‹ La liberté et le devoirChapitre 178 sur 205 · II. CHITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISML 'lOit · texte numérisé non relu

II. CHITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISML 'lOit

nous, par quelle incroyable nnUaniorpliose, la raison pure, trompeuse par elle-même, devient-elle tout à coup certaine et iniaillible, lorsqu'au lieu de^^os^r une idée, elle Vimitose à notre volonté ? Si la raison se contente de i)Oser l'idée de loi et de devoir, je puis et même je dois lui attribuer un caractère illusoire, comme à toutes les autres idées si)éculatives ; ce n'est qu'une « a[)parence > de la raison pure, que Kant a vigoureusement démasquée ; et lorsque cette même idée de loi et de devoir commande l'obéissance, comment cette « apparence > devient-elle tout à coup une réalité objective, certaine et indiscutable ?

Ou bien parmi toutes les idées métaphysiques, également subjectives et illusoires, ferez-vous une exception en faveur de l'idée pure de loi et de devoir; et comment soutiendrez-vous ce privilège unique, pour « les besoins de la morale »? Voilà le paradoxe de Kant, et la contradiction secrète entre les deux parties de sa critique, qu'il ne parviendra pas à supprimer.

Je sais bien qu'il répond qu'il y a une dilFérence "^ant

essentielle entre les deux raisons. Il faudrait se défier «»" paradoxe.

de la raison pure, parce qu'elle cherche à sortir d'ellemême, en s'objectivant, en regardant sa forme idéale comme l'expression d'un ol)jet réel, alors qu'il n'exprime que la constitution organique du sujet pensant ; tandis que la raison pratique ne sort pas d'elle-même en se commandant à elle-même.

Sans doute, répliquerons-nous, le commandement Réponse. ne sort pas de nous-même, mais il suppose un devoir réel etobjectif,quenous ne puissions pas soupçonner d'être une illusion, un simple préjugé inné de notre esprit, une habitude impérieuse due à l'hérédité et variable avec les races ; en un mot, il suppose un devoir absolu, qui seul a le droit de commander catégoriquement.

Le commandement de la raison, sous son air pratique et immanent, contient donc de la spéculation et beaucoup de spéculation, car agir moralement c'est encorespéculer.G'estspéculer sur l'objectif et l'absolu du devoir, du bien et du mal, de la liberté humaine, de la fin en soi ou idéale, et d'une multitude de principes moraux ; en un mot, c'est spéculer sur l'idéal moral que l'on cherche à réaliser. Que si la spéculation est frappée d'impuissance ou d'interdit, l'action morale sera frappée du même coup, car il est impossible pour l'homme d'agir humainement sans penser. e?emp?es Prcnous comuic excmplc, à la suite de Kant,le précepte : tu ne dois point inentir. Ce commandement présuppose toute une métaphysique : il suppose la notion de vrai et de faux, de bien et de mal ; l'idée d'être intelligent et libre, et de ses rapports avec la société humaine ; l'idée de parole et de son rapport moral avec la pensée ; l'idée de mensonge et d'intérêt à mentir; l'idée de loi universelle et absolue, car cette loi s'applique à tous les êtres doués d'intelligence, etc. Que si toutes ces idées sont un rêve d'un monde imaginaire, le précepte en question cesse d'être intelligible et raisonnable, il n'est plus qu'un retlet illusoire de ce monde imaginaire, dont la critique de la raison pure nous a à jamais délivrés.

Par ce simple exposé général, on peut déjà comprendre combien est ardue et périlleuse, la tâche que s'est imposée Kant, en entreprenant de réédifier par la raison pratique, l'édifice renversé de fond en comble par la raison pure. La tâche paraîtra surhumaine et défiant toutes les subtilités du génie de Kant, si nous l'analysons dans ses principaux détails. Pour nous en mieux convaincre, suivons-le dans sa démonstration du devoir, de la liberté, et de l'idéal moral.

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La première notion métaphysique relevée par Kant i- v« est celle du devoir. Toutes les autres : la liberté, Kantien, l'âme, la vie future, Dieu, la fin en soi. l'idéal moral, seront ensuite relevées, mais seulement à titre de conséquences ou de « postulats > du devoir. Il importe donc de voir la méthode critique employée pour assurer la solidité de cette première assise delà nouvellemorale.

Kant nous montre d'abord, comme une puissance absolue, cette grande voix du devoir, impératif catégorique,qui retentit au fond de notre conscience, y rend des oracles comme dans un temple, ou des jugements comme dans un tribunal suprême ; et devant cette puissance, il s'incline, et suspend son impitoyable critique. Avant môme de s'enquérir de ses titres au commandement absolu ; avant de connaître l'origine, la fin, le contenu de ses ordres, il fait sans hésiter un acte de foi, et de foi aveugle, au devoir: « Douter du devoir, dit-il, c'est déjà transgresser le devoir. >

Cette justification du devoir, il ne l'essaie même pas sérieusement; il se contente de faire appel au bon t'ose sans

se

sens, à ce sens commun qu il n'a cessé de dédaigner et j"siifier. de contredire par toutes les démolitions de sa critique à outrance. « Cette justification des principes moraux comme principes de la raison pure, dit-il, on pourrait l'établir aisément, et avec une suffisante certitude, par un simple appel au jugement de la raison commune (1). »

