III. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME Hi
vants : € Il n'y a, dit-il, rien de semblable dans tout le reste de la connaissance pratique : la pensée d'une législation universelle, purement possible et partant purement problématique, nous est ordonnée absolument comme une loi, sans que l'expérience ou q2(elque rolonté extérieure y entre pour rien [\).» — Kant, avec raison, trouve < que la chose est assez étrange >. Et c'est sans doute pour faire cesser cette «étrangeté », qu'il dit ailleurs :
« La raison se voit forcée d'admettre un Dieu, ainsi ii admei que la vie dans un monde futur, ou de regarder les n'omié" lois morales comme de vaines chimères, puisque la conséquence nécessaire qu'elle-même rattache à ces lois (la sanction) s'évanouirait par cette supposition. Aussi chacun regarde-t-il les lois morales comme des commandements, ce qu'elles ne pourraient être si elles ne rattachaient à /^r/ori certaines sanctions à leur suite, et si par conséquent elles ne renfermaient des promesses et des menaces. Mais c'est aussi ce qu'elles ne pourraient faire si elles ne résidaient dans nn être nécessaire... Sans un Dieu, et sans un monde qui n'est pas maintenant visible pour nous, mais que nous espérons, les magnifiques idées de la moralité peuvent bien être des objets d'approbation et d'admiration, mais non pas des mobiles suffisants d'intention et d'exécution (c'est-à-dire de véritables lois) (2). »
Mais alors, si ces lois « résident dans un Etre nécessaire », qui y ajoute ses < promesses > et ses « menaces >, n'est-ce pas Lui qui commande, et que devient la fameuse « autonomie », réclamée parle système de « l'immanence » de la raison ? — Par là, observe jus- Expuca-
(1) Kant, Critiq. de la raison pratiq., p. 175.
(2) Kant, Critiq. de la raison pure, t. 1, p. 371, 372. Cf. Critiq. du jugement, t. II, p. 20G, note.
lions de M.
Fouillée.
tement M. Fouillée, certains critiques ont été amenés à reconnaître que, « pour Kant, l'en soi de la morale, l'absolu qui commande, la voix inconnue qui ordonne dans le for de la conscience, c'était au fond, Dieu. Et rien n'est plus vrai. Kant a commencé par nous faire admettre la voix, en se réservant de nous faire admettre par postulat la bouche divine dont elle sort, et il se flatte d'avoir ainsi établi la morale en dehors de la théologie, quand, en réalité, il lui a donné un fondement déjà théologique, en appelant la voix intérieure une voix absolue, inipérative et nouménale, c'est-à-dire divine (1). > Il est clair, en effet, que l'acceptation par la volonté phénoménale d'une loi à elle imposée par la raison nouménale est une véritable hétéronomie. — Pour nous, nous n'essayerons même pas de concilier toutes ces contradictions, alors que les plus habiles n'y ont pu parvenir.
Expiica- M. Renouvier, pour les éviter (2), a cherché à exdeM.Re- pliquBr d'une autre manière, comment la raison
nouvier. ^^. . i..i
pouvait se commander a elle-même. «La raison, dit-il, parmi les différentes actions à faire, nous indique la meilleure, et nous montre dans la meilleure l'idée particulière d'un devoir-faire (3).» Un peu plus loin il ajoute : « Toutes les fois que la raison envisage une fin, comme devant être atteinte en vertu de ses lois, elle l'envisage, en même temps, comme devant être recherchée par l'application de la volonté (4). »
(1) Fouillée. Critique des systèmes, p. 101.
(2) Certains néo-criticistes ne cherchent même pas à les éviter. Ainsi on peut voir les phrases suivantes se succéder sans scrupule dans un ouvrage récent : « En tant qu'il est le sujet du devoir, l'homme n'a point de maître. 11 n'obéit à personne, puisque le devoir n'est pas un commandement que personne puisse lui imposer. » — « C'est bien en Dieu que le devoir a son fondement suprême. » — « Dire que MOUS nous imposons la loi morale et que Dieu nous l'impose, c'est au fond la même chose. » — « Manquer au devoir c'est offenser Dieu. » — Dunan, Bévue philosophique, juin 1901, p. 606, 609, 010.
