III. f-MITIOUE
MORALES INDRPENDANTES
tuellesde la Ixiatitude éternelle ; de se lier à rélernilé quand on vit dany le temps ; d'échanger le visible pour l'invisible, la terre pour le ciel. La preuve que cela est déjà noble, c'est que, (juand les chrétiens agissent ainsi, le monde les traite d'insensés; cette folie-là ne sera jamais la maladie des calculateurs. Dureste,la théolo<nen'exclutnnll(3inentla poursuite L'amoor
" "^ pur.
désintéressée du devoir. Loin de là, la crainte de Dieu n'est que le commencement de la sagesse (1) ; l'amour de Dieu pour lui-même, et l'amour des hommes pour Dieu, font partie des préceptes essentiels de la morale. Même pour le repentir et le pardon, il faut au moins un commencement de ce pur amour. Vivre pour Dieu seul et pour sa gloire, restera l'idéal des parfaits (2).
Mais la perfection nesaurait être imposée à la masse des hommes. Déjà ils ont tant de peine à accomplir le devoir le plus strict, même avec l'appui des sanctions éternelles ; que sera-ce si vous leur enlevez cet appui?
A la rigueur, observe justement l'abbé de Broglie, -^'éceîsi'é « on comprend que l'on s'appuie ainsi sur la cons- pérance. cience seule, quand on mène une vie moyennement heureuse, quand on est honoré de ses concitoyens et que le devoir est facile. Mais supposez une mère de famille, qui voit ses enfants près de mourir de faim sous ses yeux, et mettez à côté d'elle le moyen de les nourrir, soit par un acte contraire à la probité, soit par le sacrifice de sa vertu. Dites alors à cette personne
(1) « Inilium sapieiUia% limor Domini. » Psal., GX, 10.
(2) Dans leur ri'.jonreuse précision, les théologiens ont distingué cinq mobiles diiïérents : 1» Faire le bien par la seule espérance mercenaire, en excluant le bien do l'intention ; 2" pour la seule récompense, mais sans exclure le bien ; 3° à la fois pour la récompense et pour le bien ; 4° pour le bien seul, mais sans exclure la récompense ; 5" pour 1« bien seul, en excluant la récompense. Dans les 1«'' et 5« cas, il y a désordre et péché. Dans le 2' cas, l'action est imparfaite. Dans le 3* elle est bonne. Dans le 4" elle est parfaite.
qu'il n'y a ni Dieu, ni ciel, ni enfer, et que c'est par le devoir seul qu'elle doit résister à la tentation. Ajoutez que, quoi qu'elle fasse, qu'elle ait supporté lamisère et la faim, ou qu'elle ait acquis,je ne dis pas la richesse, mais l'aisance ou la nourriture d'un jour, au prix du vice ou de l'infamie, son sort après cette vie sera exactement le même, croyez-vous que sa vertu résiste? N'est-il pas évident qu'il y aura disproportion entre la faiblesse du principe abstrait et la puissance de l'impulsion réelle vers le mal ? Placez encore un de ces hommes dans une situation oîi il lui sera possible de satisfaire par un acte coupable une passion très vive, à l'insu de l'univers entier, et il est bien difficile de croire que son stoïcisme puisse résistera une telle épreuve. S'il le fait, c'est qu'il sera un héros de la vertu. Or, la morale n'est pas faite pour les héros, elle est faite pour les hommes ordinaires ; elle doit être assez efficace pour maintenir dans le bien ceux qui n'ont que des forces et un courage médiocres (1). » Sagesse H est douc maulfestc que cette morale du devoir de^Dieii. sans aucune sanction, serait inefficace et insuffisante pour les besoins réels de l'humanité. La sagesse de Dieu serait donc gravement en défaut, s'il l'avait ainsi établie, mais ce serait surtout sa justice.
