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CHAPITRE m

EXAMEN DU PRINCIPE DES RAGES. EST-IL VRAI QUE TOUT S^EXPUQUE, EN TOUT PAYS, NON PAR LA RACE MAIS PAR LES LOIS ET LE GOUVERNEMENT?

SECTION PREMIÈRE

Examen de cette doctrine qu'un peuple est actif à proportion de ce que ses lois et son gouvernement sont inertes.

11 n'est personne, ayant entrevu seulement l'Angleterre et les Anglais, qui n'y reconnaisse une ardeur inconcevable en toutes choses : politique, mode, religion, science, affaires, charité, voyages, sport. La vie chez ces gens- là est un épanchement ou plutôt une éruption qui ne tarit pas, et l'on a pu voir dans le précédent chapitre que le gouvernement local de ce pays, tantôt avec une souveraine largeur d'attributs, tantôt avec des pouvoirs bornés, mais toujours véhéments, ne déroge pas à ce phénomène. Il me semble évident que tout ici tient à. la race. Je ne vois pas et je ne saurais imaginer d'autre fond, d'autre cratère, si vous aimez mieux, pour supporter et pour allumer tant de choses si diverses où éclate le même esprit, ce conatus universel, une destinée de nation ainsi poussée dans tous les sens.

De là pour nous une conclusion toute naturelle : c'est qu'il ne peut être question de copier en France ce

gouvernement local, parce qu'il n'est la cause de rien en Angleterre, mais un effet, et l'effet d'une cause comme la race, laquelle ne s'emprunte pas.

Mais le principe de la conclusion qu'on vient de voir, c'est-à-dire le principe des races, que vaut-il au juste ?

Une opinion très-répandue, très-accueillie, prétend expliquer tout autrement la forte allure dont nous sommes frappés en toute chose britannique. Cette opinion a des partisans nombreux et considérables, qu'il faut laisser parler h leur tour.

« La race, disent-ils, n'est rien pour rendre compte de ce qui se passe chez un peuple, de son caractère et de ses destinées : la loi est tout. Qui dit race dit un mot vide de sens, ou du moins se paye d'une explication superficielle pour échapper à l'étude laborieuse de l'effet des institutions sur le moral des peuples. Laissons là cette étiquette sous laquelle il n'y a rien. Savez-vous ce qui fait en Angleterre tant d'énergie et de vitalité? C'est que le législateur s'abstient, c'est qu'il livre à elles-mêmes les personnes et les choses, les localités surtout, c'est que l'ingérence officielle, l'intervention réglementaire, le patronage et la tutelle de l'État ne sont pas de mise en ce pays. La conséquence en est précieuse. Le pays, dans ce délaissement d'en haut, dans cette occasion incessante que lui ouvre l'inertie de l'État, s'assiste lui-même et déploie hardiment toutes ses forces : un exercice où il a bientôt pris les qualités qui tiennent aux œuvres, volonté, audace, obstination, confiance exclusive en soi-même. Voilà comme grandissent

les nations! l'État se retirant, tout aussitôt la nation paraît, se dilate et pour ainsi dire se virilise, ainsi qu'il convient parmi des êtres qui ont des forces, qui ont des besoins et qui apparemment vont se servir «des unes pour satisfaire les autres, si rien d'extérieur et 'd'artificiel ne vient usurper cette fonction et troubler cette nature, cette harmonie des choses. »

Tout cela, vous l'avez sûrement entendu dire et redire, au point même d'en être un peu rassasié. Pour ma part, plus je pénètre dans cette doctrine (car c'en est une, et fort éprise d'elle-même) , moins j'y crois : j'ai cessé même de la trouver spécieuse. Quelle apparence en effet qu'un homme ou qu'un peuple soit d'autant plus actif qu'il est moins excité à agir et moins assisté dans son action? C'est, à mon sens, une étrange façon d'entendre l'homme et l'histoire. Est-ce que vraiment nous ressemblons à cette théorie ? Je me demande ce qui nous détermine à agir : tout d'abord il me semble que c'est la faculté dont nous sommes plus ou moins doués à cet effet, la trempe plus ou moins forte de nos ressorts volontaires et musculaires. Telle activité, tels actes : le fond est surtout ce qui détermine les produits, et les phénomènes se proportionnent à la substance dont ils émanent. On me dira peut-être que je commets un truisme énorme ; mais la faute en est au sophisme que je combats : il vaut encore mieux affirmer l'évidence que la nier. Quand le malade imaginaire répond que Topium fait dormir quia habet virtutem dormitivam, vous souriez; mais si par hasard il répondait que ce spécifique a son effet parce qu'il laisse les gens libres

de dormir,... où s'arrêteraient vos épaules? Le naturel, voilà tout d'abord ce qu'il faut classer au plus haut de nos impulsions.

Je trouve en second lieu, pour déterminer nos actes, l'appui et l'appât qui leur sont offerts. Nos facultés actives prendront, bien sur, d'autant plus d'essor, qu'elles vont trouver chemin faisant plus d'assistance et finalement apercevoir plus de récompense au bout de la carrière. Ceci n'est pas moins que l'éducation, une chose qui ne se passe pas tout entière dans les écoles, une chose surtout qui ne consiste pas seulement en contraintes et en discipline, mais aussi bien en récompenses et en exaltations. Or. prenez bien garde que l'État est éducateur dans toute la force du terme lorsqu'il accorde une prime à certains armements maritimes, une subvention à certains transports transatlantiques, ou mieux encore un monopole aux industries nationales. On en peut dire autant du concours et des dotations de l'État en fait de chemins de fer, de caisses d'épargne, de crédit foncier, de drainage, de secours mutels. Il encourage, il développe par là dans une nation les qualités industrielles, commerciales, agricoles : il cultive ainsi parmi les individus un fonds de libéralité, d'énergie, de prévoyance, qui autrement serait peut-être resté improductif. Cela est juste dans un pays où l'encouragement officiel est prodigué à d'autres facultés, à celles de l'ordre politique, administratif et intellectuel, sous forme d'emplois publics et de mandats représentatifs. Comme ces emplois et ces mandats, outre qu'ils sont accessibles à tous, ne sont nullement gratuits, on voit à ce dernier

trait qu'il n'y a pas là simplement un privilège aboli, une liberté rendue, une carrière ouverte, mais une incitation caractérisée : de quoi l'on se rend bien compte, quand on pense à. cette société d'outré-Manche où le pouvoir politique et même quelquefois le pouvoir administratif est toute sa récompense à lui-même.

Je ne vois qu'un cas où la liberté suffise, celui des ouvrages et des exercices d'esprit. Si laisser faire et laisser passer est une triste ressource en matière économique, ce précepte (à part l'instructioii primaire) suffit et excelle aux choses d'intelligence. L'esprit français n'en demande pas davantage. Il dirait même volontiers à ses gouvernants ce qu'Ajax disait à Jupiter : « Rends-nous le jour et combats contre nous ! » Partout ailleurs il ne faut pas regretter l'immixtion officielle. En France, où manque la passion d'agir, rien n'est fréquent comme de rencontrer des hommes d'une fortune inférieure à leurs facultés. N'avez-vous pas réfléchi quelquefois sur tant d'existences qui s'éteignent sans avoir montré la flamme d'esprit et de courage que vous leur connaissiez? C'est qu'il leur a manqué quelqu'un pour les révéler à elles-mêmes, pour les tirer d'elles-mêmes et les produire au grand jour. Le gouvernement ne peut faire à l'égard de chacun cet office de père, de mentor; mais il le peut à l'égard des divers ordres de facultés répandues dans un pays, en leur offrant l'assistance ou la récompense. J'appelle cela éducation, quelque chose qui s'ajoute au naturel, un stimulant qui n^est pas de trop avec de certaines races.

Reste ceci, qu'un peuple ayant charge de lui-même

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et réduit à ses seules forces sentira plus vivement dans ses chairs l'aiguillon du besoin, — dans ses chairs, oui, mais pas ailleurs, pas dans son âme, pas dans son esprit, qui ne crient pas la faim. La paresse est de ce monde, c'est même pour certaines races le plus impérieux des besoins : livrez-les à elles-mêmes et ce qui leur plaira le mieux, la moindre subsistance une fois gagnée, c'est de ne rien faire. Tel est le naturel bien connu qui se déploie au Mexique, à Naples, en Espagne, à Saint-Domingue. Aggravez le cas, supposez l'inertie des gouvernements outre l'inertie des individus, et voila un peuple arrêté à ce niveau oii les êtres subsistent, ni plus ni moins, les seuls besoins qui se fassent écouter et servir étant ceux de l'animal que nous sommes.

