‹ La liberté et le devoirChapitre 188 sur 205 · III. cmnyl K. — l'KSSIMISME KT NKO-KuL UltllISMK UT · texte numérisé non relu

III. cmnyl K. — l'KSSIMISME KT NKO-KuL UltllISMK UT

l'homme sera devenu assez puissant pour accumuler sur la terre des forces explosibles gigantesques, au signal de l'électricité, notre planète éclatera et volera en poussière, dans les espaces infinis, engloutissant pour jamais, dans une immense catastrophe, volontaire et sublime, les derniers débris de Thumanité. Tous les indivi(his rentreront ainsi d'un seul coup danslerepos absolu de l'être universel. En prévision de cette délivrance, un de leurs poètes apostrophe ainsi la mort :

« AllVarichis-nous du temps, du nombre et de l'espace,

« Et rends-nous le repos que la vie a troublé...

« Plus d'hommes sous le ciel, nous serons les derniers (1)! •

Sauf dans ce grand suicide cosmiciue, délire plutôt ^

Y 1 ' 1 fralerni-

insensé que suiilime, nous reconnaissons volontiers 'ene

^ découla

certaines maximes généreuses et élevées, mais nous "' «i"

, ,, . , premier

nions qu elles soient les conséquences logiques des '^^"'^^ principes du pessimisme. Celui-ci n'a donc pas le droit de s'en glorifier comme d'une parure naturelle, alors qu'elle est une parure d'emprunt et un travestissement.

De ces deux dogmes fondamentaux : l'unité de substance et le pessimisme universel, aucun, en elïet, ne peut fonder solidement la fraternité universelle que l'on nous prêche si éloquemment.

L'unité de substance est une hypothèse d'abord trop subtile et trop contraire au sens commun, pour faire faire un seul pas à la fraternité des hommes entre eux. Gomment ferez-vous croire à Pierre et à Paul, étrangers ou ennemis,que la distinction de leurs deux moi n'est qu'une illusion, et que, leur être étant identique, leurs intérêts et leurs volontés doivent être identiques ? Ces vaines subtilités les feront sourire ou les irriteront, mais ne les feront pas encore fraterniser.

(1) Mme Ackeriuann.

-'»iH Fo.NDliMliNTS DK LA MoHALE

Du reste, le raisonnement de l'identité est en luimême faux et sophistique. Il ne suffit pas que nous ayons tous les deux pour origine une substance commune pour être identiques ; deux éclairs jaillissant du même nuage, deux personnages joués par le même acteur, peuvent être en opposition très réelle et très radicale. Lors donc que mes intérêts seront opposés aux vôtres,votre argument d'identité sonnera faux. L'identité d'être sera démentie par la non-identité des intérêts. Et alors même que nous n'aurions fait qu'un, autrefois, dans le monde de l'inconscient, ce n'est pas là que nous pouvons aujourd'hui nous aimer les uns les autres, puisque nous n'y sommes plus. Nous ne le pouvons davantage dans le monde conscient, où nos mof et nos intérêts sont divisés. Pourquoi, en effet, dans ce monde-ci, préférerais-je votre moi au mien, ou bien le moi inconscient du grand absolu, au moi conscient ? C'est là une conséquence qui ne saurait s'imposer.

Combien plus naturelle et plus vraie est la morale chrétienne, qui, sans recourir à des identités universelles et chimériques, rappelle aux hommes qu'ils sont tous de la même famille, dont le Père est aux cieux, tous frères par conséquent et obligés de s'entr'aider comme des frères ! L'identité n'est qu'une grossière contrefaçon de cette vérité, à la fois simple et sublime.

