I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ KT LA MORALK
forces par l'addition successive de tous ces petits accroissements. L'idée de liberté devient ainsi une source croissante d'énergie morale, un levier permanent de l'ordre universel perçu par l'entendement, un principe d'harmonieuse évolution, un facteur personnel de l'impersonnel progrès (1). »
Sans doute, répliquerai-je, l'idée de liberté produit L-iiinsion tous ces merveilleux effets, mais à une condition, c'est nbené. qu'elle ne soit pas reconnue pour une illusion et une vaine chimère. Car si ce n'est qu'une illusion facile à dissiper,un préjugé et une erreur, comme vous l'enseignez avec tous les déterministes, il ne vous reste plus qu'une idée sans force et sans empire. Le seul doute que je ne suis pas libre suffit à briser ce ressort secret,et à paralyser ma volonté. Ce ressort, en effet, n'est pas l'idée pure et simple de liberté, mais la croyance sincère que je suis libre, et qu'en conséquence je puis et dois user de mon énergie morale.
Vous en convenez, du reste, vous-mêmes, mais vous me dites qu'il n'est pas nécessaire d'être libre ; qu'il « suffit de se croire libre» ; et je vous demande comment un déterministe convaincu, comme vous prétendez l'être, pourrait parvenir à se croire libre? Gomment surtout oserait-il fonder le devoir, l'amour du bien, l'éducation de la volonté, le progrès moral de l'individu et de l'humanité, en un mot la science et la vie morale, sur une illusion et une hallucination de conscience? Le fondement du bien ne serait donc plus la vérité, mais le mensonge ?
Non, cela est trop invraisemblable; et si M. Fouillée Aveu avait pris la peine de relire avec un peu plus d'atten- Fouuiée. tion la belle description psychologique que nous venons de citer de lui, et oîi il nous trace une peinture si
(1) Fouillée, Liberté et Déterminisme, V^ p., ch. 1 ; 2" p., 1. II, cl
fine de ses idées-forces qui « provoquent la réflexion >, laquelle provoque « un accroissement de l'idée >, d'où un « nouvel accroissement de la réflexion >, il aurait facilement découvert, avec la force de l'idée, la force propre de la réflexion personnelle, qui nous fait regarder ou fermer les yeux, voir tel ou tel autre côté de la question, à notre gré ; énergie personnelle qui entre comme un facteur si important dans la décision définitive, et qui n'est autre que la liberté. En conséquence, M. Fouillée aurait pu voir que son nouveau système déterministe estprécisémentfondé,sans qu'il s'en doute, sur le fait de la liberté, sur la force propre de l'attention etde la réflexion volontaire, qui dansle conflit de plusieurs idées-forces fait pencher la balance, comme l'épée de Brennus, du côté qu'il lui plaît ; et que s'il parvient ainsi à < élargir le déterminisme >, comme il] s'en flatte, c'est en y introduisant, sans le dire, avec la croyance sincère en la liberté, la puissance et l'exercice même de la réflexion voulue et delà liberté.
Conclu- Nous reviendrons en son lieu sur cette question si dTia capitale du rôle de l'idée et de la réflexion libre si'on! dans le fonctionnement de la liberté humaine; il nous suffit ici de le laisser entrevoir, et de conclure qu'aucun système n'est encore parvenu à fonder la morale, ni comme science, ni comme vie pratique, sans la notion vraie de la liberté.
Sans la liberté, toutes les notions de devoir et de droit, de mérite ou de démérite, de récompense ou de châtiment, de remords ou de bonne conscience, sont des plantes déracinées destinées fatalement à se dessécher et à périr. On peut encore se donner l'illusion de retenir les mots, mais ces mots, ces étiquettes,