‹ La liberté et le devoirChapitre 195 sur 205 · III. CRITIOUB. — MORALES INDÉPENDANTES · texte numérisé non relu

III. CRITIOUB. — MORALES INDÉPENDANTES

tif peut seul expliquer l'horreur de certains librespenseurs pour toute métaphysique: ils ont peur de mettre le doigt dans l'eiiKienage syllogistique qui conduit à Dieu. Cependant, ils ne voudraient pas pour cela supprimer toute morale,et nous allons juger du succès de leurs efforts pour construire une morale sans Dieu.

Parmi les partisans de la morale sans Dieu, les i. s.n« plus modérés, ont la prétention de détacher de l'idée .ledeToir de Dieu la vieille morale, sans 1 altérer sensiblement, re. Ils retiendraient le caractère absolu du devoir, voire même les principaux préceptes ou conseils de l'Evangile,mais sans l'Evangile, et même sans le secours de la religion naturelle. Bref, ils pourraient prendre pour devise cette parole d'un homme d'État organisateur des écoles sans Dieu : < Rien ne sera changé dans l'enseignement de la morale : il n'y aura que Dieu en moins. »

Examinons cette nouvelle conception de la morale : nous n'aurons pas de peine à montrer qu'elle est fausse en théorie, et ruineuse en pratique.

Nous disons conception « nouvelle», car l'histoire Preuve de l'humanité nous montre que chez tous les peuples, '"l'île"" et dans tous les siècles, la morale a toujours revêtu un caractère religieux. Jamais l'humanité n'a pu vivre sans croire que la loi de conscience dépend d'un principe supérieur et divin, d'une Divinité vengeresse ducrime. Jamais la morale indépendante n'aétéle code d'aucun ancien peuple, barbare ni civilisé. Non seulement dansl'Inde, la Perse, l'Egypte, mais même en Grèce et à Rome ; et si la philosophie grecque s'est constituée indépendante des cultes établis, sa morale n'est nullement athée.

La preuve en a été faite plus d'une fois, et récem-

Preuve de raison

ment encore par le savant abbé de Broglie, dans son beau livre de la Mormle sans Dieu.

Mais à quoi bon insister sur une preuve de tradition que nos adversaires n'admettent pas? N'ont-ils pas précisément la prétention d'êti-e plus sages que tous les sagesdes siècles passés, de changer hardiment l'axe du monde moral, et de remplacer les idées qui ont dirigé jusqu'ici le progrès moral de l'humanité, pardes inventions nouvelles fraîchement éclosesde leur cerveau ? Il faut donc leur montrer que leurs inventions sont fausses, et destructives de cette morale qu'ils ne voudraient pas détruire, mais affermir.

Et d'abord, il est faux que le devoir moral, le devoir vraiment obligatoire et catégorique, puisse logiquement se passer de Tidée de Dieu, qui en est au contraire le fondement, soit comme législateur, soit comme juge et suprême sanction.

Nous l'avons déjà établi contre Kant, et nous devons le redire contre les fauteurs de morale indépendante : l'obligation morale ne saurait être indépendante de l'existence de Dieu. Mais que Ton ne se méprenne pas sur notre pensée : nous ne disons pas que, de fait, l'obligation ne peut être connue sans la connaissance préalable et explicite de Dieu ; nous disons seulement que, de droit, elle ne peut êtrejiMs/i- /?^^et démontrée raisonnable, sans l'existence deDieu. C'est là un point important, source d'objections spécieuses pour nos adversaires, et qu'il nous faut un peu développer, "^de^ Supposons un homme de bonne foi, qui ne soit pas encore arrivé à la connaissance explicite de Dieu, ou qui, ébranlé dans sa croyance en Dieu, garde encore ses habitudes de loyauté et d'honnêteté. Sa conscience lui parle clairement et catégoriquement, comme à tous les autres hommes : ne sois pas injuste, menteur, vo-

Dieu ignoré

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leur, homicide, etc.. Aussi se sent-il intérieurement lié aljsolument par ces commandements. Pourrait-il, s'appuyant sur notre principe, raisonner ainsi : Si Dieu est incertain, ces commandements sont é<,'alement incertains ; or Dieu est pour moi incertain ; donc ces commandements sont pour moi pareillement incertains.

Nullement, il ne peut raisonner ainsi, puisque la conclusion de ce raisonnement est en contradiction manifeste avec un fait évident : l'obligation certaine que sa conscience lui promulgue. C'est donc un raisonnement inverse que la logique doit imposer à son esprit. Il doit se dire : l'obligation est certaine, comme ma conscience en témoigne ; or cette obligation serait inexplicable et déraisonnable sans l'existence de Dieu ; donc Dieu existe.

Pourquoi serait-elle inexplicable et déraisonnable Pas de sans l'existence de Dieu ? Parce qu'une loi sans légis- légiX* lateur,est une conception contradictoire, et que d'autre part je ne puis me supposer moi-même législateur d'une loi qui est universelle, antérieure à mon existence,et supérieure à ma volonté et à celle de tous les autres hommes. Ce législateur, antérieur et supérieur à moi et àtous les hommes, ne peut donc être que l'Etre suprême, Dieu.