Ce manque de logique, quoique dicté par la sagesse et d'honorables scrupules, ne pouvait satisfaire les logiciens à outrance, nous allions dire les enfants terribles du kantisme, qui rêvent d'une morale sans

(1) Kant, Cr'xliqne de la raison pratique, (Barni) p. 27G.

obligation ni sanction. Voici avec quelle franchise de mauvaise humeur M. Fouillée s'en explique : « La critique de la raison pure pratique est renvoyée Critique à la publication de la Cantique de la raison pratique Fouillée. Par malheur, elle manque dans ce dernier ouvrage, comme dans les Fondements de la métaphysique des mœurs.Oïi dirait que Kant a reculé soit devant la difficulté, soit devant l'audace de la tâche: critiquer la moralité même, chercher si elle n'a pas, elle aussi, ses illusions inévitables, mettre en question le devoir et discuter ses commandements ! — Par un sentiment honorable, sans doute, mais peu philosophique, Kant paraît s'être arrêté... Il en résulte que la morale de Kant demeure sans fondement, puisque l'essentiel y est négligé. Dans la Critique de la raison pratique (dont le titre est trompeur), Kant se borne de nouveau à une analyse purement métaphysique du devoir, qui n'est toujours qu'une analyse déguisée des conditions de sa possibilité. Quand il en faudra venir à la question capitale: «oui ou non, le devoir est-il réel et objectif"? » nous verrons Kant se contenter à peu de frais et finir par faire appel à un acte de foi. Avant d'en arriver à cette extrémité, il n'essayera point de tous les procédés d'une méthode vraiment scientifique ; il ne se demandera point si la psychologie, la physiologie, l'histoire ne pourraient élucider la question. Des hauteurs abstraites où il s'est placé, il dédaignera toutes les sciences concrètes, toutes les sciences de la réalité. Il n'essaiera pas non plus une solution sceptique de la question, pour apprécier jusqu'à quel point son acte de foi est « nécessaire »... Qui sait si les impératifs catégoriques sont aussi indispensables à l'humanité que Kant le suppose ? En somme, Kant finira par prendre pour accordé tout ce qui était en question, et ses disciples feront de même.

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Ce n'est [)lus un procès institué en vue de la vérité ; tout se toiniine en un noble panégyrique de la morale absolue et impérative ; ce n'est plus une critique,cesi une adoration (1). >

Ce n'est pas nous qui nous plaindrons que Kant se ^^y^ soit arrêté, par un sentiment d'honnêteté qui Tlionore, aux bords du goulîre qui est le scepticisme en morale, et qu'il ait reculé devant le crime d'y précipiter l'humanité,mais nous avons droit de lui reprocher d'avoir manqué en cela de logique. Il aurait dû reconnaître que le principe qui entraîne si logiquement des conséquences si absurdes, devait être lui-môme faux, et renier le scepticisme théorique, puisqu'il entraîne le scepticisme pratique. Mais comment demander à l'auteur de la Critique de la raison piire^ de renier son « chef-d'œuvre > !

Kant, et à sa suite tous les criticistes et néo-criti- "ne foi

' aveugle

cistes, en sont donc réduits à fonder la science morale ,"*.p«°'

' fonder la

sur un acte de foi, et de foi aveugle, en la certitude '^'^n'^e. objective et absolue du devoir. M. Renouvier, pour éviter ce reproche de contradiction, supposera que la foi est aussi à la base de toutes les autres sciences, et que la morale rentre ainsi dans la loi générale. « La philosophie s'expose, dit-il, mais ne se prouve pas. > Mais il n'évite ainsi une difficulté, que pour en provoquer une autre encore plus grave. Ce n'est plus un dogmatisme partiel et purement pratique, comme celui de Kant, c'est un dogmatisme universel soutenu précisément par un esprit critique.

Non, la science digne de ce nom, ne se fonde pas sur un acte de foi aveugle, pas même sur une confiance aveugle en la rectitude native de nos puissances. Si j'ai foi en ma puissance de marcher, c'est

(1) Fouillée, Critique des systèmes, p. 135.

parce que j'ai conscience que je mai'che réellement; si j'ai foi en ma puissance de voir, d'entendre, de concevoir, de raisonner, c'est de même parce que je vois avec évidence toutes ces puissances en exercice atteindre leur fin, leur objet. J'entends, je vois, je raisonne, donc je puis voir, entendre, raisonner... L'évidence objective, et non la foi aveugle, est donc à la base de toute science. On voit combien il en coûte auxcriticistesd'avoirniél'évidenceobjective, sous prétexte que le passage du sujet à l'objet est impossible ; ils en sont réduits à transformer leur criticisme en dogmatisme aveugle ! « Ce n'est plus de la critique, c'est de l'adoration » devantunmvstérieux inconnu!...

