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délit, de prendre des mesures et des arrêtés de police? Celui-ci a les mains étroitement liées , pour peu qu'il soit question de finances; mais s'il ne s'agit que de maintenir l'ordre, dans un cas de fête publique par exemple, il peut mettre le feu à la commune le plus légalement du monde, avec les règlements qu'il a le droit de faire sur les illuminations, les feux d'artifice, l'emplacement des tentes et des baraques... Notre commune n'approche pas du comtés mais elle a des pouvoirs qui la mettent fort au-dessus de la paroisse.

Où la paroisse se relève, c'est à l'article de l'organisation. Elle n'est pas représentée par un conseil municipal : tous les habitants imposés à la» taxe des pauvres (cette réunion s'appelle vestry) font eux-mêmes les affaires collectives. C'est de la démocratie toute pure , c'est un .cas de gouvernement direct; là commence en Angleterre la liberté. Il faut y noter toutefois ce tempérament qu'un membre de l'assemblée paroissiale a autant de suffrages qu'il a de vingtaines de livres sterlings de revenu, par delà 50 livres : il peut du moins avoir jusqu'à six suffrages. Ceci est une précaution prise contre le nombre, une garantie ou une prééminence accordée aux classes supérieures. Nous avons quelque chose qui y ressemble fort : cette adjonction des plus imposés qui est de droit en toute délibération communale sur un impôt extraordinaire, et cela en nombre égal à celui des membres du conseil municipal. Au demeurant, né perdez pas de vue que cette démocratie paroissiale si largement constituée a les pouvoirs les plus médiocres : après tout, la paroisse n'est qu'un agent voyer et un agent réparti-

teur. Le véritable gouvernement des paroisses est au comté, qui est un principe, un foyer de pouvoirs où tout en ce sujet nous ramène à chaque pas.

SECTION IV

Des Pouvoirs locaux en Ecosse et en Irlande.

Tels sont en Angleterre et dans le pays de Galles les pouvoirs locaux, comtés, bourgs et paroisses, avec une étendue d'attributions comme avec un degré d'indépendance qui ne se retrouvent en aucune autre région du royaume-uni.

En Ecosse, par exemple, le pouvoir central fait une tout autre figure. Ce n'est pas qu'il se mêle dû régime des bourgs, dont l'indépendance est à peu près la même qu'en Angleterre ; mais le comté écossais , la paroisse écossaise, sont autrement constitués, c'est-à-dire avec moins de souveraineté et moins de finances locales. Dans le comté, les juges de paix n'ont aucune attribution admistrative, et de la justice ils ne retiennent que le droit de juger les simples contraventions. Tout le reste du pouvoir judiciaire appartient au shérif, qui est un officier nommé par la couronne, salarié, fort semblable à ce que sont chez nous le préfet et le procureur général mis ensemble. Il ne faut pas oublier qu'auprès de chaque juridiction le pouvoir central est représenté par un ministère public. Quant à l'administration des comtés, elle appartient aux commissaires des fonds {commissioners

ofsupply)y dont l'assemblée se compose de quiconque possède un revenu net rural de 100 livres sterling. Cette administration a pour objets, comme en Angleterre, les prisons, les maisons d'aliénés, la milice, la police, les poids et mesures, et de plus elle a les routes, qui sont en Angleterre une charge paroissiale^ Mais l'action du pouvoir central est à remarquer comme subvention jusqu'à concurrence de moitié pour les routes militaires des highlandsj jusqu'à concurrence du quart pour la police. — comme règlement et comme inspection, soit pour le service des prisons, soit pour celui des aliénés. Il apparaît doublement dans la paroisse, qu'il oblige aux dépenses du culte et de l'école primaire, mais en même temps qu'il assiste, en y mettant cette condition que les écoles assistées se soumettront à l'inspection des fonctionnaires nommés par la commission centrale pour l'enseignement [commiitee ofpriv^ council on éducation ) . Cette obligation est inconnue dans les paroisses anglaises.

