III. rRITini K. — ÉVOLUTIONNISME
Puisque dans la nature, nous dit-on, les fHres se développent et se succèdent suivant un progrès continu, s'élevant du simple, mu composé, de l'homogène à l'hétérogène, de l'inlérieur au supérieur, par la seule vertu de la sélection naturelle, de l'adaptation aux milieux ambiants, etc. . ., l'humanité, loin d'éciiapper à cette loi, doit tendre toujours vers un état supérieur de moralité croissante. Un temps viendra où, l'altruisme ayant lentement grandi aux dépens de l'égoïsme, le dévoûment le plus pur fera partie des qualités héréditaires, et se pratiquera sans elfort ; c'est tout naturellement que chacun sera vertueux et donnera sa vie pour le salut du prochain !... L'âge d'or est devant nous, et non pas derrière; un S. Vincent de Paul est un homme qui avance sur l'évolution moyenne ; un criminel est un homme qui retarde. C'est là tonte la difTérence.
Voici la magistrale réfutation qu'un illustre conférencier de Notre-Dame, a faite de ces dangereuses Zm"^ utopies.
< En tout ceci, Messieurs, je vois des pensées ingénieuses mêlées à des postulats arbitraires. Pourquoi un état supérieur prévaudrait-il nécessairement sur un état inférieur ?Vous invoquez l'histoire naturelle; mais l'histoire naturelle nous apprend que des espèces très parfaites ont disparu pour toujours, tandis que des organismes infimes se perpétuaient sans aucun progrès. Etsurtout pourquoi l'altruisme est-il déclaré supérieur à l'égoïsme ? Si c'est à raison de son excellence absolue, nous voici en pleine métaphysique, aux antipodes de la doctrine naturaliste. Estce seulement parce que l'altruisme est plus compliqué ? Gela peut constituer une supériorité organique, mais quel rapport cela peut-il avoir avec une supériorité morale ? qui m'oblige de contenter l'instinct
il'Hiilsl.
complexe, au détriment de la tendance simple ? Non, non, si vous ne faites appel à un principe transcendant,vous ne persuaderez jamais à un homme égoïste, — qui, d'après vous, a le droit de l'être, — qu'il est mieux d'aimer l'humanité à ses dépens, que del'airaer à son profit. Dans les deux cas n'est-ce pas la même humanité qu'il chérit et qu'il sert? Et puis vous nous parlez d'un progrès continu : où avez-vous vu dans l'histoire cette continuité ? Si les hommes de dévouement sont en avance sur le développement général, ces types avancés se sont vus de tous les temps , et si les scélérats sont en retard, on ne s'aperçoit guère que le nomhre de ces attardés diminue.
« En vain, dans leur orgueil, les théoriciens de l'évolution nous montrent à l'horizon de l'avenir l'âge d'or qu'ils ne veulent plus chercher au berceau de l'humanité. En vain se flattent-ils de trouver des formules d'éducation, qui hâteront le perfectionnement cérébral de la race et feront apparaître une génération d'altruistes, naturellement oublieux de leur propre bonheur, uniquement épris de celui des autres. Alors, nous disent-ils avec enthousiasme, plus ne sera besoin d'une morale obligatoire ; la force persuasive du bien à faire entraînera tous les hommes. Chimères et mensonges que de telles promesses ! Ce qu'il est plus facile de prévoir, cest qu'une pareille doctrine, en chargeant la nature d'opérer pour l'homme, en reportant sur le perfectionnement spontané de l'espèce la tâche que la vieille morale confiait à l'elfort individuel, aura pour elïet certain de faire reculer l'humanité vers l'égoïsme (1) . »
S"itt jMalgré son admiration pour la morale évolution
l 'évolu lion.
(1) D'Hulst, Conférences de\.-D., 1891, p. 70.
m. CRITIQUE. — ÉVOLUTIONNISME 391
niste, M. P'oiiillée n'a pas de peine à reconnaître qu'elle est ici insuffisante, trop étroite et trop exclusive, et qu'elle demande à être < élargie » et complétée, nous allons voir de quelle manière originale.
