parlicu
la métaphysique que des relations lointaines et plus l'er» de ou moins négligeables dans la pratique, comme cer- worak.. taines sciences, la morale lui est intimement unie. Qu'est-ce que la morale, en etfet, sinon la science qui doit diriger les actions raisonnables de l'homme ; mais comment les diriger, si on ne connaît pas la fin de l'homme, sa nature, son origine? Peut-on diriger un mouvement sans corînaitre le but, le point de départ et d'arrivée, ainsi que la nature des forces que l'on a à diriger ?
Il est clair que cette direction morale devra être complètement différente, si l'homme est supposé avoir une fin raisonnable ou n'en avoir aucune ; si cette fin est le plaisir ou le devoir ; si cette fin est obligatoire ou si elle ne l'est pas ; si l'origine de l'homme est di-
vine ou s'il est le produit du hasard et des forces aveugles de la nature ; s'il est composé d'un corps et d'une âme immortelle ou si tout périt à la mort. Or l'origine et la fin de l'homme, la nature de son corps ou de son âme, ne sont pas des vérités découvertes par Texpérience sensible, mais par la raison pure, c'est-à-dire la métaphysique, qui, s'appuyant sur l'observation, remonte des effets visibles aux causes cachées, et en découvre la nature par le procédé inductif.
Que si l'on aimait mieux définir la morale, avec M. Fouillée, « la réalisation d'un certain idéal dans une diversité de facultés liées entre elles par certaines relations», la conclusion serait la même. Cet idéal moral, qui présuppose la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu ; cette diversité des facultés à diriger ou à subordonner, qui suppose la connaissance de l'âme et la hiérarchie des facultés, ne sont pas connus par l'observation sensible, mais par la métaphysique, sans laquelle il n'y a ni idéal ni direction possible des facultés vers cet idéal, impossi- Donc, s'il est vrai que le chimiste^, l'astronome ou le zoologiste, n'ont nul besoin de connaître le mystère de l'origine et de la destinée des êtres qu'ils étudient, parce que leur science se borne à constater les faits et leurs lois, sans prétendre à les diriger, le moraliste au contraire, dont toute la raison d'être est la direction morale de l'homme, doit avoir soulevé le voile du mystère de l'origine et de la destinée de l'homme. C'est là Ténigme que le Sphinx de la vie nous impose de découvrir, si nous ne voulons être dévorés. Le naturaliste peut s'abstenir et ne prendre aucun parti : le moraliste ne le peut, car il faut vivre, et vivre c'est agir, or agir c'est prendre un parti vrai ou faux, bon ou mauvais.
hie de
s'en passer
m. CHITIQUK. — M()l«ALi:.S INDKI'ENDAM ES iOT
M. Vacherot cependant voudrait échapper à cette Eitai de conséquence, qui nous semble fatale. «(Jue l'univers ci.erot. se développe ou non, dit-il, selon un plan conru parla pensée divine, qii importe à la nio?^ale? Que le monde soit l'œuvre d'un Dieu bon ou d'un mauvais génie, qu'il soit <,fouverné par une Providence ou livré à la fatalité ; l'homme n'en a pas moins sa nature propre, sa fin, sa loi, son droit et son devoir, tons points qu'il appartient à la psychologie et à la morale seules de fixer (1). »
Or, comment tous ces points seront-ils fixés? le voici : « Il suffit de bien poser le problème pour en obtenir une solution facile, juste et pratique. Uu'estce que le bien pour un être quelconque ? L'accomplissement de sa fin. Qu'est-ce que la fin d'un être ? Le simple développement de sa nature. Nature, fin, bien d'un être donné, trois questions qui s'enchaînent logiquement, de manière que le bien se définit par la fin, la fin par la nature. Appliquez cette méthode à l'homme et à la morale : une fois la nature humaine connue par l'observation et l'analyse, vous en déduirez la fin, le bien, la loi de l'homme par conséquent ; car la notion du bien entraine forcément l'idée d'obligation, de devoir et de loi pour la volonté. Tout revient donc à connaître l'homme (2). »
En résumé : la nature de l'homme est d'être raisonnable, donc sa lin est d'être raisonnable, donc son devoir et son bien sont d'être raisonnable. D'où la belle et éloquente formule : « Etre que Dieu a fait homme, 7'este humain. » — « Ce mot, bien expliqué par la psychologie, dit tout. »
(1) Vacherot, Essai de philosophie critique, p. 3"^.
(2) Vacherot, [bid.,i>. 819.
Critique Certes, tous ces" raisonnements ne sont pas faux. essai. Mais en les faisant, M. Vacherot est-il bien sûr de ne pas faire de la métaphysique ? Il nous semble, au contraire, que loin de se borner à constater des faits psychologiques ou des données de la conscience, sa raison les interprète et s'élève plus haut, jusqu'aux notions absolues de nature raisonnable, de fin dernière, de bien et de mal moral, de devoir obligatoire, etc. Or ce sont là précisément des notions métaphysiques, très légitimement fondées sur des données de la conscience, mais les dépassant infiniment, comme le nécessaire et l'absolu dépassent le concret et le contingent.