On demandera peut-être pourquoi l'État est si prodigue d'injonctions ou d'assistances pécuniaires en Ecosse, et non ailleurs, pourquoi surtout il y rend la justice et exerce les poursuites par des officiers à lui, tandis qu'en Angleterre il laisse faire la tradition féodale, et se décharge de ce soin sur les grands propriétaires qu'il institue juges de paix. Cela tient à des causes économiques et historiques. D'abord l'Ecosse n'est pas riche comme l'Angleterre, avec le même territoire que l'Angleterre. Son infériorité, qu'on peut mesurer par le produit respectif de Yincome-tax dans les deux pays, est celle de

1 à 5. Les montagnes surtout (highlands) ne pourraient faire leurs routes, et il ne peut être question d'y mettre des compagnies, moyennant un péage qui serait ou insuffisant pour elles ou excessif pour les consommateurs. De là l'intervention, le subside de l'État, faisant ou subventionnant les chosei^de bien public que les compagnies ne voudraient pas entreprendre, faute d'y trouver leur bien particulier. Rien n'est mieux entendu. Ajoutez à cette pauvreté du pays la pauvreté d'une Église qui, visitée deux fois par des révolutions, d'abord par la réforme, puis par l'abolition dp l'épiscopat, gardant à peine quelques moyens d'existence, ne pouvait faire une aumône comme celle des écoles primaires. On comprend dès lors que l'État ait imposé aux localités écossaises la dépense des écoles et même de Téglise : cette dépense nécessaire n'eût point été faite spontanément, comme elle Test en Angleterre, dans des conditions économiques infiniment supérieures. On conçoit encore mieux que l'État consente à supporter une partie des dépenses qu'il impose.

Quant à la justice, nous ayons vu qu'elle n'appartient pas en Ecosse aux juges de paix. Ici , la tradition féodale est en ruine, mais elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même. Elle avait duré trop longtemps : elle avait affronté un âge de clairvoyance. Croirait-on qu'en Ecosse les juridictions héréditaires^ c'est ainsi qu'on appelait les justices seigneuriales, existaient encore en 1750? Et cela était si peu nominal ou. honorifique, que l'entretien des prisons était la charge du seigneur, c'est-à-dire apparemment la charge du droit qu'il avait de les remplir. Un incident où les abus de la chose n'étaient pour rien

emporta la chose : je veux parler de la dernière tentative des Stuarts en Ecosse avec l'assistance de quelques seigneurs écossais. Les juridictions héréditaires furent abolies du coup, moins pour ce grief que pour s'être aventurées jusque dans le xviii*' siècle. Un trait, un seul peut-être, était de trop dans cette institution : l'hérédité légale. Voilà ce que gagnent les abus à durer sans mesure et sans réforme, à paraître tout entiers devant une époque où la lumière s'est faite; on ne les touche pas à demi : tels ils ont duré, tels on les arrache, racine comprise, où se trouvait peut-être un fond, une sève de droit et d'utilité générale.

De là cette grande figure du pouvoir central en Ecosse. 11 fallait bien créer de nouvelles autorités et de nouveaux moyens de finance dans un pays où les révolutions avaient détruit le pouvoir épiscopal et ses richesses, le pouvoir féodal et ses justices. Où les rétablir, si ce n'est au centre? Solution infaillible dès que pareille question est posée; mais elle ne l'est pas dans les pays qui savent garder et améliorer les vieilles institutions, les laissant où elles sont nées, où elles ont pris racine, mais avec une nouvelle àme.

Après cela, il ne faudrait pas, quand on parle de révolutions à propos de l'Ecosse, prendre ce mot au pied de la lettre, ou du moins tel que nous l'entendons en France. Je ne sais comment il arrive que de l'autre côté du détroit toute chose politique se tempère et se diplomatise étrangement. Ainsi voilà une Eglise, l'Église d'Ecosse, que l'on dépouille deux fois, d'abord comme catholique, puis' comme épiscopale, et avec cela on lui

laisse ses dîmes ! C'est à ne pas croire. Comment ces gens-là ont-ils pu décapiter Charles P*"? Ce fut sans doute le crime de Cromwell tout seul. — Autre anomalie : on abolit un beau jour ces justices féodales d'Ecosse dont il était question tout à l'heure, on les abolit complètement, mais avec indemnité. Le souverain qui pouvait reprendre de main de maître une de ses attributions égarées, la plus inaliénable, la plus identique à luimême, s'avise de la racheter! tout comme il y a trois cents ans François l^*" rachetait à l'abbaye de Saint-Victor les droits de justice qu'elle avait dans Paris. Je sais bien que Turgot eut un dessein tout semblable, qu'il fit écrire et courir une brochure anonyme sous ce titre : du Rachat des droits féodaux^ sur quoi le duc de Nivernois paria qu'elle était d'un fou, mais non d'un fou fieffé... Un mot charmant! Le projet de Turgot ne s'en releva pas; mais |l quelques années de là le dernier mot de cette dispute fut l'abolition pure et simple des droits féodaux.