Le bien et le bonheur sont une seule et même chose, ou, si l'on veut, deux aspects du même devoir. Ils semblent séparés ici-bas, mais ce ne peut être qu'en vertu d'une épreuve passagère. Si, au contraire, le bonheur se trouvait dans le mal, et le malheur dans le bien, finalement et sans aucun espoir de compensation, il faudrait désespérer de la justice de Dieu. Dieu se doit donc à lui-même de rétablir l'ordre un instant ébranlé et renversé par le libre arbitre : délaisser le malheur
(1) De Broglie, La Morale sans Dieu, p. 119.
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à la volontthjui a voulu le mal, et de rendre le bonheur à la volonté qui a eniliiassé le bien. Bien et bonheur, mal et malheur, s'uniront et se confondront pour toujours, et ce sera justice !
Dieu est donc nécessaire pour assurer les sanctions éternelles, non moins que poui" fonder le devoir luimême. La Morale ne peut s'en passer.
Et cependant des poètes et des littérateurs ont i.ecuiio espéré que la morale pourrait remplacer la vieille "«"r. croyance en Dieu par le < culte de l'honneur ».
«. Dans le naufrage universel des croyances, écrivait A.de Vigny,j'aicru apercevoir un point qui m'a paru solide, c'est l'honneur. Une vitalité indéfinissable anime cette vertu biz;irre,qui se lient debout au milieu de tous nos vices. Sans palme céleste après la moi't, c'est la vertu de layie. » — C'est la même pensée, sousune image très saisissante, que nous retrouvons chez Prévost-Paradol : « On voit souvent, au bord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps. Le tronc est ouvert, le bois est détruit; il ne contient guère plus qu'un peu de pourriture, mais son écorce vit encore, la sève peut monter, et chaque année il se couronne deverdure,comme au beau temps de sa jeunesse. Il reste donc fièrement debout, et peut même braver plus d'une tempête. Voilà l'image fidèle d'une nation que le point d'honneur soutient encore, après que la religion et la vertu s'en sont retirés (1). »
Inutile de multiplier ces citations. (Jui de nous n'a pas entendu dire à des hommes du monde, gens d'ailleurs excellents, que les distinctions d'athées et de croyants, de matérialistes et de spiritualistes, étaient
(1) Prévost-Paradol, Etude par 0. Otéanl.
à effacer comme inutiles ; il suffisait désormais d'être des « honnêtes gens », des « hommes d'honneur ». Ses mer- Uu liommc d'houneur est fidèle à sa parole, ami de
vcillcux
effets, la droiture et de la loyauté, et incapable de certaines défaillances. Il a horreur d'une bassesse, d'une tromperie, d'un mensonge, de certains ^jrocédés louches ou peu délicats, pour s'enrichir ou arriver. Il a le mépris des convoitises vulgaires, des profits sordides, des plaisirs trop grossiers, ignobles. Sa probité scrupuleuse pour le bien d'autrui, dont il serait dépositaire, est bien connue.
Il est aussi l'esclave du devoir professionnel, parfois jusqu'à l'héroïsme. La crainte de paraître dénué de courage ou poltron, lui fera affronter mille périls et la mort elle-même. L'honneur a eu ses martyrs et aussi ses fanatiques. Aux époques les plus troublées de notre histoire, nous avons vu des soldats sans vêtements et sans vivres, marchant à la mort pour l'honneur du drapeau ; nous avons vu des proscrits monter sur l'échafaud sans trembler, pour l'honneur de leur nom.
Cette puissance de l'honneur est à la fois merveilleuse et indéniable. Il y a là un ressort mystérieux, dont le philosophe doit découvrir le secret, s'il veut en connaître la véritable valeur au point de vue qui nous occupe, gu'esi-ce Qu'est-ce donc que l'honneur? Cette vertu « bizar- ''Thon-* re ». comme l'appelait A. de Vigny, qui se tient debout au milieu de nos vices ; cette écorce verdoyante, recouvrant un tronc qui pourrait être à peu près pourri, comme le disait Prévost-Paradol, n'est en effet qu'une vertu de surface, composée surtoutdedeuxsentiments : un sentiment de sa propre dignité, on ne veut pas déchoir, on veut pouvoir s'estimer soi-même ; — et aussi un sentiment de respect humain, on ne veut
neiir ?