Vous n'êtes pas convaincu : vous pensez peut-être que la nécessité est une grande école où de l'effort naissent toutes les vertus, et que si l'État se fait providence, il va soustraire les peuples à cette discipline cuisante et féconde. Regardez-y de plus près, percez la surface des choses et vous verrez uniquement ceci : qu'il se rencontre çà et là, malgré tout, des saints, des preux, des cyclopes, qu'à un très-petit nombre d'élus rien n'est obstacle, tout est impulsion. Il y a des titans que rien ne foudroie ; mais cette part faite à l'héroïsme et au génie, c'est-à-dire à l'exceptionnel, au merveilleux, ne croyez pas légèrement que l'obstacle en soi possède une vertu, que l'impulsion et l'assistance soient en ellesmêmes choses pernicieuses et malsaines. Rien n'est moins obéi que ce prétendu empire de la nécessité : le commun des hommes en est écrasé, refoulé dans le dés-

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espoir et dans une incurable apathie. On Ta remarqué cent fois, les classes les plus misérables sont les plus inertes, les plus imprévoyantes. C'est parmi elles que vous rencontrez le moins d'épargnes et le plus d'enfants : et cela vient de leur misère, un mal dont elles cherchent l'oubli dans toutes les ivresses, un abîme qu'elles ne peuvent remonter, une partie dont elles désespèrent.

Les hommes sont ainsi faits : une misère d'où ils ne peuvent se tirer qu'avec de grands efforts est une misère où ils s'éternisent. C'est à propos de l'Irlande que Malthus a fait cette remarque : « Jamais les habitants d'un pays ne prendront des habitudes d'ordre et d'industrie, si, pour être occupés constamment et utilement, il leur faut déployer un degré extraordinaire d'application et de persévérance. » Songez donc que si la nécessité avait les vertus souveraines qu'on lui prête, le mal ne serait pas de ce monde : il suffirait de sentir le mal pour y échapper par l'effort.

J'allais concéder que la nécessité est un aiguillon pour les forts : ce serait une faiblesse impardonnable. Non, la nécessité n'est bonne à qui que ce soit. Il est vrai que l'homme de génie besoigneux est en possession d'étonner le monde. Luttant pour du pain ou contre des dettes , il finit par atteindre les honneurs, la renommée, le pouvoir, qui représentent des services rendus et quelquefois même un effort de Samson contre les colonnes de la société ; mais si cet homme, au lieu des besoins qui crient en lui, est le grand Condé ou simplement le fils du chan7 celier Letellier, le fils de lord Ghatham, vous le verrez pour son coup d'essai gagner la bataille de Rocroy, jeter

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les fondements de l'armée française, maîtriser la politique de son pays et même un peu celle de rÉurope. « C'est un grand avantage, dit Pascal , que la qualité, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans : c'est trente ans gagnés sans peine. » Au fond, cette nécessité qu'on glorifie, c'est l'obstacle, c'est le mal, dont quelques-uns triomphent, où la plupart succombent, mais où les plus triomphants n'ont rien à gagner, le temps passé devant l'obstacle étant perdu pour les jouissances et pour le progrès.

Laissons là les individus, si grands qu'ils soient, et regardons les races. 11 est vrai que la race anglo-saxonne, dans une petite île, sur un sol médiocre, sous un climat pesant et disgracieux, a pris la tête des peuples; mais suivez-la dans sa patrie nouvelle et merveilleuse des États-Unis! Il me semble qu'elle y a créé en soixante années autant d'êtres et de capitaux qu'elle en avait laissé, après un effort de douze siècles, dans la mère-patrie. Si je vous comprends bien, l'Anglo-Saxon aurait dû se négliger et s'éteindre dans cette abondance des choses qui satisfont les besoins de l'homme, parmi tant de bois, tant de sol végétal , de cotons, d'engrais et de détritus, enfin parmi tant de largesses et de bénédictions naturelles. 11 n'en est rien cependant, et nous voyons là-bas cette race multipliant les dons de la nature par ses dons intimes, aidée par le ciel, mais s'aidant elle-même d'un effort inouï. Quand l'assistance naturelle laisse aux g^is toute leur activité, pourquoi l'officielle agirait-elle comme un énervant? Considérons maintenant ce que peut l'ob-

stacle, la nécessité, sur une race indolente. On sait que les colonies espagnoles végétaient misérablement dans l'éden du Mexique; mais sur le sol d'Afrique, sous un climat dévorant et parmi des populations rétives, l'Espagne n'a pas même l'ombre d'une colonie, encore que Charles-Quint ait passé par là. C'est tout au plus si elle a pris pied sur le littoral africain, où elle n'occupe guère que la place d'un bagne, d'une chiourme. Ainsi les peuples se développent par leurs dons intimes, que la nature ne peut ni énerver par ses munificences, ni développer par son inclémence.

On ne croit pas médire de l'humanité en reconnaissant que les hommes tirent d'eux-mêmes ou du gouvernement qu'ils se sont donné leurs plus grandes impulsions, que les influences physiques sont secondaires, qu'en tout cas ces influences ont une action logique et conforme à leur nature, bienfaisantes ou malfaisantes selon la facilité ou la difficulté qu'elles apportent à la satisfaction de nos besoins. Vous forcez tout, et l'on ne sait plu^où l'on en est, quand vous dites que les faveurs de la nature sont des obstacles et que ses obstacles sont des faveurs.

Serait-il plus sensé de considérer comme une bénédiction l'inertie des gouvernements? Ici encore revenons à l'Espagne. Il y a vingt ans, ce pays avait les plus mauvaises routes du monde, tandis que l'Angleterre en avait d'excellentes : à tel point que le mulet était la providence de K Espagne, lui tenant lieu tout ensemble et dévoie de communication et de moyen de transport, un chemin qui marche^ comme dit Pascal à propos des rivières* On sait

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le rôle immémorial que jouent les arrieros dans tout récit d'Espagne. Or il faut se rappeler que la loi était la même dans les deux pays au sujet des routes ; l'État ne faisait rien par lui-même et n'imposait rien aux localités; les deux peuples étaient absolument livrés à eux-mêmes... Dans ces conditions identiques, ce que l'un fit et ce que l'autre ne fit pas montre clairement que l'inertie des gouvernements n'est pas une impulsion, mais que les peuples vivent de leur génie, d'où ils tirent, l'état s'abstenant, tantôt l'activité, tantôt l'apathie.

Ainsi nous ne dirons pas qu'un gouvernement paresseux fait un peuple vif et entreprenant. L'étrange hérésie! Alors que ces qualités s'expliquent si bien, soit par le naturel qui est une puissance partout, même parmi les peuples, soit par l'éducation, telle que l'État sait la donner, au-dessus et en dehors des écoles primaires, secondaires, supérieures. N'oublions pas en effet que telle nation peut avoir les plus rares qualités d'esprit, mêlées de quelque indolence, et que l'État cultive ce.^ qualités, lorsque, sous forme de places, de sub.ventious. de primes, d'appâts variés, il les convie à paraître et à déployer tout ce qu'elles recèlent de fleurs et de fruits. I

SECTION IL

Da cas où Tactivité des gouyeniements annule celle des peuples. — Est-ce le cas de la France? — Comment on découvre le naturel d'un peuple, la race. — Humeur sociable, esprit philosophique, qualités de race parmi nous; qualités différentes de la race anglo-saxonne.

En voilà bien assez sur cette singulière doctrine qu'un peuple est actif à proportion de ce que son gouvernement est inerte. Toutefois cette maxinie a un pendant, un corrélatif qui vaut la peine qu'on s'y arrête autrement. Ici je fais allusion à ce dire si répandu, que l'activité des gouvernements éteint celle des peuples, quand elle les prévient en des choses dont ils sont curieux et capables. Voilà du moins qui est supportable au premier aspect. Sans doute il reste à expliquer pourquoi les gouvernements se mettent à faire des choses dont les individus ou les compagnies se fussent acquittés, pourquoi un gouvernement absolu qui n'a rien à gagner en fait de pouvoir ou de prestige (celui par exemple de Louis XIV) s'impose une besogne accablante de soins superflus. Ceci expliqué (je ne prévois pas comment), j'avoue que la maxime est spécieuse. Naturellement les personnes ou plutôt les partis qui l'émettent en font application à la France, mais non sans être vivement combattus : nous sommes témoins à ce sujet d'une dispute où apparaissent les deux propositions les plus contradictoires qu'on puisse imaginer. *

Les uns disent : « Nous n'avons pas en France

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l'esprit entreprenant et spontané qui distingue les Anglo- Saxons, parce que nos lois nous ont habitués à tout faire et à tout prévoir pour nous. » D'autre part on répond : « Nos lois ne sont si pénétrantes et si prévoyantes que parce qu'elles ont tantôt à suppléer le caractère national en certaines lacunes, à faire ce qu'il ne ferait pas, tantôt à lui complaire et à l'interpréter dans ses tendances. »

Les deux propositions sont plausibles et se tiennent merveilleusement en échec. Comment sortir de là? Je n'en vois qu'un moyen, qui est de remonter à l'essence du naturel français, d'en saisir les traits primitifs, les purs éléments. Cela fait, on verra bien ce qui peut appartenir à ce naturel dans les choses mêmes qui comportent l'action des lois, l'influence offîcielle, et qui passaient pour purement imputables à cette influence. Ainsi, dans le cas actuel , l'inertie relative qu'on observe parmi nous pourrait à toute rigueur être considérée comme un effet d'éducation politique, comme le vice d'un peuple qui fut toujours chargé de règlements excessifs. L'hypothèse est violente;... on suppose là un pur machiavélisme ou une pure fantaisie, et cela chez tous nos gouvernements sans exception, alors qu'ils ont été tant de fois renouvelés, corps et âme ! Je veux bien toutefois que l'hypothèse soit proposable; mais qu'en restera-t-il si l'on découvre au fond même de la nation quelque chose pour expliquer et pour fonder cette abondance de gouvernement sans laquelle on ne nous a jamais vus? Ce que vous prenez pour un fait politique et arbitraire est peut-être un fait naturel , une expression de la race.

