I. LA LIBEflTÉ. — LA LIHKHTÉ ET LA PSYCHOLOGIE
cliemin que j'ignorais. Je pourrais refuser de m'en enquérir, et refermer mon livre et mon plan, puisque le premier chemin est bon et suffisant. Eh bien, non, il me plaît de m'enquérir de la valeur de ce nouvel itinéraire : Je lis, je relis, je suis des yeux attentifs le tracé : je le compare avec le premier: quel est le plus court, quel est le plus intéressant, le pins sûr, etc.. Dans le processus d'une telle délibération, qui me fait aller et venir d'un point de vue à un autre, d'un projet à un autre projet, j'ai conscience de mouvoir l'attention de mon esprit par un effort dont je suis le maître, et que je dirige comme il me plaît.
Cependant il faut prendre un parti, choisir entre oLibené ces divers itinéraires. Tous les projets étudiés ont des avantages et des inconvénients : je pourrais même revenir sur mes pas, car je voyage pour mon seul agrément. Je n'ai donc ici que l'embarras du choix. Je choisis celui qui me vadavantage, c'est-à-dire, non pas celui qui est le meilleur en soi, mais celui qui me convient le mieux. C'est donc bien ce qui me plaît que je choisis, mais comme j'aurais pu me placer à un autre point de vue, réfléchir sur d'autres considérations,auxquelles j'ai peut-être fermé volontairement les yeux, il s'en suit que j'aurais pu tout aussi bien me laisser gagner par une autre raison, et me plaire dans un autre parti.
Voilà pourquoi l'exécution, qui va suivre le choix, diLibené est, en un sens, nécessaire et fatale, mais hypothéti- cmioT' quement, c'est-à-dire relativement à la fixation déjà faite de mon choix. Mais pendant qu'elle s'exécute, je conçois toujours comme possible la révision de mon premier jugement, et le changement de ma volonté. Je me comprends etje me sens donc maître de moi-même jusque dans cette dernière phase de l'effort volontaire et réfléchi.
Cet effort volontaire et libre que je constate si clairement dans un choix de peu d'importance, comme celui qui a été pris pour exemple, se manifeste encore avec plus de force et d'éclat, dans les résolutions périlleuses, difficiles, ou héroïques (1). Dans la lutte du bien contre le mal, de la volonté droite et généreuse contre la passion frémissante et révoltée, de l'héroïsme et de l'immolation volontaire contre l'égoïsme et l'attachement à la vie, la conscience nous crie qu'elle est libre, et nous le mpntre en exerçant la fonction la plus sublime de la liberté, la maîtrise des passions inférieures, auxquelles il lui serait si facile de se livrer, et la victoire sur soi-même. Se vaincre soi-même sera toujours aux yeux du sage la victoire la plus difficile et la plus belle, infiniment supérieure aux victoires brutales des Alexandre et des César. Seule elle est le triomphe de la liberté, les autres ne sont que le triomphe de la force. Elle fait les hommes libres, les autres ne font que des esclaves. Contras- P^r un slugulier contraste, nous pourrions rappro- 'acilf cher de ces faits où la conscience nous témoigne de la maîtrise et de la puissance parfois héroïque de notre volonté,d'autres faits où elle nous témoigne avec plus ou moins de netteté que nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes. Ce sont par exemple ces heures de confusion et de trouble où ayant laissé la passion grandir et s'exalter, jusqu'au délire, il n'est plus
(1) M. Secrétan a bien exprimé ce point de vue : « Lorsqu'en face d'un choix à faire entre deux partis, dit-il, nos intérêts, nos instincts, nos affections poussent du même côté ; alors la liberté sort du voile et parait dans sa nudité sévère. Nous la voyons triomphante, lorsque pour la suivre, nous marchons sur nos plus cliers trésors ; nous y croyons encore, lorsque, préférant obéir à nous-mêmes, nous faisons à regret ce que la voix intérieure nous dit être mal. Il nous serait fort agréable de nous persuader que nous ne pouvons agir autrement que nous n'avons fait, mais nous nous en trouvons incapables. » La Civi/is. et la croy., II» part., c. I, IV.
libres et non libres.