(3) Renouvier, Science de la Morale, ch. 1, p. 2-ù.
(4) Renouvier, Ibid.. 26.27.
m. CIIITIOUE. — KANTISMK ICT NKO-KA.NTISME H'i
Ouoique cette explication ne soit pas très éloignée cniiqu* de la vente, nous ne la croyons pas exacte. Bien su- «piioperieure a lexplication de Kant, qui veut que le devoir soit commandé pour le devoir, M. Renouvier n'y voit qu'un moyen pour atteindre une fin, et c'est dans la relation tle moyen à fin qu'il nous découvre le « devoir-faire >. Mais ce « devoir-faire » est-il toujours l'équivalent dune obligation catégorique ? nous ne le croyons pas. L'artiste peintre ou musicien qui a conçu le projet d'un dessin ou d'un concert, peut découvrir, lui aussi, entre plusieurs moyens possibles, celui qui est le meilleur et qui porte le caractère du devoirfaire. Mais ce devoir-faire, si rationnel, si logique, si désirable qu'on le suppose, ne sera pas pour cela obligatoire. Il sera toujours loisible à l'artiste de rechercher encore mieux, ce qui est toujours possible, ou d'essayer ce qui au premier abord lui a paru moins bien ; il pourra même, par exemple, si ça lui plaît, faire une note fausse, ou construire un « manoir à l'envers»; ce sera un caprice, si vous voulez ; ce ne sera pas un péché, et sa conscience le laissera tranquille.
Pour que le devoir-faire prenne un caractère moral 'J'j'j"" obligatoire, il faut donc que la fin soit elle-même r»'"."
^ ^ théone.
obligatoire, car si elle n'est qu'indifférente ou de simple conseil, le moyen ne saurait être de précepte. Bien plus, le moyen le meilleur pour atteindre une fin obligatoire n'est pas toujours celui qui est imposé. Ainsi, par exemple, secourir une infortune n'est pas toujours pour moi obligatoire ; et lorsque c'est obligatoire, il ne m'est nullement imposé de le faire par des moyens héroïques, comme de me dépouiller de tous mes biens. Il faut donc en revenir au principe de la vieille morale : il y a une /in absolue pour l'homme. Toutes les fins intermédiaires et tous les moyens ne sont obligatoires que dans la mesure où ils sont nécessaires
pour atteindre cette fin dernière. Mais s'il y a une fin absolue, ce n'est pas ma raison contingente qui peut créer ou produire cet absolu ; elle ne peut que le reproduire ; elle n'est que Técho de la loi divine ; elle n'est donc pas autonome.
Forma- Après avoir critiqué € l'autonomie » du devoir Kan- 'dewir'!" tien, il nous faut examiner son « formalisme». — «c Le devoir pour le devoir », principe fondamental de la morale de Kant, est-il un principe raisonnable ?
Qu'il soit imposé par le système de < l'immanence >, je le veux bien. Tout élément étranger à la raison qui se commande à elle-même, devant être impitoyablement écarté, sous peine de ruiner son « autonomie », puisqu'elle dépendraitalorsdeceséléments étrangers, il faut vider le concept subjectif de devoir, de toute notion objective, c'est-à-dire de tout objet, de tout motif et de toute fin dépassant le sujet conscient et voulant. Tel est le nouveau paradoxe de Kant, qui a la prétention de fonder la morale sur une volonté pure de tout objet, ou formelle, seul moyen de lui éviter un usage transcendant, désormais interdit. „Le de- Cette p,eur superstitieuse del'hétéronomieferaadop- T Se-"^ ter le même paradoxe à tous les néo-criticistes. < La '"'""■ " loi du devoir, dit M. Pillon, est posée catégoriquement sans condition^ sans explication et sans motif {!)... » Et M. Renouvier : « La propriété du principe suprême de la morale est de n'impliquer aucune connaissance expresse des biens objectifs et des fins réelles des êtres ni de soi-même, quelles qu'elles puissent être. Il vaut toujours de sa nature ou. par sa forme, indépendamment de la matière à laquelle il s'applique d'ailleurs nécessairement (2). >
(1) Pillon, Critiq. philosophique, 23 déc. 1876.
(2) Cité par M. Fouillée, Critiq. des syttèmes,^. 102.