‹ La liberté et le devoirChapitre 200 sur 205 · CRITIQUE. — MORALES INDEl-ENDANTES · texte numérisé non relu

CRITIQUE. — MORALES INDEl-ENDANTES

Dès lors, Pidéal qu'ils nous proposent : < la vie la plus intensiveet la plus extensive possible, au polntde vue physique et mental >, n'est plus un idéal qui s'impose, comme meilleur ou préférable moralement; ce n'est plus qu'un fait physi(iue : le fait d'une tendance générale que l'auteur a cru constater, mais qui est fort discutable, et qui, serait-il réel, ne peut être imposé comme désirable. D'aucuns i)réfèreront, au contraire, à la vie la plus intensive et extensive, la vie la plus calme et la modération des désirs.

Mais pour décider entre l'idéal de la modération et l'idéal de l'agitation, il faudra des principes et non des faits, des principes qui nous permettent de distinguer le bien du mal et les divers degrés hiérarchiques du bien. Or M. Guyau, qui rejette tous ces prinpipes métaphysiques, s'interdit à l'avance de rien décider sur le caractère bon ou mauvais, meilleur ou pire de son idéal. Son idéal moral n'en est pas un: c'est un sim[)le fait, très contestable, et qui n'a pas l'ombre de bonté ou de malice, ni de moralité.

Mais enfin, supposons pour un instant que M. Guyau, sortant de l'école positiviste, réussisse à concevoir et à nous montrer un idéal moral de perfection absolue. Pour qu'il ait quelque influence appréciable sur les esprits et sur les cœurs, il lui faut une seconde qualité : qu'il soit absolument certain, et non pas douteux ou chimérique. Car si je viens à découvrir qu'il n'est qu'un « peut-être y* d^oi'dve supérieur, une vaine idole de perfection, sorti du cerveau des philosophes, ou inventée par mon cœur pour me consoler des désenchantements de la vie ; si cet idéal n'est qu'un fantôme et un rêve, pourquoi le poursuivrai-je ? On peut contempler un beau rêve, l'admirer, mais le désirer sérieusement,jamais ! encore moins le poursuivre, sans trêve ni relâche, pendant toute une vie, préférer ce

bien futur et imaginaire aiix^biens présents et réels, lui donner ce témoignage qu'aucun n'égale, celui du sacrifice ; sacrifier pour lui mon repos, mon égoïsme, mes affections, mon bien-être, ma vie, voilà le choix qui serait essentiellement déraisonnable, puisqu'il consisterait à préférence qui n'est pas à ce qui est, la chimère à la réalité.

L'idéal moral de nos saints a puisé sa force d'action dans sa réalité même : Dieu connu, aimé, imité, possédé, tel était leur idéal de sainteté.

Tout idéal de morale sans Dieu trouvera, au contraire,dans son caractère fictif et chimérique, sa faiblesse et son inefficacité. Il ne ferait que des dupes.

En outre, un idéal de perfection morale restera le mobile d'une élite de sages et de parfaits ; la grande masse des hommes néglige habituellement les conseils de perfection morale, et se contente à grand'peine d'observer, tant bien que mal, les préceptes les plus rigoureux. Si vous supprimez la région inférieure des préceptes, et s'ils refusent d'autre part d'habiter les régions supérieures de votre idéal, où les logerez-vous dans votre édifice moral? Votre morale n'est donc pas faite pour le commun des houimes, mais pour un petit nombre d'intellectuels : elle n'est pas la grande morale de l'humanité, l'équwa- La troisième formule de M. Guyau nous propose lent ». (jg remplacer le devoir obligatoire par « la fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social des plaisirs élevés ». L'auteur veut signifier par ces paroles que, par le fait de l'évolution et du progrès continu, la sensibilité des hommes s'épure spontanément et se socialise, c^est-à-dire devient de moins en moins égoïste et de plus en plus impersonnelle et désintéressée.

Le fait est-il certain, et n'y a-t-ilpas, au contraire,

Page 1