Ni du Le second principe du pessimisme, affirmant que le dojme monde est mauvais, le plus mauvais des mondes, pess^mis- g^^^ j^ souffrance est fatalement attachée à l'existence (1), et qu'en conséquence le vouloir-vivre est une

(1) « Plus riiumanité voit se multiplier les moyens dont elle dispose pour se rendre l'existence agréable, plus elle se convainc de l'impossibilité de surmonter de cette manière l'angoisse de la vie et d'atteindre au bonheur ou même au contentement. » Hartmann, La religion de l'avenir, ch. VIII,

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folie, la folie radicale, — conduira-t-il plus lo;(iquementaii désintéressement et à la fraternité ? Ne seraitce pas plutôt l'inverse, et ne favoriserait-il pas, au contraire, cet égoïsme épicurien que les pessimistes prétendent ruiner?

Si notre moi n'est qu'un accident sans valeur et une illusion mauvaise, produite par la grande folie du vouloir-vivre, vous ne pouvez plus me consc'ille^ de prendre cette illusion au sérieux, de l'estimer dans les autres hommes, d'en faire l'objet de mon amour, de me sacrifier pour cette mauvaise chimère. Le dévouement d'un homme pour un homme, c'est-à-dire d'une illusion pour une illusion, est lui-même illusoire et absurde. Telle est la raison, sans doute, du profond mépris pour la race humaine dont Shopenhauer faisait profession, et qui se trouve au fond de sa hautaine « pitié > .

Mais il y a plus ; si la vie est un mal parce qu'elle tend au bonheur et que le bonheur est impossible, je n'ai plus aucun etîort à tenter pour rendre les autres heureux. Je ne puis que les aider à se débarrasser au plus tôt d'un si odieux fardeau. Nous ne pouvons plus nous aimer que pour chercher à nous annihiler. C'est le seul rôle logique de la fraternité pessimiste.

Tout d'abord, nous entr'aider à accomplir le suicide de la volonté par l'ascétisme. Si tous les mauvais traitements sont un excellent moyen pour nous faire avancer dans ce dégoût de la vie, pourquoi n'en pas gratifier nos frères? < Par rapport à celui qui en est l'objet, dit Hartmann, ces mauvais traitements sont physiquement un mal, mais ils sont métaphysiquement un bien, et, au fond, un bienfait, puisqu'ils contribuent à le faire avancer vers son véritable salut (1). »

(1) Parerqa, t. VI, § Y12.

L'égoïs- Ce serait là un genre non veau, mais très loafiuue, de

me, seule o t. '

consé- fraternité, en attendant le grand jour du « suicide cos-

queoce ° *'

logique, mique », qui fera rentrer l'univers dans le néant du nirvana. Mais ce grand jour de la « délivrance » est encore éloigné... ; d'ici là, il faut vivre, bon gré. mal gré, en souffrant le moins possible, puisque la souffrance est le seul mal.

Donc, pour échapper à sa poursuite : sauve qui peut général, et chacun pour soi ! La lutte pour la vie, l'utilitarisme égoïste, ou l'épicurisrae, seront la suite pratique de la théorie pessimiste, qui ne nous apparaît plus, au fond, que comme un épicurisme déçu, jouant devant le grand public les airs tragiques de la « philosophie du désespoir >. Son mépris delà vie dissimule assez mal un désir de bonheur plus raffiné et plus égoïste. Ses déclamations ne peuvent nous donner le sens de la vie humaine, encore moins le prix de la vie.

„ . . Aussi sommes-nous étrangement surpris des rapchri<u pi'ochements injustifiés qu'on a tentés entre la morale nisme. ^u pessiuiismc et la morale chrétienne (1).

Sans doute, la religion chrétienne appelle cette terre une « vallée d'exil et de larmes » ; elle répète avec le sage Salomon que < tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil ». Tous ses penseurs, orateurs, poètes ont dit et redit sous mille formes la parole de Pascal : < Nous cherchons le bonheur et nous ne trouvons que misère. > Les saints eux-mêmes ont pu avoir leurs heures de tristesse amère, et même, à l'exemple de S. Paul, ils ont pu désirer la mort et

(1) (( C'est l'honneur du pessimisme que de faire le fond des religions supérieures qui se partagent encore aujourd'hui le monde... Une religion qui n'est pas pessimiste est à peine une morale... Le Bouddhisme et le Christianisme sont des religions pessimistes. » Brunetière. Revue des Deux-Mondes, 1" nov. 1890. La Philosophie de Schopenhauer.