< Pour amener l'humanité, dit-il, à mettre en pratique ce genre de désintéressement (donner sa vie pour la patrie), M. Spencer ne compte pas sur un autre mobile que les habitudes héréditaires d'altruisme et de dévouement sympathique, produites mécaniquement par la solidarité des intérêts au sein de la société. C'est, en queb^ue sorte, par la seule soudure des égoïsmes et des sensibilités qu'il veut rendre l'individu altruiste. Nous, sans nier ce qu'il y a de vrai dans cette évolution mécanique des intérêts qui tendent à se confondre de plus en plus, nous la croyons insuffisante pour produire la conciliation finale et complète de i'égoïsme et de l'altruisme. Nous allons doue faire appel, pour réaliser de plus en plus l'idéal de désin téressemen t,à un autre moyen que le frottement mutuel des intérêts. »
Ce moyen, pour M. Fouillée, on le devine déjà, c'est la puissance de Vidée- force, de l'idéal intellectuel, dont il prétend faire « le point de départ d'une évolution d'un nouveau genre (1) >. L'évolution intellectuelle et consciente doit compléter l'évolution purement sensible et organique de Spencer, et pousser l'homme à la fois par en haut et par en bas, par l'esprit et par les sens, dans la voie du progrès.
L'homme, en effet, n'est pas seulement un être sensible, comme l'école anglaise le suppose, mais encore un être intelligent. Or la sensation est individuelle et partant tout égoïste. Au contraire, la pensée pure étant abstraite de toute forme individuelle « n'est donc pas
(1) Fouillée, Critique des systcmes, p. 19 et suiv.
égoïste... on pourrait même dire que la pensée, par son caractère impersonnel et objectif, est essentiellement altruiste... Le caractère essentiel de Pintelligence, c'est de tendre à l'objectivité, par conséquent à rimpersonnalitéetà l'universalité: ce qui est universel peut donc seul la satisfaire dans son exercice.-. Tant qu'il reste devant ma raison un être privé de bonheur, elle n'est pas satisfaite dans sa tendance à l'universalité : pour que je sois vraiment heureux, en tant qu'être raisonnable, il faut que tous les autres êtres soient heureux. La conception de ce motif idéal (de l'abnégation)... est la vraie conciliation de l'égoïsme et de l'altruisme que cherche M. Spencer (1)».
Critique Nous voîcl, sans nous en douter, revenus en plein
de cet r
essai, océan métaphysique. Mais ce n'est pas nous qui reprocherons à M. Fouillée de faire si souvent de la métaphysique... sans le vouloir. Toutefois, nous devons le faire remarquer. Introduire tout à coup dans la morale naturaliste un élément inattendu, une notion de moralité transcendante, un idéal d'abnégation, une notion de liberté idéale à réaliser, que rien dans les antécédents logiques du système ne prépare et ne rend possible, c'est là, comme on l'a déjà observé, € une sorte de coup d'Etat philosophique (2). > Idéal II faudrait toutefois que l'idéal ainsi entrevu par Ihiméri- l'homme ne fût pas seulement un beau rêve et uneil- ''"^' lusion volontaire. Autant, s'il est la vérité, il aura de force pour séduire le cœur de l'homme, et l'élever aux héroïsmes sublimes du devoir désintéressé et du sacrifice de soi-même ; autant il sera vain et inefficace, s'il est une mystification et un mensonge facile à dévoiler.
(1) Fouillée, Ibid., p. 18, 19.
(2) Mgr d'Hulst, Conférences, 1891, p. 84.
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M. Fouillée dit qu'un tel idéal ne serait pas encore une « pure illusion, >niais une force motrice '^1). — Sans doute, c'est une force, comme toutes les iilées fausses et chimériques, jusqu'au moment où lillusion est démasquée: alors elles n'ont plus de prise sur l'esprit humain. Ainsi, par exemple, l'idée de < croquemitaine » est une force... tant que l'enfant croit à sa réalité.
