‹ La liberté et le devoirChapitre 199 sur 205 · III. CHITIOl'E. — MORALES INDéPENDANTES · texte numérisé non relu

III. CHITIOl'E. — MORALES INDéPENDANTES

ne peuvent remplacer le pilote : ils ne sont pas des équivalents.

Du reste, les théories sur riiitér«*tau la sympathie, par Bentham, sont un peu vieillies\ Il fallait trouver mieux, et surtout donner du neuf et de l'inédit. Le jeune philosophe, auquel nous avons déjà fait allusion, a cru nous servir à souhait en nous offrant cinq (équivalents du devoir. — (Jinq, cesl beaucoup ; un seul nous suffirait. Mais comme l'auteur est modeste, et (juil n'ose affirmer la suffisance de chacun d'eux, il a bien dû suppléer à la qualité par la quantité.

Quoiqu'il en soit, passons à leur examen. Tout Thwede

,,,,.. , Guyau.

d abord, voici en quels termes, obscurs et bizarres, l'auteur a formulé sa thèse :

« Les seuls équivalents ou substituts admissibles du devoir, nous dit-il, sont les suivants :

«1" La conscience de notre pouvoir intérieur et supérieur, à laquelle nous verrons se réduire pratic{uement le devoir ;

«2'^ L'influence exercée par les idées sur les actions ;

« 3" La fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social de nos plaisirs et de nos douleurs ;

«4° L'amour du risque dans l'action, dont nous montrerons l'importance jusqu'ici méconnue.

« 5" L'amour de l'hypothèse métaphysique, qui est une sorte de risque dans la pensée.

« C4es divers mobiles réunis sont pour nous tout ce qu'une morale réduite aux seuls faits et aux hypothèses qui les complètent, pourrait mettre à la place de rancienne obligation catégorique (1). »

Le lecteur trouvera peut-étreque l'exposé de lathèse

(1) Guyau. Esquise d'une morale sans obligation ni sanction, p. 6.

Premier (t équivalent ».

n'est pas aussi clair que l'eau de roche, mais l'auteur peut s'abriter derrière les usages reçus. Quels sont les auteurs contemporains de la libre-pensée qui, à la suite de Kant, n'affectent pas de parler ou d'écrire en style énigmatique, et qui ne doivent pas à ce procédé nouveau une grande partie de leur succès ?

Pour nous, ne voulant pas nous payer de mots, essayons de voir quelles sont les idées déguisées sous ces cinq formules.

Voici le sens de la première formule.

L'auteur part de la loi fondamentale de la biologie : « la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production et fécondité ; vivre c'est dépenser aussi bien qu'acquérir. » Ainsi toute vie opulente cherche à se répandre, soit physiquement par la génération, soit intellectuellement : le savant, l'artiste, l'homme de bien, l'apôtre, tous ont besoin de communiquer aux autres le trop plein des richesses de leur esprit et de leur cœur, l'exubérance de leur activité. L'homme a besoin de vivre non seulement pour lui, mais aussi pour les autres.

Or ce besoin est l'équivalent d'une obligation. « Qu'est-ce en somme que l'obligation... une certaine forme à' impulsion... Eh bien, c'est cette force impulsive qui nous a paru le premier équivalent du devoir (1). >

Nous avons bien compris : c'est ce besoin d'agir pour soi et pour les autres, provenant dans l'être vivant d'une « accumulation de forces et d'une réserve d'activité qui a besoin de se dépenser >,que l'on nous propose pour remplacer le devoir moral. C'est exactement comme si l'on nous proposait de remplacer la digue du torrent par l'impétuosité du torrent, et le

(1) Guyau, Ibid., p. 247.

m. CHITIQUE. — MOKALKS INDKHKNDANTK^ 407

frein du coursier fongueux, par sa fougue elie-niènie!..

Vous ne voyez donc pas que plus vous supposez la vie humaine intensive et exubérante, plus ce besoin d'action appelle et réclame une règle morale, au lieu de la supprimer?

Et puis, le devoir apparaît-il toujours comme une extension plus grande de la vie ? N'est-il pas souvent, au contraire, une restriction et une défense : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu seras chaste, tempérant, etc.. Si, comme vous le dites, le pouvoir se confond avec le devoir: « je puis donc je dois >, ces restrictions du pouvoir seraient injustes. Je « puis > faire le mal aussi facilement que le bien ; pour m'interdire d'user de ce pouvoir, parfois si impétueux et si violent, il vous faut d'autres règles que le « besoin d'agir». Il vous faut distinguer le bien et le mal, il faut savoir établir une hiérarchie absolue des biens et des maux, légitimant la supériorité de l'esprit sur la chair, du désintéressement sur l'égoisme. Or votre abstention de tout principe métaphysique vous l'interdit.

Ainsi, dans ce ^ pouvoir »ou « besoin » d'agir,je ne vois pas encore le moindre élément de moralité. Pour la faire naitre, vous ajoutez que résister à ce besoin d'agir, c'est provoquer une peine qui ressemble au remords, tandis que lui céder, c'est provoquer un plaisir qui est semblable à lajoiedela bonne conscience ; et que cette joie ou ce remords sont l'équivalent de la conscience morale ou du devoir.

Là encore je ne vois (jue des comparaisons trompeuses.Eprouver un besoin, le satisfaire, et éprouver la joie d'une satisfaction, est un phénomène vulgaire, qui peut ne pas renfermer un atome de moralité. Que d'actes mauvais et criminels peuvent aussi donner à nos passions cette satisfaction malsaine.

L'ivresse pour l'alcoolique, le vol pour l'avare, Tiinpuretépour le débauché, provoquentde grandes jouissances, qui satisfont leurs appétits grossiers, et qu'on ne peut confondre avec lajoie d'une bonne conscience. Pour distinguer cette joie supérieure, il faut faire appel à la distinction du bien et du mal, de l'esprit et de la chair, en un mot à la notion du devoir que vous avez supprimée.

Donc la première formule, remplaçant le devoir par le pouvoir ou le besoin d'agir, est une formule anarchique, qui ne contient pas l'ombre d'une direction morale. Passons à IdL seconde.

Deuxième Ou uous propose dc remplacer le devoir par € Fin- °iJnt». fluence d'un idéal sur nos actions ». Certes, ce n'est pas nous qui nierons l'influence, sur la conduite delà vie, d'un idéal élevé. L'idéal de la sainteté chrétienne, quoiqu'il ne soit pas obligatoire, mais de simple conseil,a produit des merveilles. Quoique cet idéal n'ait jamais été le seul facteur de la vie héroïque de nos saints, et qu'il y ait eu d'autres ressorts puissants dans leurs âmes chrétiennes, cependant nous ne pouvons nier qu'il ait joué un rôle important.

Mais pour que l'idéal moral de nos moralistes indépendants ait une influence quelconque sur la vie humaine, il faut plusieurs conditions, dont la première c'est qu'il soit conçu et montré.

Or nous nions à M. Guyau et aux autres positivistes,le droit de concevoir un idéal moral et de nous le proposer. Ils protestent eux-mêmes que leur morale est « réduite aux seuls faits et aux hypothèses qui les complètent », qu'ils s'abstiennent de toute idée métaphysique, voire même de toute notion de bien et de mal ; comment pourraient-ils tout à coup faire surgir la notion du souverain bien, du bien idéal, sans faire de la métaphysique, sans s'en douter?

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