L'autono- ' Cependant il ne suffit pas à Kant d'imposer à notre

raie du "■ ^ '

devoir, foi le devoir, comme un prmcipe indiscutable ; il faut encore qu'il nous l'explique, nous le montre raisonnable, car une règle d'action qui ne serait pas raisonnable serait en contradiction avec notre nature raisonnable.

Et d'abord, d'où vient-il, le devoir ? quel est celui qui commande ? Kant,enchaîné par ses principes subjectivistes, qui interdisent au sujet connaissant de < sortir hors de lui-même », reste donc enfermé dans son moi. Pour garder à sa science son caractère d'immanence, il nous répond que c'est la raison qui se commande à elle-même. La raison doit être« autonome » pour demeurer «immanente ». Et lorsqu'il parlera bientôt de la liberté, il ajoutera que la raison se commande « librement » à elle-même.

Nouveau N'iusistous pas ici sur ce dernier point qui est pour

paradoxe. ••i,-iir • i

le moins inintelligible. La raison et la conscience témoignent à la fois, que toutes les lois naturelles ont un caractère nécessaire. La liberté divine elle-

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même, nous l'avons vu, n'y pourrait rien clianger, puisqu'elles reposent sur l'essence même des choses ;à plus forte raison la liberté humaine.

Quant ;'i transformer ma raison individuelle, écho de la raison divine, en principe premier < autonome », légiférant en son nom propre, c'est là une exagération, où seul l'esprit de système a pu conduire Kant. Qui pourra me faire croire que c'est moi-même, Pierre ou Paul, qui ai jamais eu l'idée et la puissance d'élaborer, de promulguer et de m'imposer à moi-même ces grandes lois du Décalogue : tu ne mentiras pas, tu ne tueras pas, etc. ?... ; ces grandes lois, dis-je, qui régissent depuis des siècles, et régiront éternellement tous les êtres raisonnables, sur tout le globe, et dans tous les mondes réelsou possibles, etquime dépassent évidemment de toute la distance infinie qui sépare le nécessaire, l'éternel et l'absolu, du contingent, du périssable et du relatif?Supposer que c'est moi-même qui crée le devoir absolu, n'est-ce donc pas* me supposer égal et même supérieur à l'absolu, me divininiser, me faire jouer un rôle non moins ridicule que contradictoire ?

Après avoir ainsi déifié ma raison en la déclarant L-auiono- « autonome >, aurai-je du moins rendu plus raison- l'ubiinable le caractère d'impératif catégorique que revêt son commandement ? Suis-je vraiment tenu de m'obéir à moi-même ? Si c'est un supérieur légitime qui me commande, on comprend le caractère absolu de l'obligation ; la violer serait violer le droit légitime du supérieur, le droit d'autrui ; mais si je me commande à moi-même, en n'obéissant pas, je ne viole aucun droit que le mien, je ne fais tort qu'à moimême, ce qui n'est pas une injustice : < scienti et volenti 71071 fit injiiriay».

On ne peut se lier soi-même en justice et dans le

galion.

Hésitations de Kant.

sens rigoureux du mot ; être à la fois supérieur et inférieur, créancier et débiteur, juge et partie. Aussi le mot d' « autonomie » n'a-t-il jamais eu que le sens d'indépendance, et nullement celui de soumission à ses propres lois, inventé par Kant. L'autonome fait ce qui lui plaît: si donc la raison se posait à ellemême, au lieu de le recevoir d'en haut, le précepte : sois raiso7inable, — il faudrait sous-entendre : si tu veux suivre ta nature raisonnable; car s'il me plaît, à moi, de n'être pas raisonnable, c'est mon affaire, puisque je suis mon maître. Avec l'autonomie, plus d'impératif catégorique, plus de morale obligatoire, mais seulement persuasive ; plus de préceptes, rien que des conseils facultatifs.-

Kant a-t-il entrevu la contradiction secrète entre ces deux termes qu'il veut accoupler quand même : autonomie et impératif catégorique ? Je l'ignore, mais je suis surpris qu'après avoir cru suffisant de donner à la raison individuelle le rôle de législateur etde juge, il fasse apparaître tout à coup un Juge suprême, armé de « promesses et de menaces dans la vie éternelle >. On sent que l'esprit du grand philosophe est ballotté par deux courants contraires : l'esprit de système, qui le pousse à l'immanence et à l'autonomie ; et, d'autre part, le bon sens, le sens moral, qui l'en éloigne violemment, et le pousse vers l'hétéronomie, c'est-à-dire une loi réellement imposée à nous^ non pas du dehors^ mais au dedans, par l'autorité de Dieu (1).

Qu'on juge de ces hésitations par les passages sui-

(l)«Me reconnaissant assujetti à la loi morale,je regarde cette loi non seulement comme intérieure, mais comme supérieure à tout ce qui est dans le monde et même à moi. C'est de son essence. S'il m'arrive de dire qu'elle est l'expression de ma volonté, c'est ma volonté idéale que j'entends ; si j'y vois l'expression de ma nature d'homme, c'est ma nature idéale que je considère. Elle déclare non ce que je suis (ou je veux) en fait, mais ce que je dois être (ou vouloir) en principe et en droit. » OUé-Laprune, Le prix de la Vie, p. 14:^.

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