On va me dire que je procède moi-même par supposition, que tout cela ne résout rien, qu'il reste à savoir comment on découvre le naturel d'un peuple, et singulièrement celui de la France. J'avoue que rien n'est moins simple ; on ne saurait même rien imaginer de plus complexe que ce sujet, un peuple, — c'est-à-dire toutes les époquesj toutes les classes, tous les climats , toutes les variétés d'idées et de conduite — à reconnaître et à fixer en quelques traits généraux. Il me semble toutefois que je vais pénétrer le naturel d'un peuple, si je le cherche dans certaines choses où les lois n'ont pas de prise, où l'influence officielle n'a pu rien créer ni rien empêcher, si je Tétudie en ces fibres intimes et souveraines, impalpables à toute grossièreté de balance, de glaive, de compas... Telles sont au plus haut point les choses de langage et d'esprit. Est-ce que là enfin je ne vais pas voir un peuple dans la pureté de ce qui le constitue? Est-ce que les hommes ne sont pas ingouvernables et inaltérables en ces sources profondes? Où le maître n'a pas accès > le naturel doit paraître tout entier.

Dans ce dessein, arrêtons-nous sur deux faits que nul ne conteste : l'universalité de la langue française, la contagion de l'idée française. Il suffit, ce me semble, de les énoncer. Chacun sait comme la diplomatie et le Nord parlent français ! Ailleurs, où il n'est pas la langue courante, il est la science des classes supérieures, un article d'éducation littéraire ou même simplement mondaine, une élégance de mœurs qu'elles n'auraient garde de négliger. Quant au caractère contagieux et sympathique, quant au rayonnement dont est douée l'idée française.

cela est écrit en traits de feu dans l'histoire des temps que nous traversons. Certes les révolutions n'ont manqué nulle part au monde moderne; mais il est bien connu que celles qui naissent entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées franchissent les fleuves et les monts. La France fait sur elle-même des expériences politiques à l'usage du monde entier. Ce qu'elles valent, pour mon compte, je ne le mets pas en doute ; mais comme chacun le juge à sa manière, comme ce jugement n'est pas nécessaire ici , et que j'ai bien assez de l'épine que je tiens en ce moment, je veux seulement constater le fait de la diffusion innée, du débordement organique pour ainsi dire qui appartient* aux révolutions françaises. Un apôtre avec charge d'âmes, une langue de feu sur les peuples, telle nous apparaît la France, avec l'idiome et l'esprit conquérants, expansifs, universels,, qui la constituent.

Or d'où viennent-ils, ces fiers gallicismes ! Ce n'est pas de la loi, bien sûr. Nulle institution, que je sache, ne crée des grammaires et des propagandes. De quelles facultés primitives, irréductibles, sont-ils donc l'indice et l'expression? Il faut y voir, si je ne me trompe, le fruit nécessaire de ces deux choses : sociabilité, esprit philosophique. Pour que la langue d'une nation ait le don de plaire et de se naturaliser partout comme Alcibiade, pour que l'usage en prédomine soit dans les affaires des peuples, soit dans la conversation des honnêtes gens, il faut qu'elle ait été assouplie et perfectionnée par le commerce assidu des esprits les plus variés, qu'au lieu d'être un idiome de mandarins, réservé aux lettres et aux sciences, ou bien une petite monnaie propre seule-

ment à la circulation des idées vulgaires et courantes, elle soit l'œuvre et l'expression de tous, intelligible pour tous, une moyenne accommodée aux choses les plus grandes comme aux plus déliées et aux plus fugitives. La sociabilité est seule capable de créer un pareil langage, souple, facile, étendu, nuancé; car il n'appartient qu'à elle de mettre en présence les classes et les conditions les plus diverses, avec la loi d'abdiquer chacune le technique, le professionnel, et de créer pour s'entendre l'instrument le plus capable d'un échange universel d'idées. Ainsi la sociabilité de la France explique ce que sa langue a d'universel. Ce que ses idées ont de contagieux procède d'un principe non moins certain : l'esprit philosophique , cet autre attribut de la France. La philosophie est de franchir en toutes choses le temporaire, le local, le particulier, et de poursuivre la raison des choses, la règle des faits, les rapports essentiels des êtres par delà tout ce qui s'appelle tradition, convention, lois positives, accident, apparences. Un philosophe tient école d'idées générales,, soit à l'égard de ce qui est, soit à l'égard de ce qui doit être. Naturaliste, il vous dira les lois qui gouvernent le monde physique; moraliste, celles qui sont faites pour gouverner les hommes. A ce compte, un peuple où cet esprit domine a des pensées politiques qui ne sont pas pour lui seul, des pensées qui s' adressent au monde entier; il a un Gapitole, un Vatican d'où il parle urbi et orbi^ et quelque jour il découvrira les droits de l'homme, tandis qu'ailleurs on ne dépasse pas la notion du privilège. Pour bien juger de ceci, renversez l'hypothèse et supposez un peuple où le

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droit existe fortement, mais sur une base faite comme une borne : tradition ou convention. Rien de ce droit ne va percer au dehors , car ce droit repose sur des idées qui sont à l'unique usage de ce peuple. Nulle de ces institutions ne peut faire fortune dans le monde, car ces institutions sont taillées pour ce peuple seulement, qui tes a tirées de ses précédents et de son génie, particulières comme le besoin, comme le tour d'esprit d'où elles sont nées. Il fera peut-être pour les acquérir ou pour les améliorer des efforts qui peuvent être qualifiés de révolutions, mais sans qu'il y paraisse chez les peuples voisins, sans les émouvoir, sans les entraîner à la poursuite d'un bien dont la séduction n'existe que dans sa pensée propre et nationale. Un peuple ainsi conformé appartient visiblement à certaines religions toutes particulières : celles du passé, des précédents, des ancêtres, de la coutume. Pour ne rien outrer, et comme il ne peut être question en tout ceci que de plus ou de moins, la raison théorique ne lui est pas étrangère : c'est par là qu'il avance, mais conservant toujours encore plus de choses anciennes qu'il n'accueille de choses nouvelles. « Il n'y a jamais eu un moment dans la constitution anglaise, dit Macaulay, où l'élément ancien ne l'ait emporté sur l'élément nouveau. »

Burke est entre tous le champion, l'apologiste passionné de cet esprit anglais, avec une énergie et une crudité ravissante. « La véritable Angleterre, s'écrie-t-il, tous ceux qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un bon habit, n'a que de l'aversion et. du dédain pour les actes de la révolution française. La seule idée

de fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût et d'horreur; nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres. Nos titres ne flottent pa^ en Tair, dans l'imagination des philosophes; ils sont consignés dans la grande charte. Nous réclamons nos franchises, non comme droits des hommes, mais comme droits des hommes de l'Angleterre ; nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l'homme de toute équité et de tout respect, pour le gonfler de présomption et de théories. Nous n'avons pas été préparés et troussés, comnne des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de misérables chiff'ons de papier sali, à propos des droits de l'homme. »

Des chiffons ! homme éloquent et tudesque ! Attendez la suite, tâchez de survivre à certains dégoûts qui vous sont réservés, et vous verrez ces chiff'ons, changés en drapeaux, courir et entraîner le monde au commandement de marche! laissant derrière eux la flamme qui brûle et qui éclaire, un souffle de révolte, une semence de nations parmi des troupeaux fameux pour leur obéissance. Voilà ce qui ne sortira jamais de vos traditions, incohérentes et bornées comme elles vous plaisent. 'Vos lois sont comme ces armes de l'Indoustan qui figurent à vos exhibitions^ d'une poignée si étroite que pour y entrer et s'en servir il faut être la main qui les a faites.