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lui sourire comme à une bienfaitrice et à une amie, et ceperidaiil tous auraient regardé comme un blasphème la devise pessimiste : que < la vie ne vaut pas la peine d'être vécue >.

C'est qu'en eiret,si celte vie mortelle a un côté vrai- Différen.

, ce essen-

ment triste et désolé, malheureusement trop réel, ti«-iiequ'on ne saurait supprimer en le niant, il y a aussi un autre côté, le côté des divines espérances que les pessimistes oublient ou if^norent, et qui est une large compensation, et même une transfiguration du mauvais côté. A cette divine lumière, les maux de la vie présente deviennent une épreuve, c'est-à-dire un moyen de purification et d'expiation, en même temps qu'une école de vertu, une source de mérite et un gage des espérances éternelles. Aussi le divin Maître va-t-il jusqu'à nous recommander non seulement la résignation, mais encore la joie et l'exultation au sein des épreuves, et les saints ont connu et expérimenté le secret de cette sainte allégresse, au milieu des persécutions et des tourments les plus alïreux.

Ce seul trait suffirait à faire cesser un si grave malentendu. Le pessimisme ne voit qu'un des aspect de la vie, le mauvais, et refuse de voir l'autre qui seul pourrait expliquer le premier, car il. en est la contrepartie. Le Christianisme seul a vu les deux aspects, et il les explique et les complète l'un par l'autre. Aussi tandis que le pessimisme conclut à la désespérance et à l'abdication du devoir, en faisant appel au néant, qui seul peut nous décharger du fardeau de la vie, le Christianisme, au contraire, conclut par l'espérance dont elle fait un précepte, et par la nécessité pour l'homme, en se soumettant au devoir, de faire appel à la vie divine et surnaturelle, qui sur la terre est une anticipation de la vie bienheureuse de l'éternité.

En un mot, le Pessimisme soutient que le monde

est une œuvre manquée. une œuvre mauvaise, et la vie un malheur ; le Christianisme affirme au contraire que l'œuvre de Dieu est bonne, et nous révèle le prix de la vie. La contradiction est complète. Lg Mais, du moins, ne pourrait-on pas prétendre que la

ïtSë l'eligion chrétienne est fondée sur le sentiment pessuStel- simiste que la vie est mauvaise? C'était la pensée de siraisrae? y^j^ Hartmann lorsqu'il écrivait : « C'est le mécontentement des choses de ce monde qui conduit à la religion, mécontentement des maux qu'il faut subir, ou mécontentement de sa propre nature qui fait tomber dans le péché ... Là où n'existe pas la disposition pessimiste, la religion ne saurait croître, du moins spontanément (1). »

Certain auteur catholique nous paraît beaucoup trop indulgent pour cette thèse. Que la « bonne souffrance » ramène souvent à Dieu un grand nombre d'âmes égarées, c'est un fait de tout temps démontré par d'illustres exemples, et nous sommes les premiers à le reconnaître. Mais que ce soit la voie ordinaire, à plus forte raison la voie unique, pour arriver à Dieu, c'est là une exagération manifeste. Les voies de Dieu sont innombrables et variées à Pinfini. Il choisit lorsqu'il lui plaît ses amis et ses apôtres aussi bien parmi les heureux de ce monde que parmi les deshérités et les mécontents. Il lui suffit de mettre au cœur de l'homme le sentiment profond de sa contingence et de sa misère, uni à des aspirations élevées et généreuses : or ce sentiment n'est pas nécessairement un sentiment de tristesse et de dégoût de la vie ; et surtout il n'a rien de commun avec le sentiment pessimiste que l'œuvre de Dieu est essentiellement mauvaise et que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue.

(1) Von Hartmann, La reluiion de l'avenir, ch. Vil.