En résumé, l'Ecosse n'en eut pas moins qu'il fallait de révolutions pour interrompre d'une manière plus marquée qu'en Angleterre la tradition ecclésiastique et féodale , pour y briser le moyen âge et les pouvoirs que selon ses mœurs il avait disséminés. Naturellement on n'abonde pas dans le sens de ce que l'on détruit ; c'est pourquoi l'Ecosse a plus de centralisation que l'Angleterre.

Passant à l'Irlande, nous y trouvons un gouvernement encore plus centralisé. Ce gouvernement a pour lui la force et la simplicité des ressorts, ainsi qu'il convient à l'égard d'un pays rebelle et troublé, où il n'y a

pas précisément de société , mais une juxtaposition de races, de classes, de croyances ennemies, dont lé bon plaisir serait de se prendre à la gorge, où les pouvoirs publics ont besoin de se tenir unis et rassemblés , nons«îulement pour imposer la paix du roi, mais pour réussir à vivre, pour leur salut autant que pour leur office. En Irlande, la police est centralisée, le service des constables étant partout sous la dépendance du lordlieutenant comme il est à la charge du gouvernement central de l'île. L'administration des comtés est centralisée: les grands juges j qui sont des officiers de la couronne, sont les tuteurs légaux des grands jurys convoqués pour les affaires judiciaires et administratives du comté. Les bourgs , encore plus rares qu'en Angleterre , sont au nombre de quatre-vingts seulement. Les paroisses sont nulles, n'ayant aucune attribution, ni à l'égard des routes qui sont une charge des comtés, ni à l'égard des écoles qui sont défrayées ou subventionnées par le gouvemenement du royaume-uni, ni à l'égard du culte dont les ministres sont entretenus par les propriétaires fonciers, et les édifices par une commission centrafe irlandaise, board of ecclesiasiical commissioners. — Quand les paroisses irlandaises^ dit le document belge, ont nommé leurs officiers et réparti les taxes dont elles sont chargées^ soit en vertu d'une loi de l'État^ soit par un vote des grands jurys pour le service des comtés^ il ne leur reste plus rien à faire. Rappelez-vous que ces grands jurys scmt purement consultatifs , ce qui , joint à l'insignifiance de la paroisse, montre bien où est le pouvoir; il doit être quelque part dans le dernier pays du monde

qui puisse s'en passer. Ne le rencontrant ni dans la paroisse ni dans le comté, on doit croire qu'il est au centre. Il y est en effet, et de là il se déploie avec une ampleur qui, depuis trente ans, est celle de la plus infatigable munificence, de la réparation la plus soutenue. Il paraît que l'Angleterre a opprimé l'Irlande; mais, d'un autre côté, voilà bientôt quarante ans que l'Irlande crie à l'oppression par la voix de sçs meetings^ où peuvent se réunir vingt mille personnes, oii peuvent se débiter des discours à mettre le feu partout , suivis de quelque effet... Cela donne une certaine idée de la tolérance qui est venue aux oppresseurs. Le fait est que de nos jours l'Irlande vit tomber une à une les exclusions politiques et les avanies fiscales qui l'irritaieht. Ce n'est pas tout : pour le bien de l'Irlande , le gouvernement britannique osa bouleverser la propriété aristocratique et anglicane, osa violer dans ses immeubles FÉglise et la noblesse. Portant la main sur des mœurs et des traditions séculaires, sur des dynasties patriciennes qui avaient cru s'enraciner dans le sol d'Irlande, il entendit que les immeubles les plus substitués pussent être vendus sommairement à la demande de tout créancier , et cela pour restituer la terre au capital , le châtelain au château , pour abolir entre le propriétaire et le fermier des intermédiaires dévorants. Voilà la grande chose, et les bienfaits de moindre importance n'ont pas manqué h ce principe, à cette audace. Règlements pour protéger les émigrants avant et pendant le voyage, taxe permise pour les assister, privilèges hypothécaires de l'emprunt contracté à la même fin, dotation des écoles

primaires et même de séminaires catholiques, autorités et crédits sans bornes pour travaux publics , tel est le simple aperçu de la politique anglaise à Tégard de l'Irlande.