Burke n'a pas vécu ce qu'il fallait pour voir cette fortune des armes et des idées françaises; mais un jour vint qu'il trouva sur son chemin les bornes de l'esprit

anglais et s'y heurta rudement. Ce fut dans le procès fameux de Warren Hastings, une des passions de Burke, cet homme passionné, et qui troubla, qui empoisonna, dit-on, jusqu'à la folie les derniers jours de son existence. Burke était commissaire de la chambre des communes ; il soutenait, en cette qualité, l'accusation intentée devant la chambre des lords contre le déprédateur de l'Inde. Or il arriva que la chambre où était née l'accusation fut dissoute au bout de quelques années, qui n'avaient pas suffi à débrouiller tant de crimes et de grandes choses. Alors s'éleva une incroyable question... véritablement il n'y a que l'Angleterre pour ces mièvreries : on se demanda si l'accusation ne disparaissait pas avec la chambre accusatrice, si la poursuite, l'instruction et peut-çtre le crime lui-même ne prenaient pas fin en même temps que l'assemblée qui s'était avisée de tout cela!... Burke à ce propos rugit horriblement : il ne parla plus parchemins et précédents, il se souvint qu'il y a une justice, qu'il y a des peuples, que la société a des droits ; il s'indigna d'une argutie de procureur opposée au peuple anglais, à l'accusation qu'avaient portée les représentans du peuple, en quoi il était fort inconséquent. On lui remontra fort bien qu'il se payait là de vains mots et de théories nébuleuses. Où prenait-il le peuple anglais? Quelle vision ! Le lord-chancelier, un habile homme, fit doctement observer que « le peuplen'estpasun élément de la constitution anglaise, mais bien les communes; que la constitution se résume en trois mots, roi, lords et communes; que le peuple n'y figure point, que le peuple n'était point partie au procès. »

On ne peut pas dire que cette étrange question ait été précisément résolue : elle cessa, moyennant que la nouvelle chambre des communes déclara que le procès était toujours pendant, par où elle semblait renouveler et s'approprier l'accusation intentée par ses devanciers, Burke, le plus violent des hommes, éclata en injures et en sarcasmes contre les lawyers. « Plût à Dieu, s'écriat-il, que l'Angleterre fût gouvernée par la loi et non par les légistes I » Et cependant qu'est-ce que l'esprit légiste dont Burke faisait litière à ce moment, si ce n'est l'esprit traditionnel, arboré d'ailleurs et revendiqué par lui avec tant de véhémence, comme la sagesse, comme l'esprit même de la Grande-Bretagne? Tenir aux textefs ou aux précédents, s'arrêter à la lettre des lois ou à la limite des coutumes, n'est qu'une seule et môme superstition : ce qui est préféré à ce qui doit être.

Tout n'est pas à glorifier dans cette continence où se plaît la Grande-Bretagne ; on peut même dire que tout n'y est pas équilibre et sûreté. Les Anglais firent une périlleuse expérience au commencement de ce siècle, quand, ayant promis le droit poUtique à l'Irlande pour prix du parlement irlandais qui venait d'être aboli, ils ne purent tenir leur engagement, empêchés par le veto de la couronne. Une pauvre tête portait cette couronne, George III, préludant à la folie par le bigotisme. Ne croyait-il pas avoir prêté contre l'Irlande catholique son serment de roi? Dans cette imagination, il s'arma violemment de toute sa prérogative contre ses ministres, contre son parlement, qui marchaient dès lors à l'émancipation des catholiques. Rappelez-vous que c'étaient

de glorieux ministres, Pitt en tête, et que la chambre des communes, en ces temps critiques, votait comme un seul homme et procédait à coups de majorités énormes. Le roi s'exposait donc, mais surtout il exposait le pays. Quoi! désespérer l'Irlande, quand on a devant soi la France en armes au camp de Boulogne, quand Trafalgar n'a pas encore anéanti la marine de la France et de ses alliés ! 11 y allait de tout.

Cependant ces hommes d'État, les plus hardis que l'Angleterre ait jamais eus, ce parlement aristocratique, cette majorité compacte et acquise à toutes leurs audaces, tout cela, dis-je, qui n'était pas moins que l'élite du pays à' arrêta court devant le scrupule d'un bigot qui devait finir en idiot, mais qui parut inviolable, retranché dans son for intérieur et constitutionnel. Il fallut que l'Irlande attendît trente ans son émancipatioun Elle ne servit pas pour cela d'alliée et de pied-à-terre à l'invasion française, le hasard des batailles ayant détruit nos moyens de transport; mais pendant ces trente années, l'Irlande, perdue d'incendies et de meurtres, devint inhabitable : on y vit l'absentéisme, la scission des classes, un gouvernement de police, un débordement de misère à fatiguer encore, après cinquante ans, les finances de la Grande-Bretagne, un empoisonnement de haines et de colères, où la haine de prêtre elle-même n'était qu'un détail. Voilà ce qu'il en coûta à l'Angleterre pour avoir déféré quand même à la prérogative de son roi* Il faut voir tout au long le récit de ces perplexités, de ces angoisses dans les mémoires récemment publiés de sir Robert Peel* On me dira que l'Angleterre ne perdit pas

à ce jeu tout ce qu'elle risquait, et que tout est bien qui finit bien. Soit. Cependant, si Ton veut mesurer au juste ce que valent ces façons et ces mœurs, il ne faut pas en juger par l'événement tout seul, encore qu'il ait été peu gracieux, mais aussi bien par les éventualités. C'était une sagesse à tout perdre.

Quoi qu'il en soit, telle est la manière britannique, qui se conçoit fort bien, de caste à royauté. Tout autre est le procédé français. En France, avec des vues comme celles de Pitt sur la question d'Irlande, avec une majorité comme celle qui soutenait Pitt, on eût brisé le veto royal, et on eût peut-être brisé le roi. Ce sont deux grandes manières. Si l'une a des révolutions, l'autre en a la monnaie sous forme de troubles variés, d'émeutes soutenues, de conflits vBnimeux qui n'excluent pas toujours la guerre civile. Il est consolant de penser que dans aucun cas la monarchie ne court de péril. Seulement c'est affaire au monarque de ne pas croiser le courant de l'opinion (caveat rex) , d'y céder avec grâce comme le gladiateur antique, de s'arranger enfin pour qu'on ne lui dise pas quelque jour : // est trop tard 1 Après cela reste le principe de l'inviolabilité royale, un principe tout semblable à cet anneau précieux, à cette pierre que portait au doigt le chevalier Luis Perez d'Acaiba, dont telle était la vertu que, quand le chevalier tombait du haut d'un clocher,... la pierre ne se cassait pas.

Légende à part (je ne l'ai pas inventée^ hélaa! elle appartient à Henri Heine), la France a un tout autre esprit que la Grande-Bretagne, un esprit qu'on ne mène

pas avec des précédents, qu'on ne bride pas avec des textes, fût-ce de vieux parchemins ou quelque constitution récente et solennelle. Par delà le droit écrit, chaque conscience regarde le droit absolu, dont elle est un exemplaire vivant. C'est pourquoi le jury prétend juger tout, encore que sa mission légale soit uniquement de nier ou d'affirmer un fait : il se considère coname la société elle-même et comme exerçant la souveraineté des jugements. C'est pourquoi le magistrat préfère volontiers son équité à celle de la loi et des codes, qui sont là néanmoins pour lier ses décisions. Voici enfin le trait suprême de cet esprit, et le plus dispendieux assurément : une constitution, dix constitutions peuvent bien proclamer que le roi est inviolable, que ses ministres seuls doivent être recherchés; mais le citoyen, sans s'arrêter à cette fiction, frappera autant de coupables qu'il en apparaît, et ne se gênera pas pour en apercevoir jusque sur le trône.

Il eut peut-être été fort avisé en 1830, au lieu d'une révolution, de couper la tête au prince de Polignac et à ses collègues , laissant avec ce commentaire Charles X aux Tuileries, et l'article li dans la charte. Je ne suis pas chargé de prouver que l'ordre et la liberté eussent été fondés du coup dans ce pays, que c'eût été la fin des révolutions et des coups d'État. Mais nous avions pour cela trop d'humanité, trop de droiture. La peine de mort pour cause politique, après tout l'abus qu'on en avait fait depuis 93 jusqu'aux premières années de la restauration, nous répugnait sensiblement. Quant à faire un choix parmi des hommes également coupables,

OU plutôt quant à épargner le plus coupable de tous, le roi, pour assurer longue vie à une constitution, il n'y fallait pas penser : ce pays criera toujours : périssent les colonies plutôt qu'un principe! Tel est Tempire du droit sur les consciences françaises, d'un droit absolu envers et contre tous.

Il ne faut pas s'étonner que ce pays ait des révolutions si contagieuses, ayant des idées si générales. Ce qu'il conçoit, ce qu'il découvre est chose qui se propage, parce qu'il est sujet à découvrir telle chose que les droits de l'homme. M. de Maistre me semble bien imprudent, quand à ce propos il prodigue la raillerie, traitant ces droits de pure abstraction et les renvoyant à l'homme dans les espaces imaginaires qu'il habite. Qu'il y prenne garde : il fait là le procès au christianisme, qui se pique apparemment d'universalité, qui en tire son nom parmi nous. Est-ce que le christianisme n'a pas révélé les devoirs de V homme en général? Est-ce qu'il ne professe pas des dogmes pour tous, des commandements à l'adresse du monde entier? C'est un fait notoire et glorieux : en même temps qu'il prêche l'Évangile dans toutes les capitales de l'Europe, il a des missionnaires porteurs de la même nouvelle en Chine et au Cap, parmi les Esquimaux et dans l'Océanie.' Or ces espaces sontils imaginaires, ou ces dogmes fantastiques? Stipuler et réserver, comme fait M. de Maistre, la diversité, l'inégalité politique parmi les hommes, c'est chose étrange, quand d'autre part on les croît capables de l'unité religieuse. Pourquoi traiter l'homme d'une manière si différente dans deux cas où il s'agit également du juste et du

vrai ? Est-K^e que la morale n*est pas le fond commun ou reposent la religion et la politique? Si les circonstances de climat et de mœurs ne diminuent en aucun lieu le devoir humain, pourquoi leur serait-il donné d'attenter aux droits humains ?