La nature de rhomme est assurément plus qu'un fait sensible, car elle échappe à l'observation des sens, même du sens intime.EUe se conclut, bien plus qu'elle ne se perçoit.
La fin de l'homme est aussi plus qu'une tendance actuelle et un fait. C'est, en outre, un but à atteindre, qui s'impose à l'activité humaine et l'oblige. Si M. Vacherot se bornait à constater que l'homme a une tendance à être raisonnable, de quel droit conclurait-il que cette tendance oblige et que la jQn obligatoire est d'être raisonnable ? De quel droit viendrait-il nous dire : «• Sois homme, sois raisonnable ! » c'est-à-dire réalise de plus en plus un idéal humain, obligatoire pour toi. Cet idéal, fin de l'homme, puisqu'il est idéal, n'est donc pas un fait sensible, mais il plane au-dessus de tous les faits de conscience, et les domine de la hauteur de l'infini.
Enfin, le bien mor«? pour l'homme, est encore plus qu'un fait d'expérience. Vous me dites que mon bien est d'être raisonnable et de subordonner mes facultés inférieures à la faculté supérieure, la raison, et vous vous indignez, fort justement du reste, contre la
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< formule anarchi([ue » de JoufTroy demandant que l'homme développe < toutes ses facultés ». Mais pour transformer ainsi une hiérarchie < psychologifjue > en hiérarchie < morale et obligatoire »; pour transformer le bien « psychologique » des facultés, en bien
< moral et obligatoire », il faut s'élever au-dessus des faits [tsychologiques et de nouveau faire de la métaphysique.
Généraliser ces faits ne suffît nullement. Le bien de l'homme en général, serait-il d'être raisonnable, un individu d'une nature plus grossière pourra estimer que son bien particulier, pour lui, est d'être moins raisonnable et plus sensuel. Et de quel droit imposerez-vous à l'individu de ressembler au genre ou à l'espèce, si vous n'avez que des arguments psychologiques ?
N'insistons pas davantage, ce serait inutile. Il est m. va-
^ ^ cherot
clair que la morale que M. Vacherot nous présente s-appuie comme purement psychologique, s appuie en réalité 'a métasur une multitude de données métaphysiques : nature et essence métaphysique de l'homme, fin métaphysique et morale de l'homme, bien métaphysique et moral de l'homme, distinction métaphysique et morale de «c l'esprit » et de la « chair », du supérieur et de l'inférieur, du bien et du mal, du devoir et de l'ordre imposé à l'homme par la Divinité, etc. Ce qui prouve, une fois de plus, que bon gré, mal gré, la métaphysique est, pour le moraliste, la pensée plus ou moins consciente qui le guide, la lumière qui l'éclairé, l'air qu'il respire. Il ne peut s'en passer sans périr.
Nous arriverions à la même conclusion, en analy- secrétan
•' et
sant rapidement d'antres morales qui se prétendent '*'•'"«"• hautement indépendantes de toute idée métaphy-
sique,par exemple la morale delà SoHdarité,exi^osée avec un certain éclat par M. Secrétan etM.Marion (1).
Certes, l'idée de la solidarité de tous les membres dans un même corps, et partant de toutes les puissances dans l'individu, de tous les individus dans la société, de toutes les sociétés dans l'humanité, est une idée très belle, qui peut servir de thème aux plus brillantes variations littéraires et morales. Mais elle est elle-même une idée métaphysique, très élevée et très complexe, bien éloignée des données premières de l'observation, qui apparaît au moraliste, bien plus comme un couronnement, que comme un point de départ et une première base de l'édifice moral.
Partir de ce fait reconnu : les hommes sont soli^ daires physiologiquement, pour en conclure : donc ils Morale dolvcut l'être aussi moralement. Conclure du fait solidarité pliysique au devoir moral, sans vouloir faire intervenir aucun principe métaphysique sur le bien et le mal, sur la fin idéale et sur les moyens, sur le droit et le devoir, capable d'éclairer et de légitimer ces conclusions, c'est supposer prouvé ce qui est en question et faire une pétition de principes.
En effet, si c'est une loi de la nature que les hommes sont solidaires, pourquoi ne chercherai-jepas à m'y soustraire le plus possible, comme je cherche, par le progrès des sciences, à me soustraire de plus en plus aux autres servitudes de la nature? Et si je ne puis entièrement me soustraire à la loi, pourquoi n'essayerai-je pas au moins de la tourner, en me servant, pour mes propres intérêts, de cette même solidarité ?
En sorte que le fait de la solidarité ne fonde pas plus la morale altruiste que la morale égoïste, si on l'isole de tout principe supérieur au fait. C'est ce que faisait
(1) Secrétan, Le Principe de la morale ; Marion, De la solidarité morale.