Chose étrange ! toutes ces libéralités eurent les fruits qu'on s'en promettait, un certain apaisement, une certaine renaissance d'ordre et même de prospérité, où l'Irlande semble se rattacher à la métropole. Rien n'est moins sûr pour les gouvernements que de réparer une injustice : leurs concessions ont souvent pour effet de créer plus de forces qu'elles n'éteignent de colères parmi leurs ennemis. Il y a maint exemple de gouvernements menacés et ébranlés par l'opinion, qui tombèrent en y déférant, qui s'achevèrent par des concessions. Mais le bienfait de l'Angleterre ne fut pas perdu, sans qu'il faille oublier toutefois une catastrophe qui vint tout précipiter, tout dénouer en Irlande : il s'agit de la disette qui ravagea ce pays en 1846. Les pauvres, à bout de vie ou plutôt d'agonie , moururent jusqu'à concurrence d'un million de personnes. Les propriétaires, perdus de dettes immémoriales, virent enfin arriver pour eux l'heure de l'éviction. Cela eut lieu en vertu de cette loi {incumbered estâtes act ) à laquelle on faisait allusion tout à l'heure, qui fit main basse en ce pays sur toute féodalité. Le gouvernement anglais, qui ne se ménageait pas, prenant à sa solde jusqu'à cinq cent mille ouvriers, dépensant jusqu'à 250 millions en un an, ne fit psus plus de façon avec les titres et avec les dynasties qui croyaient posséder à jamais le territoire d'Irlande. Il obtint une loi contre les propriétaires obérés ; il institua une pro-

cédure sommaire contre leurs propriétés; il appela à cette vente, à cette expropriation, quiconque avait du capital, du savoir et de l'expérience agricole, ou même simplement de la hardiesse, de la spéculation. A cet appel, il fut répondu de partout y d'Ecosse principalement , et le vieil écheveau du moyen âge qui enlaçait la terre d'Irlande fut tranché du coup. Cette liquidation peut se raconter ainsi : mort des pauvres, ruine des riches, avènement des Écossais. A toute rigueur, on pourrait croire que les Irlandais sont destinés au même sort que les Peaux-Rouges des États-Unis : éviction , disparition graduelle.

SECTION V

Les pouvoirs locaux ne sont pour rien dans la liberté politique de la Grande-Bretagne : ces pouvoirs, comme cette liberté, ont pour organe raristocratie et pour ftme la race.

Nous en avons fini avec cette revue des pouvoirs locaux de la Grande-Bretagne, nous avons acquis le droit de les juger.

Il me semble que la paroisse , avec ses apparences de gouvernement direct, gouverne peu de chose. — Le bourg, plus considérable en attributions, représente en superficie et en population une faible minorité — Quant aux comtés , pourvus de tout ce qui manque à ces deux catégories , on peut hésiter à voir quelque chose de local dans leur gouvernement , c'est-à-dire dans une caste et

dans son esprit. Bref, ce qui est puissant n'est guère local, et ce qui est local n'est pas puissant.

Après tout cependant, la localité britannique, qu'on l'appelle ainsi à tort ou à raison , est singulièrement vivante; on dirait qu'elle se meut par elle-même, avec indépendance et vigueur. On ne voit pas au-dessus d'elle ' d'autorité qui la pousse ou qui la retienne dans ses dépenses, qui règle ses budgets, qui autorise ou qui casse ses assemblées. Un préfet réformant un budget municipal , fût-ce celui de Lyon ou de Bordeaux , à l'article d'une dépense facultative , défrayée d'ailleurs par les revenus de la commune , c'est une énormité dont on ne se doute pas dans le régime local de la Grande-Bretagne.

Il faut convenir que ces pouvoirs locaux, encore qu'ils n'aient pas partout une sphère d'action très-étendue, sont quelque chose de considérable et d'actif, laissant \ tout prendre bien loin derrière soi leurs similaires français ; mais ne vous pressez pas de conclure que ces pouvoirs ainsi faits , et supérieurs aux nôtres assurément, soient par cela même supérieurs à tout chez nos voisins, qu'ils y soient la base et l'explication de tout, notamment de leur liberté politique. On étonnerait bien un Anglais en lui révélant que les lois de son pays sont originaires de la paroisse, de la corporation, et que tous ses sujets d'orgueil ou de prospérité lui viennent de li- Il y aurait quelque méprise à prêter tant de vertus aux localités anglaises, et surtout à croire que nous pouvons nous assimiler cette vertu.

Ces pouvoirs n'ont rien en Angleterre d'un élément

constitutif et transcendant. Il ne faut pas les considérer en eux-mêmes pour en bien juger , mais par rapport au milieu ou ils se déploient, à l'ensemble dont ils font partie. La vérité est qu'ils sont proportionnés à la taille et aux mœurg politiques du pays ; rien de plus. Ils sont très-actifs a,ssurément ; mais qui donc est inerte en ce pays? Ce n'est pas le parlement, bien sûr, qui fait nonseulement des lois, mais des enquêtes à façons judiciaires, du gouvernement local par les private billSj, de la police administrative par l'autorisation des sociétés anonymes, — ni le juge, qui réunit les pouvoirs répartis chez nous entre les tribunaux civils, les tribunaux administratifs et l'aministration elle-même , — ni le pouvoir exécutif, dont les attributions se développent comme les besoins croissants d'une civilisation exemplaire.