L'inadvertance du christianisme est qu'il n'applique pas aux relations politiques des hommes les grands principes dont il leur apporte la nouvelle : il ne révèle pas aux monarques le droit des peuples, il ne compte pas la charité parmi les vertus de gouvernement, il ne nomme même pas ces vertus, et la morale qu'il enseigne est une morale purement privée. C'est la gloire immortelle de l'esprit français d'avoir achevé cette théorie, y ajoutant même la puissance des œuvres. Prodigieux esprit, d'une ardeur et d'une netteté qui emportent l'action ! Il n'habite pas un brouillard allemand : comme il a l'éclair, il a le coup de foudre, dont on voit les marques çà et là parmi certains trônes et certaines théocraties. Je constate cette puissance d'action, moins pour glorifier telle colonne ou tel arc de triomphe que pour marquer la puissance de l'idée, de la conviction française. Joad l'a presque dit : « La foi qui prend les armes est une foi sincère. »

Il faut que je m'arrête un instant ici pour répondre à une impatience, à un soulèvement du lecteur, qui va peut-être trouver qu'on lui parle sans fin des propriétés théoriques et philosophiques de l'esprit français, comme s'il n'y avait que la France au monde pour être douée de la sorte... Et les Allemands? Certes je ne nie pas les Allemands en tant que philosophes ; mais chacun plane

à sa manière, et la France, sur ces hauteurs mêmes de la pensée, a des voies qui lui sont propres. Elle philosophe comme une race sociable, c'est-à-dire très-adonnéè au point de vue théorique, mais pour y considérer la société encore plus que le cosmoSj tandis qu'ailleurs l'enchantement des esprits est de tirer au clair l'essence, l'origine et la fin des choses.

Ici d'ailleurs, outre le naturel de la race, n'oubliez pas l'école où elle a grandi : il s'agit d'une race élevée au droit romain, c'est-à-dire tenant son éducation d'un peuple éminemment dénué du sens métaphysique, mais juriste et casuiste comme on ne l'est pas, auteur d'une législation qui s'est appelée raison écrite^ dont l'effort pacifique fut de mettre le droit dans tous les replis de la société sinueuse et luxuriante qui naissait déjà, il y a deux mille ans. Cette tradition est fort à considérer ; c'est par là peut-être que l'esprit philosophique dé la France, nonobstant ses ailes, touche à terre volontiers, et, si haut qu'il monte, aspire à redescendre en lois, en mesures de gouvernement, en propagande. Il tire de ses origines le caractère précis et humain de sa philosophie. Il y en a peut-être de plus haute, mais non de plus communicative, de plus contagieuse : aussi mérite-t-elle, pour ce prosélytisme organique, d'être signalée entre toutes.

SECTION UL

Gomment les qualités de la race suscitent parmi nous un gouvernement à grandes attributions. — Différence à cet égard de la race individualiste, c'est-à-dire anglo-saxonne.

Ainsi nous pouvons tenir pour certain que la France est sociable et douée d'esprit philosophique ; voilà ce que signifient cette langue, cette pensée rayonnantes que nous avons observées en elle. Or dans ce fait de la sociabilité française nous trouvons tout d'abord une lumière sur la question qui nous occupe, une certaine explication de tant de règlements et de disciplines qui apparaissent en ce pays.

La société est pour chacun une abdication partielle de ses droits et de son indépendance, un accord de toutes les libertés à se respecter les unes les autres, c'est-àdire à se borner chacune. A moins d'aller à nos semblables pour les battre ou pour les voler, ce qui est un contact assez fréquent, nous ne les rencontrons qu'à la condition de céder et d'effacer quelque chose de nousmêmes, de nous réduire et de nous incommoder pour eux : c'est le prix auquel nous entrons avec eux en commerce d'idées, de sentiments et de produits. Supposez un moment l'essor égoïste et illimité de toutes les forces, de tous les instincts individuels ; ce n'est plus la société, mais la guerre, la sauvagerie. Ainsi la société est un état de choses où l'homme est Hmité par l'homme. Naturellement, plus la société comptera de personnes et de choses, de sujets et d'objets, plus cette limite se fera

sentir et requerra de force gardienne. Vous subissez plus de règlements dans une ville qu'en rase campagne : cela tient au voisinage, au froissement des biens et des gens : police vient de ville. En toute réunion publique ou privée, mille sujétions vous apparaissent en même temps que vos semblables. Allez à eux pour une association ou pour une profession, même indépendante, vous y trouvez des engagements, une discipline non moins qu'appui et profit.

Les gouvernements nous imposent partout cette limite de nos semblables à respecter, ce précepte de l'inoffensif ; mais nous les avons créés, ou du moins nous les supportons pour qu'ils nous fassent cette légitime violence. Ceci est l'effet élémentaire de la sociabilité humaine ; on peut même dire que, parmi la moyenne des hommes, c'est le produit le plus clair, l'unique triomphe du sens moral. Il faut voir en effet ce qu'est en nous le sens moral, simple notion et simple sentiment, combattu par l'égoïsme qui a la véhémence d'un instinct. En cet état, le sens moral n'est pas de force à nous porter vers le bien ; mais il nous décide à subir des pouvoirs extérieurs qui nous interdisent la malfaisance. A ce point de vue, dire qu'une race est sociable, c'est dire qu'elle se plie volontiers aux disciplines qui sont la loi naturelle de toute société. S'il y a une espèce d'hommes qui éprouve un besoin tout particulier de la face et de la voix humaine, qu'elle sache bien ceci : elle expiera cette faiblesse par toutes les contraintes nécessaires pour assurer un commerce, un contact inoffensif parmi des êtres qui ont une écorce de sympathie sur un fonds' d'égoïsme organique

et instinctif. Philoctète, abandonné avec son mal et ses armes dans Tîle déserte de Lemnos, s'écrie aux premiers mots de Néoptolème : « langage bien-aimé ! )> Mais le jeune Néoptolème vient lui voler ses armes. Tels sont les hommes en dehors de la société.

Une race plus sociable qu'une autre n'a pas plus qu'une autre le goût de s'effacer et de se réduire en ses facultés individuelles ; mais elle a ce don particulier qu'elle se résigne aux inconvénients des jouissances qui l'attirent, c'est-à-dire aux règlements et aux disciplines officielles. Or il faut convenir que cette résignation tournée en habitude prédispose les hommes à plier, à s'annuler un peu partout, à concéder le superflu aux gouvernements.

Ainsi une race sociable est une race qui a besoin d'être gouvernée, qui se prête, qui s'expose par cela même à une foule d'interventions et de médiations officielles, lesquelles ne sont pas de trop dans cette mêlée où elle se plaît. Que si en outre elle a l'esprit philosophique, par là encore elle aboutit et conclut à un certain luxe de gouvernement. Elle y aboutit en ce sens que, la pensée étant chez elle un attribut dominant plutôt que la volonté, l'État pourrait bien avoir à suppléer par son action à quelque inertie nationale. Elle y conclut d'un autre côté en ce sens qu'elle érigera sur une base de raison théorique l'étendue et la vigilance du gouvernement. En effet, la première chose que va découvrir cet esprit en s'appliquant aux lois, qui sont, comme dit Montesquieu, les rapports essentiels des choses, c'est la justice- II concevra la justice comme la règle de tous les rapports

humains ; il la proposera comrne fin essentielle aux sociétés, bien plutôt que le déploiement individuel. Son grand souci sera de mettre la justice partout. Or il n'y a que l'Etat pour imposer cette observance. L'individu a une autre mission, je dirai presque une mission contraire, où s'emploient, ^oii s'épuisent presque tous ses organes, qui est de se conserver lui-même. Dans la physiologie des sociétés on n'aperçoit que l'État qui puisse passer pour l'organe du droit.

Il vous semble peut-être que cet appétit de justice n'est pas un trait de caractère à distinguer une nation, que toutes les nations professent la justice, et que c'est un programme, que c'est même, dans une certaine mesure, un aliment commun à toutes les sociétés. Cette objection exagère quelque chose de vrai. En effet, l'humanité est une : c'est pourquoi elle nous apparaît partout en société, partout avec des gouvernements pour garder le lien social, la loi morale ; mais la loi morale peut être entendue d'une manière plus ou moins complète, en conséquence de quoi le lien social peut être plus ou moins étroit. Ceci tient à ce que sous le fond de l'unité humaine il y a des variétés : d'abord celle des individus, qui se voit avec les yeux de la tête; puis une autre, moins évidente, que vous pouvez contester dans une foule de cas et de personnes, certaine toutefois, saillante, éclatante dès que vous embrassez du regard l'ensemble des choses, la suite des temps, la moyenne des hommes. Cette variété est celle des races. Comment y aurait- il des nations, c'est-à-dire des groupes distincts, indépendants, et même volontiers hostiles, s'il n'y avait pour répartir

ainsi les hommes des qualités non moins distinctes, par oii tantôt ils s'attirent, tantôt ils se repoussent ? Puisque l'homme est libre (vous admettez, je suppose, le libre arbitre) , pourquoi, à la différence du règne animal et du règne végétal parqués chacun en sa région, l'homme ne choisirait-il pas sa localité, sa régiop morale ? C'est l'observation des naturalistes que les êtres sont d'autant moins assujettis aux influences physiques, extérieures, qu'ils sont plus intelligents ^. On peut supposer dès lors que la plus intelligente des espèces obéit, dans la constitution des sociétés, à des répulsions et à des affinités de l'ordre intellectuel et volontaire : à ce compte, les races feraient les nations.

