I. LA LIBERTÉ. — LA LIBEFITÈ RT LA MOHALR
sont plus OU moins vides de réalité, et entièrement • privés de valeur morale. Du reste, c'est la pratique qui se chargera de la démonstration.
Si l'on ne peut plus distinguer désormais le bien p'»» «j»
, , , , • . moralité.
et le mal moral, du bien et du mal physique puisqu'ils se produisent de la même manière, fatalement, et qu'ils dérivent des mêmes lois de la nature ; il faudra dire qu'un homme est bon ou mauvais, de la même manière qu'un outil est bon ou mauvais, qu'un animal est bon ou méchant. Les héros de la vertu n'exciteront plus le respect et l'admiration, mais seulement la surprise et l'étonnement, comme la vue d'une haute montagne ou d'une plante gigantesque. Les héros du crime ne réclameront que l'indulgence, puisqu'ils sont irresponsables, ou tout au plus la pitié qu'on éprouve en présence d'une grande infortune. Dès lors, la vertu ou le vice ne seront plus que des accidents nécessaires auxquels on devra se résigner d'avance, si l'on est sage.
Tout ressort moral est ainsi brisé, toute aspira- mwn tion généreuse est tarie dans sa source ; et ce n'est «rau certes pas Yillusion de la liberté, préconisée par M. Fouillée, qui pourra arrêter l'individu et la société déjà trop inclinés sur la pente d'un égoïsme brutal et de la barbarie. Ce philosophe a beau leur crier : agis comme si tu étais libre, afin de le devenir ! cette belle maxime ne convaincra plus personne. Gomment cette liberté tant décriée, comme absurde et contradictoire, deviendrait-elle tout à coup possible? Et comment un homme pourrait-il, s'il est raisonnable, prendre pour fin de ses actions une conquête reconnue impossible? Etranges sages que ces déterministes, ({ui nous proposent sérieusement d'orienter la vie de Thomme vers une chimère, et de fonder la vertu sur un dogme imposteur!
Le lecteur, espérons-le, aimera mieux conclure avec les anciens moralistes, Aristote et S. Thomas: l'homme a besoin du devoir et de la liberté, pour atteindre sa fin morale, comme Toiseau a besoin d'ailes pour voler, comme le poisson a besoin de nageoires pour nager, donc la Nature l'en a réellement pourvu. Un oiseau sans ailes, un poisson sans nageoires, un homme raisonnable sans liberté, seraient des monstruosités accidentelles, et non des espèces régulières et des produits normaux de la Nature.
Impossible à l'homme d'agir et de vivre moralement sans la liberté; donc elle existe. Et cette première preuve, quoiqu'indirecte, sera toujours une des plus persuasives, parce qu'elle intéresse intimement l'être moral tout entier (1).
(1) Le lecteur remarquera qu'après avoir prouvé la liberté par la morale {tu dois, donc tu peux), nous ne prouverons pas la morale par la liberté {tu peux, donc tu dois) ; ce qui serait un cercle vicieux. Si l'on dit quelquefois que la liberté est fondée sur la morale et la morale sur la liberté, c'est en ce sens que ces deux notions sont connexes et s'appellent mutuellement, comme les notions de père et de fils.
La Liberté et la Psychologie.
Si le libre arbitre a dû être donné à l'homme comme Liberté
• 1 esl un
un moyen al)soliiment indispensable pour vivre de la f"" •*« vie morale et atteindre sa im, comme nous venons de "• le démontrer, la liberté est donc un fait, un fait psychologi(iue, un fait de conscience, et comme de tels faits sont naturellement observables, il semble que, s'il existe réellement, il doit être possible de le constater par l'expérience intime. Quel(|ue délicats que soient les procédés de la méthode expérimentale appliquée à l'analyse des faits psychologiques, il semble que, bien conduits, ils doivent aboutir à une constatation certaine. Ne serait-il pas étrange qu'une liberté n'eût jamais conscience d'elle-même ?
Ainsi pensent tous les philosophes] spiritualistes attachés, soit aux traditions anciennes de l'École, soit aux nouveautés du cartésianisme ou de l'éclectisme : Descartes etMalebranche,Bossuet et l'abbé de Lignac, Cousin et Maine de Biran ou Jouffroy, comme Aristote et S. Thomas, sont unanimes à soutenir sur ce point l'importance et la légitimité du témoignage de la conscience. On connaît la déclaration célèbre de Bossuet : «Que chacun de nous s'écoute etse consulte soi-même, il sentira qu'il est libre comme il sentira qu'il est raisonnable. »
Il y aurait donc quelque exagération à croire que l'argument psychologique est nouveau, et à répéter avec un contemporain: < Selon nous, la méthode psychologique n'a jamais été appliquée dans toute sa rigueur et dans toute sa sincérité, à la matière qui nous
occupe (le fait de la liberté humaine) (1). > Nous ne voyons guère ce que M. Franck a pu ajouter, par exemple, aux analyses psychologiques si délicates et si profondes de Maine de Biran, sur le sentiment de l'effort volontaire, ni à la sincérité de sa méthode rigoureusement psychologique.
Ce qu'il y a de nouveau, c'est bien plutôt la tentative de Kant, de S. Mill et de Comte, pour ébranler la valeur de cette preuve par le témoignage de la conscience.
.Est-il A peine a-t-il entendu prononcer le titre de cette "bfeT preuve, tout bon néo-criticiste se scandalise et se récrie, en la déclarant a x^riori impossible. Expérimenter directement notre âme ou les pouvoirs de notre âme, disent-ils, mais c'est impossible ! L'expérience ne peut atteindre que les phénomènes, et nullement le sujet avec ses puissances, c'est-à-dire les noumènes. Vous oubliez donc l'immortelle distinction à jamais établie par Kant ?
Nous pourrions répliquer qu'il nous suffirait d'expérimenter en nous des phénomènes libres, des états de conscience nettement opposés à d'autres états nécessaires, pour conclure avec raison que nous expérimentons notre liberté. Mais cette réponse, quelque excellente qu'elle soit, puisqu'elle suffitànotre preuve, ne suffit pas à l'expression adéquate du fait de conscience, et nous n'accordons nullement aux adversaires l'exactitude de la célèbre distinction Kantienne des phénomènes et des noumènes.
Qu'est-ce, en effet, qu'un phénomène? C'est ce qui apparaît directement à la conscience (cpatvo^at)- Qu'estcequ'unnoumène?C'est sans doute ce qui n'apparaît pas à la conscience; ce qu'elle n'expérimente pas direc-
(1) Franck, Diction, des sciences phil., art. Liberté.
noumene ou phénomène ?