L'activité des pouvoirs locaux n'est qu'un trait de cet ensemble ardent , de cette expansion universelle et exubérante. Il ne faudrait pas prendre ce détail pour le principe générateur du self government^ qui est dans la race elle-même. En voulez-vous la preuve? Quittez la région politique ; ne regardez plus au gouvernement , mais à la société : c'est la même ardeur dans les affaires privées que dans la chose publique; affaires et personnes s'expédient, se dépêchent avec des allures dont on n'a pas d'idée. Un Anglais ^ disait Hamilton, a toujours l'air d'aller chercher un accoucheur. C'est la vie poussée jusqu'à la fièvre. Dira-t-on que tous les éléments de cette vie , éléments industriels , commerciaux , religieux, mondains , ont pris de tels développements parce que les comtés font eux-mêmes œuvre de

justice et de police? Non vraiment ; le principe de toute cette ardeur, c'est la race, un fonds qui ne s'emprunte pas : les pouvoirs locaux qui abondent en ce pays ne sont qu'un produit entre autres de ce fonds généreux.

Oui , je le reconnais et je le répète, en Angleterre il y a plus de localisme ( pardon du mot) que parmi nous; mais aussi bien tout y est à plus forte dose. Vous y voyez plus d'aristocratie, témoin ces juges de paix auxquels il ne manque que l'hérédité légale pour être de purs seigneurs féodaux , — plus de démocratie, témoin ces paroisses administrées directement par tous les contribuables et non par un conseil électif; j'allais dire plus de monarchie,... mais ne soyons pas ingrat : non, jamais il n'y eut monarchie comme la nôtre, comblée à son berceau par les prêtres, aiguisée par les légistes un peu plus tard , tendue et exaspérée de nos jours par les restaurations, par les réactions, par les révolutions surtout, créatrices de pouvoirs qui vont toujours engraisser la monarchie. Cependant la royauté anglaise a de son côté des attributs qui ne sont pas indifférents : le dogme, l'Inde, le socialisme. N'oublions pas qu'en ce pays le souverain est le chef spirituel de l'État, sans acception de sexe ni de cervelle, — le monarque absolu de l'Hindoustan, qui n'est pas une colonie, mais une pure conquête, — le dispensateur de 200 millions pris à ceux qui ont pour donner à ceux qui n'ont pas. On peut ajouter à ce détail qu'il est l'officier suprême de l'état civil, une fonction disséminée chez nous dans chaque village, et qui est centralisée parmi nos voisins.

L'Anglais a tous les pouvoirs publics, tous les prin-

cipes politiques, plus accusés que les nôtres, par la même raison qu'il a plus de commerce, plus d'agriculture, plus d'associations, plus de sectes, plus de clubs, plus de colonies que nous n'en avons. Sur un fonds plus vaste et plus riche, les éléments politiques prennent les mêmes proportions que les éléments civils, religieux, économiques. Il en faut prendre son parti : l'Anglais est mieux doué pour l'action individuelle qu'aucun peuple, à preuve qu'il excelle à coloniser, ce qui n'est pas moins que vaincre la nature, les naturels et soimême.

Est-ce par là le premier de tous les peuples? Pas du tout. Tel autre peuple, où le besoin d'agir n'est pas une obsession, a peut-être un don de pensée supérieur, et cette qualité comme cette lacune ont de grandes suites. La pensée française, par exemple, quand elle est celle de ses gouvernants, a pour instrument une nation plus compacte et plus liée, justement parce que cette nation est moins livrée au sens et à l'acte individuel ; or cette inspiration et cet instrument sont incomparables pour remuer le monde. Ceci n'est pas moins qu'une des meilleures chances du genre humain, une des forces de la civilisation.

Au demeurant, ce que vous voyez dans les pouvoirs locaux de la Grande-Bretagne, ce n'est pas tel ou tel ressort particulier, mais l'esprit même de la race, pétrie qu'elle est de volonté, de muscles et d'ardeurs universelles. Que tout cela se déploie partout, rien n'est plus naturel : comment des êtres doués de vigueur et d'énergie pour leurs propres affaires n'auraient-ils pas ces

qualités dans les affaires collectives, dans le gouvernement des choses qui les touchent de plus près? Aussi bien c'est la raison pour laquelle on peut, dans cette sphère, les livrer à eux-mêmes. Inutile de pousser ce qui va de soi, ou de contenir ce qui trouve à côté de soi son obstacle, son frein. Soyez sûr en effet que l'individu ou le corps, objet de quelque entreprise, suffirait à la réprimer. On ne peut moins présumer d'un pays où telle est la vigueur des individus pour la défense de la société et d'eux-mêmes, que l'institution du ministère public y est inconnue, superflue apparemment.

