III. CRITIQUE. — MOKALES INDÉPENDANTES Wl
« L'Evangile, écrivait un penseur distingué, n'a-t- soo il pas sa part à réclamer dans cette délicatesse de sen- ehreii». timents et de procédés, à la(|uelle sur bien des points, la belle antiquité paraît avoir été trop étrangère ? Tout ce (jue renferme d'ex({uis le mot de [mdcur, sans lui, le sentirions-nous !? L'honneur, cette autre pudeur, n'a-t-il pas à son principe rien de chrétien (1)?»
Oui l'honneur, par son respect de la dignité humaine et son amour du devoir, est un sentiment religieux, c'est un legs des âges chrétiens, du monde féodal et chevaleresque. Il est comme un écho de l'idéal divin : < Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait >. Renan lui-même en faisait l'aveu : « C'est souvent à ces formules (jue nous devons le reste de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre. Je crains, par moments, que ce soit un peu léger (2). »
Il est clair, en effet, que si l'antique parfum venait à être épuisé, si l'impulsion acquise finissait peu à peu par s'arrêter, on verrait alors que le sentiment de l'honneur serait bien léger pour la conscience humaine; il ne serait plus qu'un sel affadi, incapable d'arrêter la corruption croissante des mœurs publiques.
Séparé du sentiment religieux, il sera bientôt se- sépan paré du sentiment du devoir. Et alors rhonneur ne sera plus un mobile intérieur de conscience, mais un mobile de paradeextérieure. L'honneur cherchera bien moins à être bon qu'à le paraître. L'orgueil, le culte de soi-même, aura remplacé le culte du devoir et de la vertu. La peur de l'opinion, allant jusqu'à sacrifier
(1) A. Vinet, Mélanges.
(2) E. Renan, Discours d'Acad., pour la réception de M. Cherbuliez.
périra.
ses convictions et les plus saints des devoirs, aura remplacé la bravoure chevaleresque.
Indépendance de Dieu et esclavage des hommes, sera le dernier mot de cette morale athée.
Gardons Thonneur, — l'homme n'aura jamais trop d"appuis pour sa faiblesse, — mais qu'il plonge sa racine dans les eaux pures et profondes de l'amour du Vrai, du Bien et du Beau, qui est l'amour même de Dieu, sinon le tronc à demi pourri, entrevu par Prévost-Paradol, loin de pousser des rameaux verdoyants, privé de la sève divine, achèvera bientôt de se dessécher et de périr.
Morale
Il reste encore à la morale indépendante un dernier d°aS*du degré à descendre ; après avoir rejeté Dieu et les sanc- Devoir. tlous dlvlucs, qui fondaient ou garantissaient le devoir, il lui reste à rejeter le devoir lui-même. Et cette chute, cet effondrement, était une conséquence trop logique pour ne pas arriver tôt ou tard.
Si ce n'est plus Dieu qui commande à l'homme de respecter l'ordre établi par lui ; si c'est l'homme qui, désormais maître de lui-même, se commande à luimême ce qui lui plaît ou ce qui lui paraît bon, un tel commandement ne saurait le lier d'une manière absolue. Ce n'est même plus un commandement proprement dit^ puisqu'il n'3^ a plus dualité d'inférieur et de supérieur ; il ne peut plus se dire à lui-même : Ut es obligé par un autre, s'il n'y a plus de supérieur; ni se dire : je f oblige, puisqu'il est seul, et ne peut être à la fois sujet et maître. Il peut se dire tout au plus : ce serait convenable d'agir de telle ou telle manière.L'obligation morale se transforme ainsi en simple convenance morale, qui peut me persuader, mais ne m'oblige point, car s'il me plaît d'être moins conve-
8oaal.
III, CfUTIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES 493
nable ou moins raisonnable, dans telle ou telle occasion,ça me regarde seul, et je n'ai de compte à rendre à personne. C'est ainsi que la libre-pensée se complète logi(juement par la morale libre ou facultative.
(cependant le danger social de ces audacieuses nou- Jj'^S veautés sautait aux yeux des moins clairvoyants et des novateurs eux-mêmes. On se demandait avec anxiété si la société pourrait subsister longtemps, lorsque le frein moral du devoir serait brisé dans les consciences, et si le naufrage de la moralité individuelle u'eutraînerait pas bientôt le naufrage de la moralité publi(|ue et de la société elle-même.
Sans doute, les sociétés modernes ont des gendarmes et des tribunaux, pour réprimer les actes (|ui lui sont nuisibles. Mais que cette défense sociale est déjà faible, si l'on compte la multitude d'actions criminelles, secrètes ou publiques, qui leur échappent! Bien plus, elle suppose que les magistrats préposés à cette défense sociale sont eux-mêmes honnêtes et soumis à la loi du devoir, car s'ils devenaient complices du désordre, où serait la répression? Si les fonctionnaires et les soldats sont des gens sans conscience, n'obéissant à leurs chefs que quand ils sont surveillés, ou tramant en secret la révolte contre eux, qui gardera l'ordre social ? L'opinion publique ? Mais quelle sera la force de son blâme ou de ses éloges, si l'idée de devoir disparaît des consciences !
La puissance de la justice sociale repose donc, en dernière analyse, sur le sentiment du devoir. Une fois le devoir supprimé, il n'y a plus de droit, ni social ni individuel ; on ne peut même plus craindre que « la force prime le droit », puisque la force existera seule. Ce sera le règne de la barbarie, et. de la pire de toutes, la barbarie civilisée.
C'est en vain que pour nous rassurer on nous pré-
Vaines dit,ponr un avenir il est vrai assez lointain, l'âge d'or dupro-' sur la terre. Grâce au progrès fatal de l'évolution, la
erres
moral, nature de l'homme doit, parait-il, devenir plus douce, et son égoïsme se transformer spontanément en généreux altruisme. La sympathie pour nos semblables deviendra instinctive et si pressante, qu'on n'aura plus d'effort à faire pour respecter leurs personnes et leurs droits La justice sociale disparaîtra faute de crimes et de délits ; la charité elle-même tinira par être sans objet, puisqu'il n'y aura plus de malheureux : tout le monde sera heureux et chacun jouira du bonheur des autres ! Le ciel des chrétiens sera ainsi remplacé par un vrai paradis terrestre.
Nous regrettons de ne pouvoir prendre au sérieux ces utopiques rêveries ; mais alors même qu'elles devraient se réaliser dans quelques milliers de siècles, en attendant il faut vivre..., et ni l'individu ni la société ne peuvent vivre sans devoir.
Les Au fond, nos adversaires sont du même avis,puis- TeE'du qu'ils sont en train de rechercher « les équivalents du devoirs. Si le devoir a des équivalents, nous aurions mauvaise grâce, en effet, de ne pas les accepter : une valeur reste la même, quelles que soient les formules équivalentes qui l'expriment. Reste à examiner si le devoir à des « équivalents ».
Nous avons déjà vu les matérialistes remplacer le devoir par divers mobiles qu'ils n'ont jamais osé nous présenter comme des équivalents. Uintérêt, la sympathie, l'honneur^ sont assurément de puissants mobiles d'action. Mais s'ils ne sont pas dirigés et orientés par le devoir, ils peuvent tendre au mal comme au bien. C'est au devoir de s'emparer de ces divers moyens pour les diriger vers Dieu et la vie future ; comme il appartient au pilote de se servir des organes de son navire pour arriver au port. Ces organes
devoir .