Or laquelle de ces deux hypothèses est celle de M. Fouillée? Nous crai^^nonsbien(iuece soit la seconde; c'est du moins la seule qui puisse cadrer avec son système. Cet idéal qu'il faut poursuivre «. étant, nous dit-il lui-même, tout hypothétique et problématique,» n'est donc pas une vérité absolue ; il n'est qu'un beau rêve, « une forme de la pensée toute transitoire et destinée à disparaître un jour (2). »
Mais alors pourquoi le poursuivre, s'il n'est (fu'un Pourquoi
p . .» -Il- subir un
rêve fugitif ; pourquoi le laisser hanter mon cerveau jougchi-
, ... T^, uuTique?
et m exposer a ses attraits tascmateurs ? Plus je me prends à raisonner de sang-froid en face de cette chimère, plus le désintéressement et le sacrifice de moimême à cette vaine idole, pétrie de mes mains, me paraît absurde ; plus sa tyrannie me paraît injustifiée et déraisonnable. Avant d'accepter son joug, qu'on me montre ses titres à la domination ? On me répond seulement que la sensation est individuelle et partant égoïste, tandis que la pensée est universelle et partant altruiste. Mais ce sont là des jeux de mots et de vaines subtilités. Ma pensée m'est aussi personnelle, et peut être aussi égoïste que ma sensation ; et si elle
(1) Fouillée, Ci'itiq. des systèmes, préf. p. Xll.
(2) Fouillée, Crili(/iie des si/stètnes, p. XII, p. 10. — « Rêvez doncjeunes gens ; .sur les confins de la science positive, il y a de la marge pour les écarts de l'imagination. 11 reste une zone inexplorée, la zone du possible, où l'esprit peut se créer de riants fantômes, et poursuivre un fugitif idéal. » Zola, Discours à l'Association des Etudiants.
atteint l'universel, le vrai, le bien, le beau, c'est pour en jouir et non pour s'en priver. Ce n'est donc pas toujours un amour désintéressé, quoiqu'il soit très noble et très élevé. Confondre l'universel avec le désintéressé, c'est retomber dans le sophisme logique de Taine, réfuté plus haut.
Enfin cet idéal, que ma pensée recherche et poursuit, n'est pas davantage la totalité des êtres individuels. Aussi lorsqu'on ajoute que « tant qu'il reste devant ma raison un être privé de bonheur, elle n'est pas satisfaite dans sa tendance à l'univei'salité, » je n'hésite pas à le nier, car la tendance idéale de la pensée ne la porte nullement à aimer tous les individus. Encore moins peut-on conclure que « pour être vraiment heureux il faut que tous les autres êtres soient heureux, > non seulement les êtres qui me sont chers dans ma famille ou parmi mes amis, mais l'humanité tout entière, et même tous les autres êtres de l'univers, plantes et animaux, — car telle est bien l'assertion répétée de M. Fouillée (1), — cette conclusion ne serait pas moins fausse que les prémisses. Du reste, sondegré d'invraisemblance suffit à avertir que ce n'est là qu'un rêve généreux jusqu'à l'excès, qui risque, en élevant si haut l'idéal de la perfection altruiste, d'attirer peu de clients, au moins parmi les humains, à cette morale de l'avenir que son fondateur appelle avec modestie « la morale de l'Espérance >.
Toutefois si M. Fouillée, par la logique de son ''de m"' système, est conduit à adopter cette seconde solution, Fouillée, est-il vraiment si éloigné de la première, la solution métaphysique ? C'est lui-même qui va nous répondre,
(1) Fomllée,Critique des systèmes, p. 31. — C'est aussi la pensée de Zolaqui fonde notre amour pour les animaux sur notre ressemblance avec eux : « Il y a, dit-il, des vaches et des ânes d'une importance extrême ».
Aveux in-