Sans cette simple explication, la loi de la conscience reste une énigme, un effet sans cause. Elle nous plie et nous écrase sous un joug aveugle. Elle nous commande sans nous montrer que l'autorité est légitime et l'obéissance raisonnable ; elle n'est donc pas raisonnable. Sans doute, nous pourrons quand même nous y soumettre, si nous voulons bien nous contenter d'une foi aveugle, et voilà pourquoi nous rencontrons des athées ou tout au moins des sceptiques de bonne foi, dignes d'estime au point de vue moral, qui

leur.

de fait, croient au devoir sans croire en Dieu. Grâce à une heureuse inconséquence, ou à d'heureuses habitudes déjà contractées, leur vie morale a gardé comme l'empreinte ou ladirectiondeleur foi religieuse disparue. Ils ont beau nier Dieu théoriquement, de fait ils ne peuvent étouffer la voix de la conscience qui leur défend de faire le mal.

Mais ce n'est pas là une situation normale de la raison ; aussi la nature et la logique réclameront leurs droits tôt ou tard, et la conscience humaine, pour retenir la loi, finira par accepter aussi le législateur ; — ou bien reniant le législateur, elle secouera le joug de sa loi, comme celui d'un vieux préjugé que la science a démasqué. C'est la logique de l'erreur, mais c'est la logique. Tandis que retenir la loi après avoir repoussé le législateur,c'est encore une fois une inconséquence, heureuse sans doute, mais condamnéeparla Logique. Sens et Lc Icctcur volt désormais Ic seus et la portée pré- ''noire * cise de notre thèse : Dieu est le fondement du devoir. Elle ne signifie nullement que, pour connaître l'existence du devoir, il faille nécessairement avoir déjà reconnu explicitement l'existence de Dieu. Assurément, ce serait l'ordre logique, mais l'ordre de nos connaissances, surtout de celles acquises par l'éducation, est bien différent de l'ordre logique.

Elle ne signifie pas davantage qu'on ne puisse obéir au devoir, sans avoir l'intention formelle d'obéir à l'ordre de Dieu, quoique de fait, grâce à la réflexion, ces deux choses : faire son devoir et obéir à Dieu, aient pu devenir inséparables.

Elle signifie encore moins, comme on nous le reproche à tort, que Dieu nous enseigne le devoir par une révélation extérieure. L'éducation de la raison et de la conscience suffisent, au contraire, à cette révélation intérieure et toute naturelle; puisque le comman-

thèse ,

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dément de Dieu, loin d'être arbitraire ou variable, est nécessaire et immuable comme les essences des choses que la raison elle-même découvre.

Elle si;^nifie seulement que la loi du devoir une fois connue, directement et immédiatement par l'éducation et la conscience, la raison y découvre facilement, par une simple analyse, que cette loi suppose un législateur suprême, et que le devoir que l'homme a d'obéir suppose un droit corrélatif dans celui qui commande. Or le législateur est le fondement de la loi, et son droit de commander le fondement de notre devoir d'obéir. Supprimez le législateur, il n'y a plus de loi ; supprimez son droit il n'y a plus de devoir.

Voilà pourquoi le sentiment du devoir, qu'éprouve si clairement notre conscience, est si profondément imprégné du sentiment de notre contingence et de notre dépendance devant l'immensité de l'Etre suprême. Sentir qu'il nous faut obéir, c'est sentir que nous sommes des sujets, et non pas des maîtres, et que nous dépendons du Maître souverain, arbitre de la vie et de la mort. Pour en être bien convaincu, il suffit d'un peu de réflexion sur sa conscience et de beaucoup de sincérité.

M. Fouillée croit échapper à cette conclusion en ohjecfaisant appel à toutes les obscurités de l'essence di- "m, / vine (1). 11 a tort. Là n'est pas la question. Pour comprendre que le devoir nous impose une soumission et une dépendance envers un Etre supérieur, quelconque, il n'est nullement nécessaire d'avoir, au préalable, scruté toutes les profondeurs infinies de l'essence divine, et d'avoir éclairé du lumignon de notre petit esprit toutes ces insondables immensités. Ce travail dépasse de beaucoup les forces intellectuel-

(1) Fouillée, Criliq. defr xyslèmes, p. 58 et suiv,

les des plus fiers génies (1). Ces génies, cependant, ont réussi à soulever un coin du voile mystérieux qui nous cache l'infini, mais plus modestes et plus Jogiques, ils n'ont pas fait de ces succès la condition préalable de leur croyance en Dieu et au devoir.

La vraie méthode scientifique, comme nous le répète vingt fois Aristote, est de « constater d'abord qu'il y a une éclipse» ; c'est ensuite seulement qu'on cherche à expliquer l'éclipsé. . . si on le peut.

De même, il faut constater la grande loi du devoir, qui s'impose à l'humanité, et en conclure au Législateur suprême. Puis chercher à connaître la nature et l'essence de ce Législateur... si on le peut.

Dans cette difficile recherche, si M. Fouillée l'entreprend d'une manière plus sérieuse, il fera bien d'éviter recueil de l'anthropomorphisme : pas une de ses objections, qui ne provienne d'une ambiguïté de sens anthropomorphique.

Quant à son objection : « Si Dieu nous commande précisémentcequenous nous commandonsànous-mêmes(par la raison), à quoi sert de le faire intervenir?» — Nous croyonsy avoir longuement répondu. Gela serà légitimer la loi morale^, car une loi sans un législateur, un devoir d'obéir sans un droit de commander correspondant, seraient déraisonnables et nuls. Et cette réponse estautrementclaire quecelledeM. Fouillée, déclarant que « la science a découvert la source de la loi morale sur les sommets (?) de la pensée humaine » (3) !

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