‹ La liberté et le devoirChapitre 189 sur 205 · III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NéO-BOUDDHISME i · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NéO-BOUDDHISME i

il faudrait être ou une brute ou un Dieu. L'homme sauvage est, au contraire, l'idéal supérieur.

Une telle morale n'est pas seulement antisociale, sègnutn elle est en outre contraire à riiunianité ou inhumaine. m»nilT. Nietzsche nous fait remarquer lui-même qu'elle ne peut s'adresser qu'à un petit nombre de privilégiés, assez fortspour s'élever au-dessus desautreshoinmes. <c 11 faut être supérieur à l'humanité en force, en hauteur d'âme, en niét)ris (1). > — « Es-tu de ceux qui ont ledroit de secouer le joug ?Est-tu une force nouvelle et une nouvelle loi ? Un premier moteur ? Une roue qui tourne d'elle-même ? Peux-tu contraindre les étoiles à tourner autour de toi? > — Si tu lepeux,<visaux dépens du troupeau humain ; c'est un fumier où ta fleur doit plonger sa racine, en le méprisant >. — Si non, tu dois rester avec la foule des hommes médiocres et vulgaires, faits pour l'obéissance et la servitude, c'est-à-dire avec la « canaille >, comme il ne cesse d'appeler avec mépris le reste des humains, à la suite de Voltaire et de Renan (2).

« La vie est une source de joie (pour les surhumains), dit Zarathoustra, mais partout où la canaille vient boire, les fontaines sont empoisonnées. J'aime tout ce qui est propre, mais je ne puis voir les gueules grimaçantes et la soif des gens impurs, etc.. . »

Si le darwinisme, avec sa lutte pour l'existence et sa sélection des plus forts, avait eu besoin des attraits séducteurs d'un chantre merveilleux ou d'un poète sibyllin, l'auteur de Zarafhonstrasi dû combler ses vœux. C'est bien la domination des forts et la destruction sans pitié des faibles parles forts, qu'il nous chante avec un enthousiasme lyrique.

(1) Nietzsche, U Antichrist, Préface.

(2) Renan, Vavenir de la science ; Dialogues philosop. ; — Cf. Séailles, E. Retian ; Allier, La philosophie de Benan ; AbbéK'ein, Autour du dilettantisme.

« Qu'est-ce, demande Zarathoustra, qu'est-ce qui est plus nuisible que n'importe quel vice ? La pitié qu'éprouve l'action pour les déclassés et les faibles : le christianisme.» — «Périssent les faibles etles ratés ! Et qu'on les aide encore à disparaître . > — « Loin de toi tonte pitié, toute compassion : Dieu est mort ; c'est sa pitié pour les hommes qui a tué Dieu. » — « J'ai rêvé, dit-il ailleurs, d'une association d'hommes, qui seraient entiers et absolus, qui ne garderaient aucun ménagement, et se donneraient à eux-mêmes le nom de destructeurs... L'humanité en tant que masse, sacrifiée à la prospérité d'une seule espèce d'hommes plus forts, voilà qui serait un progrès (l). >

Gomme on le voit, Nietzsche, après avoir fait des vœux surhumains pour une élite d'intellectuels, est empêché d'en faire même iV humains pour la masse des hommes. Pour elle, il demeure pessimiste : point de progrès ou de relèvement possible, ni même désirable. Son « aristocratie », n'est pas une « fonction » sociale, c'est un but et une « fin en soi ». C'est pourquoi, nous dit-il, « elle accepte avec une conscience tranquille le sacrifice d'hommes innombrables, qui, pour son profit, doivent être déprimés, et réduits à l'état d'hommes incomplets, d'esclaves, d'instruments ». A eux la « morale des esclaves », à nous la « morale des maîtres ».

Conclu- Inutile de multiplier ces citations qui montrent jusqu'à l'évidence que Nietzsche n'est pas un pacifié, mais un révolté contre Dieu, contre la loi éternelle du bien et du mal, contre la société et l'humanité. Sa morale ne peut être appelée de ce nom, que par antiphrase : lui-même en convient, car il se vante d'être « immoraliste » et « iconoclaste de toute moralité ». Après cela, toute réfutation d'une telle morale pa-

(1/ Fouillée, Art. cité, p. 106.

sion.

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raîtra inutile, et ce serait lui faire trop d'lionneur(lj. Elle a plutôt besoin d'une excuse, celle d'avoir été conçue par un génie aigri et en démence, déjà atteint du germe de ce mal incurable, qui devait profondément humilier et châtier son orgueil, en démontrant, par un éclatant et douloureux exemple, qu'il n'y a pas de surhomme (jui soit affranchi des misères humaines, ou au-dessus des lois de la contingence (2).