Vous déplaît-il de voir là quelque combinaison, quelque préméditation humaine? Qu'à cela ne tienne! On peut imaginer autre chose. On peut supposer que la Providence a diversifié l'homme selon les régions, comme la faune et la flore, semant çà et là sur le théâtre que nous traversons des qualités de sol et d'atmosphère, des accidents de géographie auxquels sont attachés un certain tour d'esprit et de mœurs, une certaine fatalité d'institutions. Tels milieux, tels êtres ; c'est ainsi que l'entendent Montesquieu et Humboldt.

Ici, on peut l'entendre comme on voudra. Que les hommes portent en eux la variété qui fait les races, ou que cette variété les attende et les spécifie pour ainsi dire sur la scène où ils naissent, que les nations se fassent elles-mêmes, ou qu'elles soient toutes faites par une har-

I . Pritchard , Histoire naturelle de l'Homme, t. I«% p. 81 .

monie préétablie des lieux et des personnes, peu importe ! Je veux seulement montrer que les peuples ne doivent pas leur génie, todt leur génie du moins, à leurs lois. L'influence partielle des lois n'est pas contestable, non plus que celle des événements et du tour que prend la formation historique des peuples. Bref, il y a pour les peuples une éducation ; mais croyez bien que le naturel n'est pas un vain mot, surtout parmi les peuples, ces êtres durables qui ont pour eux le temps et l'espace, avec la chance de rencontrer quelque jour des occasions pour leur génie, et de se faire à la longue une destinée semblable à leurs instincts, à leur naturel.

Il faut admettre chez les hommes des qualités primordiales préexistantes aux institutions, quand ce ne serait que les qualités par lesquelles ils ont voulu ces institutions et se sont faits nation sous une même loi. Autrement dites-moi un peu ce qui déterminerait les groupements humains I Remarquez bien que nous parlons ici de nationalités, c'est-à-dire du fait le plus durable, le plus obstiné et pour ainsi dire le plus renaissant dont l'histoire fasse mention. N'admettrez-vous à l'origine de ce fait que les jeux de la force et du hasard ? Ce qui naît violemment, fortuitement, a-t-il cette vitalité indomptable ?

Ainsi quelques variétés se détachent sur le fond de l'unité humaine, et ces variétés se caractérisent surtout parmi ces personnages qu'on appelle nations. Une variété digne d'observation entre toutes est celle qui distingue les nations les plus civilisées en individualistes d'une part, en socialistes ou centralistes d'autre part.

J'appelle individualistes des hommes dont la passion est d'être libres, non-seulement de cette liberté qui institue le législateur, mais de celle qui ne subit pas de loi :^ — non que telle soit sur ce dernier point leur préméditation, encore moins leur pratique ; j'entends parler seulement d'un instinct , d'un premier mouvement où se trahit la race, qui est tout d'abord de nier, de rejeter le règlement, pour n'en garder, même toute réflexion faite, que le moins possible. L'idéal de ces hommes n'est pas la justice, mais la force ; expliquons-nous : la force de chacun franchement exercée , l'espace ouvert , l'entrave abolie, le prochain à distance ; bref, le déploiement de l'individu. Les Anglais appellent cela, aujourd'hui qu'ils font la théorie de la chose, le principe volontaire. On n'aspire pas directement par là au vrai et au bien, mais on ne s'en détourne pas non plus. Cet idéal n'est pas la même chose que l'égoïsme, ou du moins il ne l'est pas nécessairement. En tout cas, de quelque nom qu'on l'appelle, il a sa part de droit et de grandeur. C'est un titre qu'il invoque, un titre sans pareil, quand il entend faire de l'individu , au nom de la conscience et de l'intelligence humaine, un être inviolable à certains égards, quelque chose d'indépendant et de souverain. Bossuet a décrit et maudit comme il lui appartenait la passion de controverse théologique qui possédait Cromwell et ses compatriotes ; mais trouvez donc quelque chose de plus irréprochable, de plus élevé que cet individualisme, que ce besoin de croire et de porter témoignage de sa croyance, sans être repris par aucune autorité ecclésiastique ni séculière !

Puisque nous tenons l'Angleterre, ne la quittons pas. Aussi bien parler d'individualisme, c'est parler de ce pays, auquel il est advenu de rejeter le droit romain , de rejeter le catholicisme , de rejeter le classique : une originalité , un relief de nation comme on n'en voit pas. De quelque côté qu'on se tourne, l'unité ou du moins l'uniformité s'y brise à chaque pas, et d'abord par le fait des provinces : le royaume -uni se compose de provinces alliées plutôt que fondues avec le même législateur, mais non avec les mêmes lois. Voilà pour l'individualité locale , mais l'individualité est partout. L'autonomie est le fond des caractères non moins que de l'Irlande et de l'Ecosse, lesquelles ont chacune, comme on sait, leurs lois civiles et criminelles.

Regardez un peu comme les Anglais se comportent à l'égard de la chose publique. Vous pensez bien qu'ils instituent et contrôlent de fort près leur gouvernement, cela va sans dire; mais il y a plus : leur effort, leur aspiration incessante est de réduire ou même d'éliminer le gouvernement. Ils ignorent la conscription, les livrets, les passe-ports. L'impôt qu'ils préfèrent est l'impôt indirect, c'est-à-dire aussi facultatif que possible. Ils forment des sociétés, môme politiques; ils élèvent des usines, fût-ce de vitriol, sans le moindre besoin d'une autorisation préalable. Liberté absolue des ligues électorales, des sectes religieuses, des coalitions ouvrières. Nulle loi n'oblige les communes soit à faire des routes, soit à entretenir des écoles. L'indépendance est le principe qui semble admis à l'égard de tout être collectif,

iU8 LA LIBERTÉ POLITIQUE.

que cet être soit une localité ou une association : routes parlementaires, trains parlementaires, c'est ainsi qu'on appelle certaines routes et certains trains, exceptionnels, soyez-en surs; autrement le nom qu'on leur donne, la distinction qu'on en fait, n'auraient pas de sens. Enfin les Anglais n'ont pas de codes; cela est capital, et constitue, selon moi, un des grands témoignages que ce peuple ait portés sur lui-même. Quand les lois d'un pays ne peuvent tenir dans un livre, c'est qu'il ne leur est pas permis de former un système, simplifiant et abrégeant tout sous le niveau de quelque idéal agréé ou imposé; c'est qu'elles ont à rester, comme les choses elles-mêmes , incohérentes et sinueuses ; c'est que nulle situation, nulle existence ne se laisse toucher, même aux angles les plus difformes, quand elle a titre ou possession, le tout en vertu de cette arrogance, de cette apothéose du sens individuel, où chaque droit semble dire, comme Jéhovah : Je suis celui qui est.

On voit bien en ce pays que les localités, les corps, les individus s'appartiennent plus que partout ailleurs, et sont en quelque sorte confiés à eux-mêmes. Ce n'est pas assez dire : les individus sont quelquefois érigés en puissances, et la garde des lois leur est abandonnée. 11 n'existe pas parmi les Anglais un organe de surveillance et de répression tel que notre ministère public : c'est affaire aux individus de dénoncer les délits et de saisir les tribunaux. C'est affaire à l'accusé de se défendre : la loi ne lui donne pas d'avocat. Ceci, pour le dire en passant, jette une certaine lumière sur un détail de mœurs dont vous avez eu sans doute les oreilles rebat-

tues : je veux parler de ce soin que met le juge anglais à ménager l'accusé , à le mettre en garde contre ses aveux. Ailleurs le juge' peut bien charger à fond l'accusé, puisque celui-ci sera défendu à outrance par un conseil dont c'est la mission légale, et qui fera valoir en faveur du plus scélérat, du plus parricide', toutes les excuses de la misère, de Tinéducation, de l'inexpérience, des entraînements du bel âge ! Ces façons feraient scandale parmi les Anglais, où il est entendu que le citoyen ne doit être ni vexé ni assisté par la puissance publique.

Mais il faut citer un autre échantillon de cette prodigieuse liberté, et surtout il faut bien se dire qu'à ce régime tout n'est pas profit pour l'individu. Voici ce que raconte , sans songer le moins du monde à la question qui nous occupe, un témoin qu'on ne récusera pas, lord DuÔerin, dans ses Lettres sur les régions polaires. Quelques armateurs anglais imaginent une spéculation qui est de construire des bâtiments à vapeur pour remonter les fleuves de l'Australie, pour pénétrer dans l'intérieur de ce continent encore inconnu, il y a dix ans. On voit tout d'abord quel est le problème : il faut de petits bâtiments , propres à une navigation fluviale , capables toutefois d'une traversée des plus longues et des plus hasardeuses. On trouva, en les payant bien, je suppose, les équipages qu'il fallait pour ces cinq navires. Or, nxt seul arriva à grand'peine , mais enfin à bon port , se vendit admirablement et couvrit les frais de l'affaire; on n'entendit jamais parler des quatre autres. . . Que voulez-vous? bans le pays où cela s'est passé, l'industrie

est libre , les conventions sont libres , permis à chacun de spéculer à sa manière et d'amorcer comme il l'entend sa spéculation. La vie des hommes n'est peut-être pas chose à tçaiter avec si peu de façons, cet enjeu paraît excessif; mais il ne s'agissait que de marins : nihil tant capaoD fortuitorum quant mare. Cela me rappelle cet indulgent commentaire d'un historien sur la journée du 10 août : D'abord c'étaient des Suisses...