Il faut donc considérer dans ces pouvoirs la race, la vitalité intime plutôt que les organes, ce qui est peu propice déjà aux projets d'imitation ; mais ce n'est pas tout : les organes eux-mêmes, d'essence traditionnelle, ont toute une histoire qui leur est propre, qui seule a pu les créer. Et ceci va nous expliquer en même temps comment la localité anglaise, avec les pouvoirs et l'humeur qu'on lui connaît, n'a rien de gênant, rien d'entreprenant à l'égard du pouvoir central.

Ne croyez pas, à l'aspect de ces pouvoirs qui vous semblent incohérents et indépendants, que l'État soit réduit à rien, que la souveraineté soit éparse et démembrée. Il y a une caste en ce pays pour tout remplir de sa présence ou de son influence, non-seulement les élections, le parlement, les conseils de la couronne, mais les magistratures provinciales : l'aristocratie gouverne les localités aussi bien que l'État, ce qui nous est clairement apparu à l'occasion des juges de paix et des comtés. D'où vient-elle donc cette caste inouïe, cette

noblesse populaire et acclamée ? Il faut le dire une fois en passant : elle vient de Runnymead, elle date de l'année 1213, oîi la grande charte fut conquise sur le roi d'Angleterre par les barons et par les communes armées pour la même cause. C'est un point d'histoire fort avéré aujourd'hui, que le progrès politique est né en Angleterre de cette alliance, tandis que parmi nous c'est avec le roi, c'est contre la noblesse que le peuple s'alliait : ce qui explique la liberté britannique et l'égalité française.

De là cette précieuse conséquence, que, nonobstant les pouvoirs répandus sur le sol d'Angleterre, la souveraineté ne cesse pas d'y être une et partout semblable à elle-même, comme si elle émanait d'un centre. C'est qu'elle émane d'une caste qui anime tous ses membres d'un même esprit et qui ne va pas apparemment dans sa fonction locale entraver sa fonction politique, faire obstacle à l'action du gouvernement, contrarier les lois générales, ou embarrasser la marche des services publics. C'est ce qu'on appréhende toujours des autonomies locales, mais qui n'est pas à craindre d'une caste exerçant tous les pouvoirs d'une société. En Angleterre, l'aristocratie donne le ton à ces comtés, à ces paroisses qui ont l'air de fractionner le pays : elle y maintient l'unité. L'aristocratie est le type d'unité, l'engin de centralisation le plus accompli que l'on puisse concevoir ; infiniment supérieure sous ce rapport à la monarchie, où le monarque peut être mal servi par ses agents, trahi et déserté par ses successeurs, tandis que le personnel d'une caste a l'œil partout, et que l'esprit d'une caste,

s'il est perverti par hasard chez un de ses membres, s'entretient et se perpétue chez tous les autres.

SECTION VI

Ce qu'est deyenae raristocratie en France.

Quant à nous, Français, nous serions fort en peine de mettre de l'aristocratie dans les localités, n'en ayant "nulle part. Ce n'est pas que la matière aristocratique nous fasse défaut en chair et en noms ; mais il y manque ce qui seul pourrait en faire un élément politique, je veux dire cette force d'opinion et de respect, née de l'histoire, lentement élaborée pendant le cours des âges au service de ces grands intérêts humains : ordre, liberté, progrès... Il n'en faut pas moins pour élever une caste au sommet d'une société, pour l'ériger en arbitre suprême, en pouvoir universel et modérateur.