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Ce sentiment ne fera jamais un chrétien, encore moins un apôtre, car c'est un sentiment d'orf,'ueil dérii et de révolte contre Dieu.

Même sur ce point, la dilVérence essentielle entre la morale pessimiste et la morale chrétienne demeure donc incontestable (1).

Cependant, malgré ses belles promesses, le nouvel ^\^^'^^^ évangile du pessimisme etdu néo-bouddisme parais- p*""'-

f-» i i miste de

sait insuffisant à pacifier les cœurs blessés par les Niei/^che injustices du sort et les cruautés de la nature, insuffisant à remplir le vide des Ames, que le besoin de vivre et la poussée de vie intérieure appelle à autre chose qu'au nirvana et au néant. 11 fallait s'attendre à une réaction prochaine et violente.

C'est un des plus brillants disciples de Schopenhauer, Frédéric Nietzsche, qui, se séparant bruyamment du maître, leva le premier l'étendard de la révolte, et consacra son étrange et merveilleux génie à élever sur les bases mômes du pessimisme une morale diamétralement opposée à celle de Schopenhauer ou de Hartmann, et nettement anti-pessimiste.

Comme ces deux philosophes, Nietzsche est un xicme disciple de.Kant et de l'idéalisme transcendentalalle- départ*' mand. Soit au point de vue métaphysique, soit au ".n^pèL" point de vue moral, il est l'héritier plus ou moins inconscient de ses prédécesseurs. Comme eux, il admet la subjectivité de nos connaissances, l'impossibilité de saisir la réalité objective, l'autonomie de la

(1) Antres ouvrages à consulter sur lo Pessimisme : Caro, Le Pessimisme; Brunetière, Essais sur In Utléralure con/enip. ; Faguet, l'olilii/ues et moralistes (3« série, 1000) : Max Nordau,Ac tnnl du siècle ; Ollé-Laprune, Le prix de la vie; Fiérens-Gevaert, Tristesse contemporaine ; Biondel, V Action ; Piat, La Personne fiumaine, la Destinée de l'homme ; J. Sully, Le Pessimisme ; Jouvin, le Pessimisme ; Huit, La Métaphysique pessimiste (Congr. Scient, intern. cath., 18881, etc.

simisle.

raison, le déterminisme des phénomènes, et les autres dogmes criticistes. Gomme eux, il sort de la prison du moi connaissant, par un acte de volonté, un coup de force, ou un acte de foi aveugle. Cet objet absolu de sa foi, cliange seulement d'étiquette et de nom. Ce n'est plus le Moi de Fichte, ni VEsprit de Schelling, ni la Volonté de Schopenhauer, ni l'/uconsct>«^ de Hartmann ; pour Nietzsche, c'est la Vie, mais le rôle de ce nouvel absolu est à peu près identique.

En outre, comme les fondateurs du Pessimisme, il admet le point de départ que la vie est radicalement mauvaise et qu'il est impossible à l'homme tel qu'il est de la rendre meilleure. L'univers, essentiellement constitué par la vie, n'est qu'un immense devenir sans cause et sans but, condamné à un douloureux et inéluctable avortement.

Conclu- Nietzsche accepte donc le fait pessimiste, mais nul- 'méiiak- lement les conclusions désespérantes du maître : ni opposée, le suicide cosmique, ni le suicide moral du vouloirvivre et de la volonté par Pascétisme, la chasteté, le sacrifice de soi, la pitié universelle,et le nirvana final. Bien au contraire, il veut se consoler ou se distraire du triste spectacle de ce monde, par une orgie de vie « exhubérante, luxuriante, tropicale » ; il veut « développer tous les instincts de la nature » qui épanouissent la volonté de vivre; il veut repousser tout ce qui diminue ou éteint le vouloir-vivre comme un amoindrissement et une déchéance, et rechercher tout ce qui le rend plus intense et plus joyeux. « Le rire et la bonne humeur, cette couronne de roses : à vous, mes frères, je vous la jette. J'ai sanctifié le rire (1). » On voit l'opposition et l'antithèse des deux pessi-

(1) Philosophie de Nielzxche, II. Lichtenberger, p. 158.