Si des lois nous passons aux mœurs , le spectacle est le même. Tout y dépose d'un individualisme profond et imperturbable. Les champs, les voyages, c'est-à-dire la solitude et l'espace, voilà ce qui attire l'Anglais. Dans les .villes , à chacun sa maison ; hors de la maison , à chaque convive sa table isolée et cloîtrée pour ainsi dire. La stalle qu'il donne à ses chevaux dans l'écurie, l'Anglais la veut pour lui-même. Pourtant il faut bien se rencontrer, se coudoyer dans certains lieux, spectacles, promenades, courses, gares de chemins de fer, bals publics. Là et ailleurs encore , peu ou point de ces précautions qui abondent parmi certains peuples gardés à vue jusque dans leurs plaisirs. Véritablement il n'y a pas moyen de se croire en France , quand même il n'y aurait autour de vous que conversations françaises et paysages normands , ce qui n'est pas rare de l'autre côté du détroit.

Tout cet individualisme peut tenir en quatre mots : aversion de la discipline , goût de l'isolement. Et ceci n'est pas une excentricité , mais la prédominance chez cette race d'un goût ou, si vous aimez mieux, d'un dégoût naturel. Si l'homme est un animal politique^ c'est-

à-jdire sociable, il n'est pas moins vrai d'ajouter qu'il est un animal solitaire; les deux choses se mêlent en lui. J'ai lu cette inscription à la Grande-Chartreuse, sur la porte d'une cellule : beata solitudo! spla beatitudo! Vous vous avancez beaucoup, mon révérend. Non, la solitude n'est pas notre seul bonheur. Rappelez - vous donc comme vous allez à vos frères les jours de spatiamenty comme vous employez aux conversations les plus» continues et les moins écoutées ces deux heures par semaine où la parole vous est rendue ! Mais tenez , sans aller plus loin, auriez;- vous mis sur la porte de votre cellule un latin si agréable, n'était quelque souvenir du monde? D'un autre côté, je rends hommage à votre pénétration : vous êtes pour une bonne moitié dans le vrai. Chacun de nous est chartreux à ses heures , encore plus fatigué de son prochain que de lui - même , avec un besoin intermittent, mais impérieux de sécession et de repli. Il y a des moments où l'homme rejette violemment son semblable : tel est ce dégoût qu'il devient quelquefois un appétit de destruction personnelle. Retrouvant l'homme au fond de nous-mêmes, l'homme qui nous est un objet d'horreur et de mépris, nous finissons par nous haïr nous-mêmes et par nous fuir d'une fuite qui nous emporte jusqu'au néant. Il n'est pas clair que ceci soit un paradoxe ni même une hyperbole ; il est fort avéré au contraire que l'Anglais n'a pas son pareil pour le suicide comme pour l'isolement.

Mais on voit presque aussi bien, en France à quel point l'instinct solitaire est naturel : il ne peut quitter tout à fait les gens les plus sociables du monde ; il y

prend la forme d'une réaction violente, au xvii^ siècle, à cette grande époque où se déploya, sous l'influence d'une cour et d'une capitale, toute la sociabilité française. Alors sont nés les trappistes qui passent les chartreux, nés d'un courtisan, d'un mondain s'il en fut, le comte de Rancé, qui finit par être le plus mort des anachorètes.

Rien n'est fréquent à cette époque comme la retraite sur le Mont-Sacré y la retraite des talons rouges, et rien ne se conçoit mieux. Tant de passions si malignes et si bouillantes autour de la faveur royale, dont on peut se faire une idée par les Mémoires de Saint-Simon , devaient fatiguer horriblement les cœurs, les tromper surtout et pousser à quelque parti extrême les méconnus, les incompris du temps ou plutôt du roi. Un d'eux, le chevalier de Rohan, prit de l'humeur, conspira et porta sa tête sur l'échafaud. Exception, anomalie : en général, ses pareils entraient en religion , altérés de solitude, s'estimant peut-être libres, au sortir de Versailles, sous la règle de Saint-Bruno.

Au fond, qu'est-ce que ce besoin de solitude plus ou moins prononcé selon les races? Le besoin de liberté sous une de ses formes les plus impérieuses : à telles enseignes que les peuples les plus libres sont ceux que vous voyez le plus épris de la vie domestique , les gardiens les plus jaloux de leur foyer contre l'œil du fisc et de la police. Si les dieux lares n'existaient, les Anglais les eussent découverts. Ils ont bien inventé la religion du chez soi, home^ sweet horne^ ainsi qu'ils l'appellent. Rien n'est plus conforme au génie individualiste de cette

race, la famille, le foyer étant encore plus que la propriété un appendice et une extension de l'individu.

SECTION IV

Effets de race parmi nous : comment sont réglementées les relations des hommes entre eux, des individus avec la société, des citoyens avec le pouvoir : illustration prise de notre justice administrative.

L'individualisme, qui est une objection contre le prochain, contre l'homme en général, en est une à plus forte raison contre l'homme de pouvoir et de police qui vient à nous la main pleine de sujétions et de contraintes : de là parmi les Anglais une réduction systématique de ce personnage.

Vous apercevez au contraire une véritable efflorescence de règlements et d'interventions officielles chez le . peuple centrahste, sous l'influence des instincts sociables et de l'esprit philosophique qui le constituent. Et cela est en vérité fort naturel. Autrement que ferait-il de cette notion du droit qui est son grand trait de lumière intellectuelle? Upe pratique spontanée, une tendance obéie d'eUe-même par chacun ? Vous n'y pensez pas... Rentrons dans nos limites. Il en fera ou plutôt il en laissera faire un texte inépuisable de lois et d'institutions ; n'en demandez pas beaucoup plus à notre indigente espèce. Sans doute, quand on porte en soi Mn idéal, c'est pour le reproduire ; mais l'artiste qui convient ici n'est autre que le législateur, car cette idée du droit, • grosse qu'elle est de violences faites à notre

égoïsme, ne va pas apparemment s'imposer d'ellemême*

Une nation où vit cet idéal l'appliquera donc , si haut qu'il porte, au règlement légal de toutes les relations humaines, d'abord aux relations des individus entre eux. Quelle police ! Je ne vais pas l'énumérer, ce serait sans fin. Un seul cas, un cas extrême, il est vrai, va nous donner la mesure de tout le domaine qui lui appartient et qu'elle remplit. Rappelons seulement cette police des manufactures, qui a pour but de protéger l'enfant contre le père. Telle est la confiance du législateur dans le cœur humain, dans les émotions les plus tendres et les plus harmonieuses qu'il nous soit donné de ressentir : il n'y croit pas, il s'en défie profondément: aux suavités instinctives (qui feraient travailler quinze heures par jour un enfant de huit ans) il ajoute la voix de ses commandements et la sanction de ses pénalités. On ne voit pas que ce soit de trop, il paraît même que c'est indispensable. Tous les peuples, les uns après les autres, font une loi là-dessus à mesure que l'industrie leur vient. Étonnéz-vous donc après cela que l'égoïsme soit suivi et réglementé pas à pas, partout ailleurs où il serait une pure exaction, une entreprise ou ^plutôt un attentat de tous les jours, sans limite et sans tempérament !

Cette répression est chose où excelle une race centraliste en vertu des instincts que nous y avons reconnus. Gomme elle a un goût de la société très-propre à multiplier et à compliquer les rapports humains, comme elle n'a pas moins le goût du droit, il s'ensuit qu'elle

souffre, qu'elle fait même volontiers tout ce qu'il faut de règlement à cette complication sociale.

Tels sont les soins qu'elle prend des relations civiles : elle ne s'applique pas moins à réglementer les relations politiques, celles des individus avec la société, avec l'État, qui est le gérant social. Si l'on ne savait pas comment elle opère, il serait aisé de le prévoir de par ses instincts. Vous pouvez y compter : elle multipliera, les prévisions et les solutions favorables à l'intérêt général, soit que la société lui apparaisse comme un être à part, avec des droits à reconnaître et à respecter, — soit que la prédominance de l'intérêt général sur les intérêts privés figure à ses yeux une des formes du droit, — soit enfin que l'intérêt même des individus, pris dans un sens prévoyant et élevé, lui semble identique au droit et encore plus satisfait que blessé par quelque gêne, par quelque sacrifice dont il est grevé çà et là. Cette dernière hypothèse reviendrait à dire qu'il est plus avantageux pour un individu d'habiter un pays bien pourvu de routes et de défenses qu'il n'est gênant pour lui de supporter les servitudes relatives au recrutement, à l'expropriation, au défrichement des bois, aux zones militaires, à l'entretien des routes, etc.

Cette considération n'est pas de mise en tout état de société. Le chancelier Miroménil raisonnait fort mal, faisant valoir à l'appui des corvées le profit que trouvaient les paysans eux-mêmes aux bonnes routes obtenues de la sorte. « Monsieur le chancelier me permettra de croire, lui répondit Turgot, que le plaisir de marcher sur un chemin bien caillouté ne compense pas pour les

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paysans la peine qu'ils ont eue à le construire seuls, sans salaire. » Étant donnés le droit commun, l'égalité des charges, l'argument du naïf chancelier retrouve peut-être quelque valeur.