La France n'a pas eu cette fortune d'une noblesse ainsi faite et inspirée. Telle a été parmi nous la malice et la fatalité des choses que cette classe, après une carrière immémoriale d'apathie politique, se réveilla aux environs de 89 avec des aspirations libérales, avec une ferveur libérale qui ne le cédaient à aucunes, ses cahiers en font foi,... mais trop tard, mais perdue irrévocablement dans l'affection du peuple, et, qui pis est, dans l'estime de la royauté. C'est une histoire et surtout une philosophie de l'histoire bien connue. Tout a été dit sur ce sujet, avec la plus haute autorité d'esprit et de posi-

tion, dans des livres fameux ou qui méritent de l'être *. On ne voit pas la nécessité d'aggraver ce lieu commun ; seulement voici une opinion, quelque chose de suprême où brille la clairvoyance des dernières heures, qui vaut la peine d'être rapportée. « Certains beaux esprits de nos jours ont entrepris de réhabiliter l'ancien régime... Je le juge non par ce que j'en imagine, mais par les sentiments qu'il a inspirés à ceux qui l'ont subi et détruit. Je vois dans tout le cours de cette révolution si oppressive et si cruelle la haine de l'ancien régime surpasser toujours dans le cœur des Français toutes les autres haines, et s'y enraciner tellement, qu'elle survit à son objet même, et de passion momentanée devient une sorte d'instinct permanent. Je remarque que durant les plus périlleuses vicissitudes des soixante dernières années, la crainte du retour de l'ancien régime a toujours étouffé dans ces esprits mobiles et inquiets toutes les autres craintes. Cela me suffit. Pour moi, l'épreuve est faite ^. »

Si du moins cette noblesse impopulaire eût été quelque chose d'imposant et de considérable aux yeux du monarque ! mais nous savons bien ce qui en est. Cette expérience a été faite de nos jours et en des conditions tout à fait dignes de mémoire. Quoi de plus sénatorial que la chambre des pairs sous la restauration.

4. Histoire de la Civilisation j par M. Guizot. — De l'Ancien Régime, par M. de Tocqueville. — Recherches sur l'origine de l'Impôt, par M. Potherat de Thou.

2. Œuvres et Correspondance inédites d'Alexis de Tocqueville, t* I", p. 287.

OÙ se rencontrait' toute grandeur d'extraction et de services ? Quoi de plus grave et de plus élevé que la façon dont elle comprit son rôle, dont elle manifesta son pouvoir modérateur? Jamais peut-être il ne s'était dépensé en France tant d'esprit et de sagesse politique. Peine perdue ! on ne tint compte de ses résistances, qui étaient des avertissements, et cela se comprend bien. Est-ce qu'on s'arrête aux protestations d'une caste, fût-elle devenue un pouvoir public, quand on est le roi de France, ce roi qui ne meurt pas, et qu'on la voit à ses pieds depuis quatre cents ans, quand on a des ancêtres comme Louis XI, qui fit couper les oreilles à un gentilhomme pour délit de chasse, ou comme François P% qui spolia un connétable de Bourbon,, ou comme Louis XIV, faisant abjurer à volonté les Turenne, les Rohan?... Il parait que peuple et roi avaient chacun leurs raisons pour faire peu d'état de l'aristocratie. Ils eussent bien fait chacun d'en user tout autrement, de la ménager, de l'inventer même au besoin, ne fût-ce que pour l'interposer entre eux ; mais il j^ a des ruines qu'on ne relève pas.

Nous pouvons bien dire que nous sommes une démocratie ; nous le sommes à tel point que nous ne pouvons être autre chose avec ce passé de l'aristocratie, laquelle ne saurait être une institution ; car de penser que nous pourrions être les sujets d'une monarchie absolue, il n'en saurait être vraiment question; je ne daigne pas réfuter cette chimère d'antichambre.

A cette conclusion du passé, il faut ajouter le poids des lois actuelles. Pour achever l'aristocratie que chaque

règne de Valois ou de Bourbon avait effacée à Tenvi, une révolution est survenue, c'est-à-dire une épreuve inouïe non-seulement de confiscation, d'exil et d'échafauds, toutes choses dont on revient plus ou moins, mais de nivellement légal. Ceci, pour le coup, est sans retour. Une loi gardée par des sentiments naturels comme aussi par des intérêts, par des amours-propres, par des antipathies séculaires, est une loi impérissable, une expression de droit et de nécessité, au-dessus de laquelle il n'y a rien au monde.

Telle est la puissance d'une pareille loi qu'elle se recommande et s'impose dans tout son esprit et par delà sa teneur littérale aux classes mêmes qu'elle dépossède. Ce qu'elle abolit en principe ne se relève pas, ne reparaît pas, même par les exceptions souffertes. Voyez plutôt la loi sur le partage égal des successions, faite qu'elle est contre la reconstitution des fortunes nobiliaires! Eh bien! ce partage a prévalu partout, et ces fortunes ne songent nullement à profiter de certaines latitudes que leur a laissées le législateur sous le nom de substitutions permises. Il y a des statistiques pour peser cela, et l'on y voit que sur i,500 millions de valeurs immobilières transmises annuellement par voie d'héritage, 3 millions à peine sont frappés de substitution.