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mismes, celui du nirvana, et celui du vouloir-vivre quand même, malgré la cruelle nature. < Entre le découragement et la révolte que choisir? C^ette question, curieuse de soi, a ici l'avantage de souligner l'extrême divergence qui peut séparer les conséquences d'un même système, suivant les dispositions dominantes de l'esprit. Devant la fantasmagorie du monde et de la science, dont l'ensemble lui apparaît comme un tableau de lanterne magique, produit par l'efTort pénible et douloureux d'un moi qui s'ignore, Schopenhauer s'abandonne ; il conclut au néant de toutes choses et à la vanité de la vie : il est, semblet-il, fidèle ù la vérité logique. Mais n'y a-t-il pas, au fond, plus de sincérité et même plus de vérité dans l'illogique prétention de Nietzsche à triompher de ce néant même, à suivre, à défaut de certitude dogmatique, les obscures spontanéités de l'instinct, à retrouver enfin au fond de ces rêves, dans un réveil agnostique, la réalité perdue? C'est la revanche de la vie et de l'être sur la désolante chimère de l'idéalisme. Mieux vaut trancher, à la façon d'Alexandre, le nœud gordien de la métaphysique, que de s'arrêter devant lui, impuissant. Il faut préférer les audaces et les violences du < vouloir- l'ivre > aux lassitudes énervées et aux sombresperspectivesdu pessimisme. Gelui-ciétait la fin d'un système ; l'autre peut devenir un point de départ (1). >

Malheureusement, sur la base de ce vouloir-vivre, Nietzsche n'a su réédifier qu'une morale païenne,d'un égoïsme monstrueux, qui n'est au fond qu'un long cri de révolte et de haine contre Dieu, la loi morale, la société et l'humanité elle-même.

D'abord contre Dieu. qu'il se vante follement, dans N^gaiion

de Dieu.

(1) L. Rirot. Annales de philosophie chrét.. octobre 1901), p. 51.

une page tristement célèbre, d'avoir vaincu et mis à mort : « Où est Dieu, je veux vous le dire ! Nous l'avons tué vous et moi ! Nous tous nous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu boire l'Océan? qui nous a donné l'éponge avec laquelle nous avons effacé tout l'horizon ?. . . Dieu restera mort ! Et nous l'avons tué ! Gomment nous consolerons-nous, nous les meurtriers entre tous les meurtriers ? Ce que le monde avait de plus sacré, de plus puissant, a saigné sous nos couteaux!. . . (1) » Cependant cet athée, qui se croit déicide et irréligieux, a lui aussi un dieu et une religion ; car il va relever l'idole du moi et le culte idolâtrique du moi : la religion de l'égoïsme.

Après que le vrai Dieu, souverain législateur et souverain juge, s'est évanoui dans l'immensité vide des cieux, un autre Dieu prend naissance, un Dieu d'abord imparfait qui s'ignore : il est au berceau, on l'enserre dans les langes de l'enfance, on amuse sa jeunesse et l'on bride son adolescence, avec des croyances et des dogmes puérils. Mais voici qu'il a pris conscience de la plénitude de sa force. Il se lève alors, rugissant et terrible comme le lion du désert, il brise tous les liens qui entravaient sa liberté, et se dresse sur le monde et sur l'humanité, dans sa domination égoïste et farouche. Ce nouveau Dieu, c'est le Surhomme^ Uebermensch, de Fr. Nietzsche. Négation II est clalr que pour cet homme supérieur à la na-

du bien ^

ei^rf-'mai turc et à l'humanité, il n'y a plus de loi morale. < Supérieur à la grammaire morale, il peut se permettre toutes sortes de licences (2) ». L'absolu est à

(1) Nietzsche, Gaie Science, trad. H. Lichtenberger dans la Philosophie de Nietzsche, p. 18, 19; Cf. Ai?isi parlait Zarnlhouslra.