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pas paraître d(îchoir aux yeux des hommes, on lient par-dessus tout à leur estime.
C(i second sentiment n'était guère connu des sages de ranti(iuité, aussi :i-t-on pu dire que l'honneur est un sentiment moderne.Nouscroyons môme que les anciens l'excluaient formellement, par leur maxime que la vertu se suffit à elle-même, et que le sage n'a pas besoin de l'opinion des hommes : « in se reconditiir, se contentus est », comme l'écrivait Sénèque (1).
Peut-être les anciens avaient-ils raison, au moins en partie. La recherche de l'estime des hommes est un sentiment intéressé, que l'on peu t trouver non seulement dans le cœur de l'homme vertueux, mais encore dans celui de l'homme vicieux et mauvais. Il n'est donc pas, par lui-môme, un élément de moralité ; et si cette estime est un frein pour certaines natures, pour d'autres elle est une provocation à l'hypocrisie, ou aux lâches abdications de sa propre conscience, par respect humain. Aussi la fière devise des anciens : etiamsi omnes, ego non, nous paraît-elle bien plus morale et bien moins dangereuse.
Quoi qu'il en soit, c'est le premier des deux sentiments de l'honneur qui seul peut avoir, et qui a réellement, une valeur morale : aimer à devenir digne d'estime à ses propres yeux, ou aux yeux de juges impartiaux. C'est assurément une ambition très noble et très morale. Elle est l'équivalent de l'amour du devoir, et môme d'une certaine délicatesse et perfection dans l'accomplissement du devoir. L'homme d'honneur est avant tout l'homme du devoir.
Malheureusement, le devoir, tel que l'entendent. Le «><io
' * do llion-
dans le monde contemporain, les hommes d'honneur, "«"'•• est assez incomplet. Ni tuer, ni voler, et respecter
(1) Senèque, Epitre IX à Lucilius.
certains usages, dictés par les convenances sociales ou l'étiquette, c'est là tout leur Gode moral, d'où l'on a déchiré bon nombre de feuillets gênants au point de vue des mœurs. S'il condamne certaines fautes, avec une sévérité inflexible, surtout lés fautes de la femme, n'est-il pas d'une indulgence excessive et monstrueuse pour d'autres fautes, surtout celles de l'homme ? Et que dire de l'honneur qui exige, pour des injures parfois imaginaires, des réparations homicides ? Incomplet, mutilé, et falsifié gravement, tel est donc le Code de Thonneur moderne.
Mais nous ne pouvons entrer dans ces détails, qui ne répondraient plus au sujet de morale générale que nous traitons. Nous ne pouvons même pas demander à ces hommes d'honneur, qui se prétendent les hommes du devoir, s'ils ne manquent pas au premier et au plus sacré de leurs devoirs, en omettant leur devoir envers ce Dieu qui leur a donné l'être, et dont ils dépendent à la vie et à la mort. Manque Nous dcvous Icl uous couteuter de leur dire, que dè'baso. leur Gode du devoir, serait-il pur et complet, — ce que nous sommes loin d'accorder, — ce devoir serait sans fondement et comme bâti en l'air, s'il est fondé sur la libre volonté de Thomme et non sur la volonté indéfectible de Dieu. Nous l'avons suffisamment établi au point de vue théorique, contre les partisans de la morale autonome.
Que si, au point de vue pratique, ils semblent avoir réalisé la séparation de ces deux idées, le Devoir et Dieu, la Loi et le Législateur, sans faire périr la loi et le devoir, c'est qu'ils continuent à être mus par l'impulsion acquise ; ils continuent, sans s'en douter, à vivre d'un sentiment formé dans le cœur des générations actuelles par de longs siècles d'esprit religieux et de foi chrétienne.