards et un respect mutuels ; bien plus, il faut une certaine sympathie, il faut vouloir du bien à ses semblables : les aider pour qu'ils vous aident, les secourir pour qu'ils vous secourent, les aimer pour qu'ils vous aiment.
Du reste, d'après Spencer, aucun raisonnement n'est nécessaire pour éveiller ces sentiments, le mécanisme seul du nouveau milieu suffit. < La société est un vaste organisme ; qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu' un membre ressente par contre-coup et par action réflexe les plaisirs ouïes peines d'un autre membre?... Membre d'un même corps social, nous sommes tous frères siamois par la tête et par le cœur... Cette sympathie fatale entre les hommes, qui s'explique physiologiquement par les lois du mouvement réflexe, s'explique par les lois de l'association des idées, c'est-à-dire par un mécanisme d'images... Les sentiments sympathiques ne sont que des sentiments égoïstes réveillés par une contagion intellectuelle ou nerveuse et pour ainsi dire, électrisés par induction (1). >
(1) Cf. Fouillée, Critique des systèmes, p. 4.
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L'exi)licatioii n'est sans donte pas très claire, et elle semijle confondre runité morale des citoyens dans l'Etat, avec l'unité physique des membres d'un même individu, mais continuons. Ce nouveau sentiment de Valtriiisme se tire donc du premier, Vrgoïsme, non par éijuivalence, mais par voie d'évolution qui élève du simple au compliqué, et qui enrichit l'être en l'élevant.Ces deux dispositions, si difTérentes,sont ensuite transmises à la race par hérédité. Ainsi, par exemple, le premier instinct du chien est de poursuivre le gibier; mais on peut développer en lui une tendance opposée et en faire un chien d'arrêt. Puis, par un simple croisement, les deux tendances se réuniront dans un même type ; la nouvelle race poursuivra ou arrêtera à volonté. Ainsi a dû se former l'union actuelle de l'égoïsme et de l'altruisme, dans les races d'hommes contem})oraines. C'est une sorte de « capital moral », légué par nos ancêtres.
L'oridne de ces deux sentiments opposés, leur Expuca-
^ ^'^ lion de
équilibre ou leur lutte, suffisent à nous expliquer u cons-
■* *■ ciencc.
tous les phénomènes de la conscience morale. Leur équilibre explique la yaix d'une bonne conscience ; leur lutte explique la tentation, et, après la défaite, la rupture d'é({uilibre explique le remords.
Leur origine héréditaire explique pareillement le caractère ^^m^ de certains sentiments, par exemple, celui de patriotisme. « Le temps, ce grand et patient ouvrier de toutes choses, a fait peu à peu d'un intérêt collectif, notre intérêt particulier ; nous sentons l'injure faite à autrui comme une injure personnelle, et c'est ce retentissement d'un intérêt de race dans un individu, que nous prenons pour un penchant inné au désintéressement (1). y>
(1) Fouillée, Critique des sijst., p. 8 et suiv.
ss
du devoir.
L'universalité et Vimmutabilité de certains sentiments, chez tous les hommes, sont aussi faciles à expliquer. Les hommes ont partout rencontré certaines conditions d'existence, toujours les mêmes pour toutes les sociétés, <:< comme il y a certaines règles de construction partout identiques pour les maisons. Il ne pouvait manquer d'en résulter certaines lois immuables de morale >.
^g- La nécessité Qi le caractère obligatoire de certaines lois absolues seront moins faciles à expliquer, et c'est ici que nous attendons nos adversaires. Ils nous disent que lorsque l'habitude altruiste s'est transmise à travers de longues séries de générations, elle s'est fixée dans la race comme une habitude invétérée, et qu'alors « quand nous voulons opposer la force de notre intérêt individuel ou de notre passion passagère à cette sorte de puissance sociale qui réside en nous, nous éprouvons un sentiment de contrainte, un sentiment analogue à celle de l'individu qui lutte au dehors contre la société ».