Vous n'avez pas moins là qu'une abdication de la caste, désespérant d'elle-même, acceptant désormais les arrêts de l'histoire, et dépassant ceux du législateur. 11 n'y a pas de quoi triompher au moins : nous perdons là un des éléments de la liberté moderne, une des bases où se fondent le mieux les droits et la grandeur d'un

peuple. Qu*est-ce qui peut mieux stipuler la liberté politique que la qualité, la richesse, l'esprit? Où ce bien sera-t-il conçu et désiré, si ce n'est où abondent déjà les autres biens? Uns aristocratie a cela de bon, qu'après tout avec ses privilèges elle met dans une société la notion du droit, — et cela de beau, qu'avec son orgueil elle produit ou imagine des types,. des romans, si vous voulez, qui attirent et élèvent le moral des nations. Où a manqué la ôhevalerie, en Russie par exemple, il manque aujourd'hui quelque chose.

Quoi qu'il en soit, les faits sont là, faits accomplis s'il en fut, irréparables à jamais. La loi qu'ils nous font, c'est d'admirer et d'envier, si bon nous semble, les institutions locales qui viennent d'être décrites, mais de nous en tenir là.

Figurez- vous seulement le régime d'un comté anglais appliqué à l'un de nos départements. Au lieu d'un conseil général électif, au lieu d'un préfet et de maires, au lieu de juges et de ministère public , au lieu d'un conseil de préfecture, représentez-vous, pour faire l'office de tous ces pouvoirs, quarante ou cinquante personnages au choix du pouvoir exécutif, toujours pris parmi les mieux rentes et les plus qualifiés, demandez -vous un peu ce que penseraient les populations de se voir ainsi taxées , jugées , administrées par toute autre chose que des mandataires ou des égaux, par des supériorités semblables à celles d'autrefois, c'est-à-dire par des classes frappées de suspicion et d'envie !

Rien n'est si répandu que ces sentiments du haut en bas de notre société. Le Français , peuple aimable

et léger, comme on se plaît à dire, est le plus dévoré qu'il y ait de passions féroces et durables. Aux haines fort abondantes que fournit l'humanité en général , la société en général, il ajoute celles qui dérivent d'un état social tout particulier. Le fait est que les individus s'y exècrent comme partout, les classes comme nulle part. Comparez et jugez. — Dans l'Amérique du Nord , les classes sont nivelées à ce point que l'inégalité des conditions, dit M. de Tocqueville, n'y existe pas, même en souvenir. — En Angleterre, elles sont fondues, au moins les jours de course et d'élections, et cela suffit. Que voulez-vous de mieux pour unir les gens que des affaires et des plaisirs? — En France , elles sont distinctes et hostiles. Rien n'a péri des anciennes colères, et même il s'en est ému de nouvelles. Il est permis de croire que la haine populaire et bourgeoise n'a pas désarmé, sentant bien, quel que soit le niveau légal, des supériorités qui persistent, des têtes qui passent la foule , je ne sais quoi parmi les hautes classes d'inaccessible aux plus enrichis, aux plus arrivés. De leur côté, ces classes toujours haïes sont devenues à leur tour haineuses et envieuses pour tant d'élévations qui se sont faites dès que chacun a pu s'élever, pour le prestige des grandes opulences, des grands commandements, des grandes illustrations , qui n'est plus à elles seules , pour les dérogeances, les violences d'industrie et de bureaucratie qu'elles ont dû s'infliger elles-mêmes. — C'était le cas vraiment de laisser sur les murs certaine inscription que nous y avons vue en 1848; la fraternité eût été quelque part.

Ce que doit produire cet état des sentiments dans les affaires générales , dans les lois politiques du pays, je ne veux pas le rechercher; je constate seulement qu'il y a là, en matière dé pouvoirs locaux, un veto sur certaines solutions. A répandre sur toute la surface du pays le régime aristocratique qui réussit ailleurs , vous ne feriez qu'exaspérer ces sentiments et leur jeter un défi dont la riposte ne tarderait pas. On sait que les Bourbons de la branche aînée tentèrent cette aventure; il n'y a qu'à voir les noms et les titres qui remplissent l'Almanach royal de la restauration : — essai peu encourageant où périrent les fondateurs du gouvernement libre en ce pays, très-capables d'y fonder le goût de la liberté, du self-govemment, par les ombrages qu'ils donnaient à la France au sujet d'une autre chose qu'elle estime passionnément et de vieille date : l'égalité.

LA LIBERTÉ POLITIQOE. 75

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