(2) Voir des idées analogues dans le roman de Lucinde, par Fr. Schlégel.

nioral.

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lui-même sa loi. Aussi le grand prophète, Zarathoustra, descendu du nouveau Sinai pour annoncer aux hommes la grande nouvelle de la « mort de Dieu >, pourra-t-il briser les tables de la loi morale, ou comme il dit dans son style sibyllin, <( la table des valeurs » que par un geste dramatique, il jette dans les abîmes avec des imprécations passionnées (1).

Le but de l'homme supérieur doit être d'assurer l'indépendance absolue de son moi, et de dilater en lui et hors de lui la puissance de la vie personnelle, le plus possible et par tous les moyens possibles. « S'il m'est démontré, s'écrie Nietzsche, dans une page célèbre, que la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse, sont de nature à augmenter la vitalité de l'homme, je dirai o?'î au mal et au péché... Et si je découvre que la vérité, la vertu, le bien, en un mot toutes les valeurs révérées et respectées jusqu'à présent parleshommes, sont nuisibles à la vie,je dirai non à la science et à la morale. >

Or telle est bien réellement la pensée du philosophe. Dans son Ayitichrist, les péchés capitaux du chrétien, notamment : la volupté, le désir de domination et l'égoïsme, sont proclamées les vertus capitales de l'homme supérieur. Et dans sofi dernier ouvrage, interrompu par la folie, Volonté de puissance, il consacrait le 3« livre, V Immoraliste, à démontrer l'influence néfaste de la morale : entre tous les dangers, la morale serait le danger par excellence.

Du reste, il avait déjà fait annoncer par Zarathoustra ce paradoxe insensé :

« Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes ? N'est-ce pas chez les bons et les justes ? Brisez, brisez-moi les bons et les justes !

(1) Nietzsche, Zarathoustra, — CA.Pnrde là le Bien et le Mal et Généalogie de la Morale.

— 0 mes frères, avez-voiis compris cette parole?. Vous fuj^ez devant moi ?... Ce n'est que lorsque je vous ai dit de briser les bons et les tables des bons que j'ai embarqué l'homme sur sa pleine mer (1). > Négation Après avoir ainsi débridé la « bête humaine », ou

de la *^

société, comme il l'appelle dans sa Gaie science « l'homme de rapine >, « l'homme de proie », — idéal de l'homme supérieur à Thumanité, — agité par toutes les passions humaines : égoïsme, dureté, volupté, domination, intempérance,'orgueil, etc., que Nietzsche appelle des « ouvriers cyclopéens », il est à craindre que, loin de rien bâtir, ces ouvriers n'ébranlent et ne fassent tomber en ruine l'édifice social. Aussi le philosophe, leur conseille-t-il prudemment de fuir la société. La société est pour lui une « institution contre nature )», contre laquelle il n'a pas assez d'anathèmes. « Les forts aspirent à se séparer, les faibles às'unir », dit-il, et si les forts s'unissent quelquefois ce n'est qu'à regret, par des associations passagères, et en vue d'une action agressive commune. La société, en effet, force les énergies sauvages de l'homme à se modérer et à se limiter mutuellement. Or cette contrainte aboutit à faire des « bêtes de troupeau », des esclaves ; caria domestication est toujours un affaiblissement de la nature et une déchéance. Aussi n'at-il pas assez d'ironie pour ceux qui n'ont pas assez de courage pour s'isoler, s'enfermer dans leur moi, et qui vont mendier le secours de l'association : ce ne sont que des « ratés », des « abâtardis », des « esclaves ». Par là se trouve mise au rebours la vieille maxime d'Aristote que l'homme est un animal sociable, et que pour se passer du secours de toute société

(1) Cité pnr M. Fouillée, l\evue des Deux-Mondes, 1" septembre 1901, p. 8:s. 84.

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