Critique. sai;js doute, répondrons-nous, une habitude invétérée peut nous imposer une nécessité iJhysique, maïs elle ne peut suffire à créer une nécessité morale. La nécessité physique qu'éprouvent les habitudinaires du tabac ou de Talcool, n'équivaut nullement à une obligation morale. Le fumeur a beau éprouver le besoin impérieux de fumer, il ne voit pas cependant la moindre obligation morale de fumer ; et l'alcoolique, loin de se croire moralement obligé à s'enivrer de nouveau, sait très bien au contraire que sa conscience le lui interdit. Il n'y a donc là qu'une confusion grossière entre la nécessité physique de l'habitude et la nécessité morale de la loi, antérieure et supérieure à toute habitude.
M. Fouillée, lui-même, en fait l'aveu. < On le voit,
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dit-il, la doctrine de l'évolution, telle que Tentendent Darwin et Spencer, remplace i'obli<,'ation morale du spiritualisme par une sorte d'obligation physique (1). > Il est clair que ce serait la légitimation de toutes les passions, et surtout des plus brutales. La passion s'érigerait en loi.
A cette objection fondamentale, Bain a essayé timi- '^^"j*"! dément une réponse, adoptée par Spencer, faute de ^'*°^J^ mieux, et que M. Fouillée a l'indulgence de trouver « ingénieuse, mais pas de tout point suffisante ». Grâce à l'évolution, toujours féconde en résultats imprévus, la conscience de l'individu tend à l'imitation des trii)unaux civils, et, par imitation, elle juge et commande. En sorte que l'individu devient, par imitation, non seulement un petit monde, mais « un petit état où se retrouvent le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ».
L'évolution est vraiment aussi < ingénieuse » que sa disle Deus ex machina du poète, mais puisqu'on nous accorde que la conscience s'érige en tribunal, que ce soit à l'imitation des tribunaux civils, ou que les tribunaux civils soient, au contraire, une imitation de la conscience, ne discutons pas ces détails.
Demandons seulement le rôle qu'on prétend faire jouer à ce tribunal. Ne doit-il que sanctionner la tendance physique la plus nécessitante, et lui donner le caractère obligatoire? C'est bien la pensée de l'auteur : « La nécessité extérieure et sociale (physique) prend ainsi la forme d'obligation morale ou de commandement extérieur. » — Dans ce cas, la solution de la difficulté n'a pas fait un seul pas. Il reste toujours à dire pourquoi la passion la plus forte, qui nous entraîne, n'en est pas moins condamnée par la con-
(1) Fouillée, iftirf., p. 10 et 11.
cussion .
science ; pourquoi « l'avarice qui apparaît comme une passion irrésistible, n'apparaît pas pour cela comme un devoir; la vertu, au contraire, se dégageant de la passion, s'érige en loi ». C'est là un fait de conscience évident et fondamental, où vient se briser la théorie qui ose le contredire, sous prétexte de Texpliquer.
Il faut donc aller plus loin ; après avoir reconnu que la conscience s"érige en tribunal, il faut lui reconnaître un rôle digne d'elle ; or ce rôle n'est pas celui d'une lâche complaisance pour le plus fort, mais d'une rigoureuse justice. Loin de consacrer la force brutaie triomphante, elle la flétrit lorsqu'elle est injuste ; elle encourage et soutient la vertu chancelante, quoiqu'elle soit la plus faible ; elle appelle à son tribunal tous les instincts de la nature, et l'amour de soi et l'amour des autres, et, loin d'être exclusive ou intolérante, elle les approuve tour à tour lorsqu'ils sont raisonnables, ou les condamne impitoj^ablement, malgré leurs résistances et leurs exigences impérieuses, qui voudraient faire la loi et ne le pourront jamais.
Voilà ce que proclame, à tout homme sincère et honnête, la grande voix de la conscience. Cette voix est donc distincte de la voix tumultueuse des passions et des habitudes innées ; elle leur est supérieure, puisqu'elle les contrarie et les appelle à son tribunal pour les juger.
La tentative de l'école évolutionniste qui essaie de les confondre, est donc radicalement fausse et condamnée à un échec certain. Impossible d'expliquer l'oljligation morale par la nécessité physique des vieilles habitudes ; la voix delà conscience, par la voix de la passion la plus forte.
Expiica- Cette tentative n'est pas plus heureuse lorsqu'elle a
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propres pour dernier objet de nous expliquer le progrès moral, et de le provoquer chez l'individu ou dans la société.