III. CKFTIOIJK. — MORALES IM)ÈF'E\DANTES
dans les bas-fonds de nos civilisations avancées, des raffinements croissants de vices égoïstes et abjects? Que si l'on constate, sur d'autres points, des manifestations croissantes de bonté et de charité, ne faut-il pas l'attribuer bien plus aux conquêtes de l'idée chrétienne, qu'aux progrès aveugles de l'évolution ? Le lecteur en jugera.
Quoiqu'il en soit, et aurions-nous dûment constaté le fait d'un courant ascendant de l'humanité vers «la fusion croissante des sensibilités », pouvons-nous conclure de ce fait, qu'il ira toujours croissant, et que l'altruisme va remplacer bientôt l'égoïsme ? Qui nous assure que le progrès actuel n'aura pas ses retours, ses défaillances et son déclin ? Et pouvons-nous assez compter sur ce fait du progrès, pour supprimer notre devoir de le seconder ? Passe encore si, pour supprimer le devoir, on attendait que l'âge d'or promis soit réalisé, où l'altruisme aura définitivement remplacé l'égoïsme ; mais en attendant ?.,.
Notre auteur reconnaît lui-même avec sincérité la valeur de cette grave objection. Aussi nous l'entendons conclure avec mélancolie :< La lutte pour la vie a beau être diminuée parle progrès de l'évolution, elle reparaît dans certaines circonstances, ([ui sont encore fréquentes de nos jours. Sans loi impérative, comment entraîner alors l'individu à un désintéressement définitif, parfois au sacrifice de soi ?» — Tenons-lui compte de cet aveu.
La quatrième formule est « Vmnour du risque phy- Qiu.trièsique ». On pourrait, d'après le même auteur, rem- , éqnivaplacer l'idée de devoir par l'impulsion que donne l'amour du risque. On ne comprend pas très bien, au premier abord, ce que l'amour du risque peut avoir d'équivalent à l'amour du devoir et il faut quelque subtilité pour l'expliquer.
L'homme estnaturellement brave, etilaimeàaffronter le danger, les risques d'une souffrance physique. De là, l'esprit d'aventure, si développé chez certaines races. La peur, la lâcheté, n'est que le bas côté de l'humanité. Or, le bien moral c'est souvent une souffrance physique ou une privation de quelque plaisir physique. Pour le faire pratiquer, on pourrait donc remplacer la contrainte de l'obligation, par la tendance qui résulte de l'amour du risque. Il suffirait pour cela de cultiver cette disposition dans l'individu, par l'éducation, elle se transmettrait ensuite par l'hérédité, et nous aurions des générations nouvelles de braves, s'exposant au risque physique, faisant le bien et résistant aux vices, tout naturellement. Cette nouvelle tendance, produisant le même résultat pratique que l'idée de devoir, en est l'équivalent.
La réponse à cette prétention, nous l'avons déjà faite plusieurs fois, sous diverses formes. Puisque vous avez constaté parmi les hommes deux tendances opposées, l'une vers la lâcheté, l'autre vers la bravoure, ces deux courants continueront à se partager l'humanité. Ceux qui préféreront aux risques et aux aventures, la sécurité et la tranquillité de la vie, se croiront aussi sages que vous, et vous n'aurez aucun principe pour leur démontrer le contraire. S'il n'y a plus ni bien ni mal moral, ce n'est plus là, en effet, qu'une question de goût et de sentiment parfaitement libre pour chacun.
Vous dites, il est vrai, que le courage finira par prévaloir fatalement, et que, par votre méthode de sélection naturelle, il n'y aura bientôt plus de lâches parmi les hommes. Soit ; ne discutons pas cette utopie. Mais en attendant cet âge d'or?...
En attendant, le devoir étant supprimé avec la distinction du bien et du mal, chacun suivra son caprice