Quoi qu'il en soit au point de vue théorique, le fait est que tous les intérêts publics, — défense du territoire, répression, fisc, viabilité, procès de l'État, — auront toujours chez un peuple centraliste un avantage marqué sur le droit et l'intérêt individuels.

Là vous verrez toutes choses marquées à cette empreinte, — cent soixante-huit mille fonctionnaires pour verbaliser, mais nul droit du prévenu à la liberté sous caution, encore moins de l'acquitté à un dédommagement, — le marché du pays réservé aux industries du pays, infraction sans doute au droit individuel de vendre et d'acheter, mais création de richesse publique, de matière imposable, — privilège du fisc sur les biens du contribuable et du comptable, — exploitation des mines avec ou sans le propriétaire du fonds, — le fonctionnaire public quasi inviolable, — l'État déclinant comme plaideur les juges ordinaires, se couvrant comme débiteur de prescriptions extraordinaires, de déchéances courtes et inexorables ; nos lois contre l'arriéré sont de petites banqueroutes. — Nuf obstacle à la route qui prétend traverser l'usine, le manoir, le cimetière. Voilà qui est on ne peut plus significatif. Il est bien entendu que la route ne prend rien, ne démoHt rien, qui n'ait été payé préalablement à qui de droit : ce principe est de tous les temps ; il y eut une indemnité même pour le propriétaire de la maison où était né Ravaillac, quand

cette maison fut démolie par autorité de justice. Mais il ne reste pas moins un droit énorme pour l'administration française, le droit de déclarer l'utilité publique, avec une conséquence telle que l'expropriation. Ailleurs, en Angleterre par exemple, il en est autrement : ce droit, un véritable attribut de souveraineté, n'est pas administratif mais parlementaire, et n'appartient qu'à l'autorité d'où émanent les lois, les impôts et les peines.

Ainsi le pouvoir exécutif nous apparaît comme le meilleur juge de l'utilité publique. Nous verrons plus tard un préjugé autrement grave par où nous le tenons pour le meilleur gardien de l'ordre public, au point de le dispenser des lois^ à l'occasion, et de lui confier l'arbitraire. Telle est l'empreinte de la race sur les relations du citoyen avec le pouvoir.

Nous venons de dire les grands traits, le grand vice de la race. On n'en finirait pas, s'il fallait la signaler dans tous les détails où elle se trahit : discipline des professions libérales, pensions , alignements, voirie, cours d'eau, ateliers insalubres, ett. La subordination des intérêts privés est le pain quotidien de notre politique administrative, car on sent bien que c'est de la France qu'il est question dans cette hypothèse ou plutôt dans cette peinture d'une' société centraliste. Sous ce rapport, nous touchons à l'idéal. Une secte, une utopie peut aller plus loin dans cette voie , mais nulle société connue n'y a dépassé la nôtre.

Vous soupçonnez peut-être en tout ceci quelque virus monarchique ou révolutionnaire. Eh bien ! non : ce que vous avez là devant vous, c'est le pur esprit de

la France, impérieux et immuable, traitant ces choses en 89 absolument comme elles étaient traitées dans les conseils de Louis XIV. Que voulez-vous? c'est le tempérament , c'est le fond môme de ce pays, à toute époque, de tenir pour la société contre les individus, pour l'État contre les castes, les ordres, les compagnies. La France est ainsi faite : en toute question où apparaissent ces deux termes, elle a un parti qui semble pris de longue date et à jamais, une solution innée pour ainsi dire. La France, qu'elle soit représentée par Richelieu et Colbert , ou par l'Assemblée constituante, abonde résolument dans la préférence des intérêts publics et des pouvoirs publics, on peut même dire jusqu'à un certain point du pouvoir exécutif. Ce n'est pas une tradition vraiment (est-ce que les traditions nous arrêtent?), c'est un instinct; nous n'y renoncerions qu'en cessant d'être nous-mêmes, en nous dénaturant corps et âme.

Rien n'étonne les étrangers civilisés comme notre justice administrative, un régime d'apparences bizarres où l'Etat veut des juges à lui, des juges de sa main et demeurant sous sa main, pour vider ses procès avec les particuliers-, et surtout pour reconnaître ce contentieux, pour le reprendre à la justice ordinaire. Gela semble énorme. Est-ce que le droit des individus ne va pas périr à coup sûr et toujours devant cette illusion de tribunal? Cette appréhension est fort naturelle, il ne tient qu'à vous de croire que l'État est son propre juge à lui-même ; mais d'un autre côté vous plairait-il de laisser juger l'État avec cette conséquence de voir inter-

cepter l'impôt qu'il demande, le conscrit qu'il appelle, la route qu'il veut ouvrir, de voir périr à l'application les lois qui l'ont armé et crédité pour le bien public? 11 est admis de tous que l'administratif et le judiciaire doivent demeurer soigneusement distincts; mais, si cette limite n'est pas gardée par l'administration elle-^même, l'État va tomber en tutelle de magistrats, ce qui promet certaines entreprises. Sous prétexte des droits privés dont ils sont gardiens, vous les verrez entraver tous les services publics, attirant à eux des questions dont ils ne sont pas juges, et les traitant soit avec une complaisance acquise à l'intérêt individuel, soit avec une entente fausse et bornée de l'intérêt général.

Il s'agit d'opter entre deux maux. Or ce choix est fait : il est de l'Assemblée constituante à sa meilleure époque. Il ne lui. vint point à l'esprit que les tribunaux ordinaires pussent toucher sous aucun prétexte aux lois d'oii dépendent les services publics. Elle sentit bien que ces juges du gouvernement seraient le gouvernement lui-même. Elle estima que la souveraineté serait déplacée du coup. Celui-là en effet est supérieur à tout et maître de la loi qui peut la défaire en l'appliquant, la rouer d'interprétations, la réduire à néant, ou tout au moins la dénaturer comme bon lui semble. Cela n'est pas à craindre du pouvoir exécutif, responsable comme il est de l'exécution des lois envers la nation qui les a faites, et même responsable de tout, y compris l'abus des lois contre les citoyens : ce n'est pas impunément qu'il prévàriquerait ; mais le moyen de mettre à la raison des juges indépendants, souverains, tels enfin qu'il les

faut pour rendre bonne justice aux citoyens dans leurs débats privés? Partout ailleurs ce serait chose grave que la souveraineté et pour ainsi dire Tinapunité des juges. Entre particuliers, le pire jugement n'est après tout qu'une lésion particulière. Tout autre est la portée des jugements où l'État est partie, c'est-à-dire où la société est intéressée en quelque endroit vital : finances, armée, travaux publics. Voilà le côté à garantir avant tout. Je le répète, c'est l'Assemblée constituante, où apparurent toutes les grandes idées, qui créa parmi nous ce prétendu scandale de la justice administrative. Le grand point, à ses yeux, était que les juges demeurassent hermétiquement étrangers aux affaires d'État. Aussi décide-t-elle que « les fonctions judiciaires seront distinctes et demeureront toujours séparées des fonctions administratives ; que les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler de quelque manière que ce soit les opérations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour raison de leurs fonctions ^. »

Ce n'est pas tout : les administrations des départements eurent à connaître du contentieux des contributions directes et des travaux publics ^. Il n'est question pour cela ni des tribunaux ordinaires, ni même d'un tribunal administratif : l'administration se juge ellemême. Il y avait bien une autorité pour statuer sur les recours des particuliers : c'était déjà le conseil d'État, mais qui se composait uniquement alors du roi et des

4. Loi des 46-24 août 1790, titre II, article 43. 2. Loi des 7-44 septembre 4790.

ministres *. Enfin voici la fameuse matière des conflits toute tranchée dès cette époque par une loi déclarant que « les réclamations d'incompétence à l'égard des corps administratifs devaient être portées au roi, chef de l'administration générale, et n'étaient dans aucun cas du ressort des tribunaux 2. »

L'esprit de l'Assemblée constituante n'est pas douteux. Ce n'était pas l'époque où, ayant reconnu un principe, on lui marchandât les satisfactions ; on allait volontiers au fond des questions et même jusqu'au bout des choses. Le principe qui sépare l'administratif et le judiciaire une fois reconnu, ce principe fut consacré dès lors dans toute sa rigueur, à rencontre surtout du judiciaire. Si profonde à cet égard était la défiance de l'illustre assemblée, qu'il lui 'plut d'attirer à elle et de juger elle-même dans ses comités, plutôt que de les laisser aux juges ordinaires, certaines matières spéciales relatives à la liquidation des dettes de l'État, à la trésorerie, à l'apurement des comptes. Elle eût mieux fait sans doute de créer pour cela quelque justice particulière ; mais on peut croire qu'il y avait urgence, et son inspiration fut saine de se préférer elle-même pour cet office aux tribunaux ordinaires : c'était un juste sentiment du lien étroit qui unit le contentieux des services publics à l'exécution même de ces services et à toute la marche du gouvernement. C'était comprendre qu'on ne peut charger de ce contentieux des autorités étrangères à l'action et à l'esprit du gouvernement.

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