I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ BT LA PSYCHOLOGIE
tement, et qu'on ne découvre qu'indirectement, par une induction de l'esprit. Mais n'est-ce pas une pure pétition de principe d'affirmer a priori, avec Kant, que le sujet et ses puissances ne peuvent être objet d'expérience parce qu'ils sont des noumènes et non des phénomènes ? Et tous ces néologismes grecs, savants peut-être, mais équivoques, n'ont-ils pas été inventés pour faire passer, à l'abri'de leur obscurité même, des théories arbitraires et fort douteuses ?
Au lieu de parler grec, parlons tout bonnement français, et puisque les mots de noumène et de phénomène sont obscurs et équivoques, tandis que les mots à'action et iX^agent sont d'une clarté indéniable, recourons un instant aux mots les plus clairs.
Eh bien! je vous le demande, pourquoi serait-il E«i-ii impossible à un être conscient, capable de réfléchir "uThé' sur lui-même, de se saisir lui-même agissant, en même temps que son action? Alors même qu'il ne pourrait connaître, sans des inductions et des raisonnements complexes, la nature ou V essence du moi-agent et celle de l'action produite, comment n'en percevrait-il pas l'existence, puisqu'elle se manifeste dans l'action ? Faut-il donc un raisonnement pour voir que Je suis, que fagis, alors que c'est un fait d'une constatation immédiate et évidente ?
Du reste, comment percevoir une action sans agent, une pensée sans rien qui pense, un effort sans rien qui s'efforce : ce sont là des abstractions et des distinctions d'entités que la raison abstraite peut opérer, mais, dans la réalité concrète, complètement inséparables : on ne peut saisir l'un sans l'autre. Dans la conscience, la pensée et le pensant sont identiques (1).
S'il en était ainsi, et que, dans la conscience, l'agent
(1) M. Fouillée en fait l'aveu : « comme sujet pensant, le moi est impossible à nier. » Liberté et Déterminisme, p. 81.
apparût toujours à travers son action, ce qui pense et ce qui veut à travers la pensée et la volonté, vous n'auriez plus le droit de ranger l'agent et ses puissances parmi les choses qui n'apparaissent pas ou les noumènes, mais parmi les choses qui apparaissent ou les phénomènes. La distinction des phénomènes et des noumènes, si vous la maintenez quand même, devrait prendre un sens bien différent, car elle correspondrait plutôt à celle des existences et des essences. Les existences des êtres substantiels ou accidentels pourraient apparaître et devenir phénomène ; seules, les natures ou essences des choses seraient conçues par la raison et feraient partie des noumènes. C'est, en effet, indirectement et par induction, que nous concluons de l'effet à la nature ou à l'essence de la cause qui le produit (1).
De grâce, défions-nous de ces classifications a priori, et pour savoir si la liberté est observable, oui ou non, recourons à une observation sincère et complète.
Analyse Dc fait, la plus sincère observation nous révèle qu'il vefort en est ainsi, et que notre liberté est vraiment observable. Prenons comme exemple de démonstration le sentiment de Y effort réfléchi et volontaire (2).
L'effort a coutume de revêtir, dans les phénomènes conscients, diverses formes que l'on peut, ce nous semble, ramener à quatre principales : l'effort d'at-
(1) M. Piat observe justement que Descartes est tombé dans l'excès contraire, en croyant que la nature de l'âme était directement observable, « Descartes a fait l'effort le plus puissant pour étendre jusqu'aux limites de l'âme la perception de l'âme par elle-même, et cet eHort a manqué son but ». La liberté, I, p. 237.
(2) « Liberum est quod est sui causa ; quod ergo non est sibi causa agendi non est liberum inagendo. » Contra Gent., 1. II, c.48.— Cfr Aristote, Grande Morale, I, c. 10.— Moral. Nie, 1. III, c. 1 et 6.