(1) Cf. Fouillée, art. cité.

(2) Autres ouvraj^es à consulter sur Nietzsche et les surhumains : de Grandinaisoii, Etudes des P. 7., 20 décembre 1899, p. 798 et suiv. ; Max Nordau, Derjénérescence, l'Kgolisme, Nietzsche ; Bourdeau, Revue de Métaphysique et de Morale, mai IWl ; Les Dèhals. 16 mar.s, 20 avril 1893, 4 mars 1899 ; de Gaultier, De Kant à Nietzsche ; Emerson, l.es Surhumains (trad. Izoulet) ; E. Scliuré, L'individualisme et l'anarcliie [Revue des Deux Mondes, 1895, IV, 775); et les ouvrages déjà cités sur le Pessimisme et sur le Dilettantisme de Renan.

Les morales indépendantes.

Nouveaux Nous alloiis gi'ouper sous ce titre et critiquer des dédier- savants et des philosophes, aux opinions les plus diverses, mais indépendants des écoles critiquées jusqu'ici: des spiritualistes etdes déistes, des cartésiens et des éclectiques, des fidéistes et des rationalistes, des panthéistes et des athées,voire même des dilettanti et des sceptiques, qui s'accordent, malgré la différence de leurs origines, à marcher sons la vague bannière de la libre pensée, et à se proclamer indépendants, ou partisans d'une morale indépendante.

Les Indépendante de quoi? me direz- vous. — La réponse n'est pas aisée, car c"est ici que nos indépendants commencent à ne plus s'entendre du tout. Les premiers, les plus modérés, spiritualistes et déistes, venus des écoles cartésienne ou éclectique, Jules Simon, Ravaisson, Janet, Franck, Gompayré, estiment que la morale ne doit être indépendante que de ridée chrétienne et de toute religion révélée, mais ils soutiennent qu'elle est intimement liée à la religion naturelle et à la métaphysique (1).

Mais ces modérés ont été bientôt dépassés. De même qu"en politique, derrière l'opportunisme apparaît bien vite le radicalisme,et derrière le radicalisme le socialisme, qui sera lui-même bientôt dépassé, ainsi dans les compétitions philosophiques devait arriver un fait Les plus analogue. Après l'indépendance de toute idée chrétienne, on a proclamé l'indépendance de toute idée religieuse, et bientôt de toute idée métapbysique, car

(1) Caro, Problf'mes de morale sociale.

avancés.

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les « idoles métaphysiques » ne sont pas moins redoutables,paraît-il, que les «idoles religieuses >.

Non seulement pour les positivistes, mais encore pour certains métaphysiciens, — parfois religieux comme M. Secrétan, mais la plupart hostiles, — la morale doit s'élever en dehors de toute théodicée, et même en dehors de toute métaphysique. M. Vacherot lui-même n'excepte que les principes psychologiques, auxquels il rattache sa morale.

Enfin, après avoir exclu de la morale tous « ces bons l.-» vieux mots un peu lourds », — comme disait Renan, — fJieu, Vdme, la vie future et la sanction, il fallait bien s'attendre à ce que l'idée même de devoir ou d'obligation finit par paraître « trop voisine des idées religieuses », et par être exclue à son lourde la nouvelle morale dite« scientifique ».Le siècle qui vient de s'achever a donc vu paraître, après les morales sans Dieu, une morale sans obligation ni sanction : conception vraiment étonnante d'un jeune philosophe mort avant l'âge, mais que son illustre beau-père, M. Fouillée, a patronné avec enthousiasme, et déclaré digne de l'immortalité (1).

Malgré toutes ces divergences d'opinion, la morale î^,^d"" indépendante, arrivée au pouvoir politique parles ha- ^Me sards des scrutins, a essayé de passer des théories abstraites à leur application pratique, et de commencer la transformation radicale de la société présente, en s'imposant par la force deslois à l'enseignement delà jeunesse, dans les écoles sans Dieu, d'où l'on a banni, sous prétexte de neutralité, toutes les vieilles croyances religieuses, que l'on déleste et que l'on voudrait anéantir. Cette audacieuse tentative pour changer les bases séculaires de la morale ; — qui s'ac-

(1) Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction.— Cf. Fouillée, La tnorale, Vart et la religion d'après Guyau.

complit sous nos yeux d'après un plan systématique, et se poursuit avec une lenteur calculée, — donnera un intérêt très actuel à la discussion qui va suivre.Nous préciserons quelles sont les erreurs des diverses morales indépendantes, et nous verrons le danger qu'elles feraient courir à la société, si, outre la connivence du cœur humain et des passions, elles pouvaient compter sur l'appui de la force sociale et de l'enseignement officiel de l'Etat laïque.

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