A Treatise on the coin of the realm, p
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Ainsi parfait cet homme d'État en 1819. Vingt-cinq ans après, sir Robert Peel réglementait les banques avec étonnement, avec indignation de ce que son pays eût supporté si longtemps les abus criants de leur liberté. Singulier peuple, pour le dire en passant, notre aîné, notre précurseur à ce point, qu'il corrigeait en iSlili les abus d'une chose dont nous avions à peine l'usage !
Un moment vint dans l'histoire de ce pays, une famine, oii l'émigration coula comme un torrent. On sait que deux millions d'Irlandais s'expatrièrept aux environs de 18Û.6, tandis qu'un million de leurs compatriotes se laissait mourir de faim sur place. On en était presque à ne plus comprendre la théorie de Malthus : il' y avait plus de monde pour mourir et pour émigrer que pour naître; mais une chose fut admirablement comprise, c'est qu'il n'était pas permis d'abandonner ces émigrants aux entrepreneurs de transports, pour être traités comme des ballots, pour être arrimés comme des nègres, sans air, sans jour, sans pudeur, sans .médecin, sans aumônier. Cette idée n'était pas supportable. La loi parut au milieu de ces rapports nouveaux, elle vint se mettre entre l'émigrant et le spéculateur ; elle décréta un maximum de malaise et d'indécence qui ne put être dépassé. Du même pas, la loi descendit jusque dans les mines pour en chasser les femmes ; elle avait déjà pénétré dans les manufactures pour y stipuler, pour y imposer des écoles, quoi qu'en eussent le père et le maître.
Ce pays exerce dans toute leur tension l'énergie des individus, l'énergie de l'association, l'énergie des forces naturelles ; ce n'est pas pour négliger un instrument tel
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que la force des lois et de l'État. Il en fit un solide usage pour parer le coup du blocm continental^ ayant désormais à se nourrir lui-même, à se convertir en champ de blé, en manufactures de céréales. Alors fut ouverte, sous l'autorité de la loi, une immense expropriation, celle de tous les biens communaux qui étaient des pâturages, puis celle de tous les droits de pâturage qui existaient sur les biens des particuliers. Dans cette prairie, qu'est l'Angleterre en vertu de son climat^ c'était une grande opération. Y déclarer expropriable ou rachetable tout ce qui était pâturage était à peu près de même conséquence que si l'on eût institué parmi nous le rachat de tous les baux à métairie qui cultivaient la France, et cela pour passer à une culture meilleure, plus avantageuse au pays, aux propriétaires. Cette grosse affaire fut traitée par les Anglais avec la véhémence qui les distingue. On ne vit partout que défrichement, ce que Mac-Culloch appelle agricultural mania; nullement un caprice, quoi (|U'il en dise, mais le sentiment d'un besoin public et impérieux, une spéculation utile à tout le monde. Ce fut l'effet des inclosure-bills^ ainsi nommés, parce que la clôture était l'obstacle au parcours du bétail, la prise de possession, la marque et la garantie de l'appropriation agricole.
On voit comment il peut arriver que les races les plus diversement douées se touchent par quelque côté, — soit que les défauts de l'une portent en eux-mêmes un certain correctif, tandis que les qualités de l'autre n'ont pas eu l'éducation voulue, — soit que la race éprouve dans ses défauts comme dans ses dons l'in-
fluence des institutions, celles-ci à leur tour fondées ou dominées par les événements. Il en est des peuples comme des individus, subissant ^non-seulement leur naturel, mais leur condition, l'empire des circonstances où ils vivent ; le naturel des peuples, si prononcé qu'il soit, ne fait pas à lui seul toute leur destinée. On a ses instincts sans doute, mais on a son histoire, son éducation. Un passé qui consacre et oblige les classes supérieures, une liberté qui a cultivé toutes les classes dans leurs sentiments et leur intelligence, un sentiment religieux entre autres, plus sincère et plus persistant, entretenu qu'il est par de libres controverses, voilà des influences qui élèvent une nation au-dessus d'elle-même, au niveau des mieux douées. La liberté et la religion ont cela de grand qu'elles tirent l'homme de sa routine et lui posent des problèmes au nom du bien public, au nom d'une autre vie. Quand on est interpellé de la sorte, il faut bien un jour ou l'autre, si peu qu'on y soit porte, lever les yeux au-dessus du sillon que l'on trace, les lever vers la patrie et vers le ciel.
Une race individualiste avec les difficultés de tout ce qu'elle veut faire, avec l'imperfection naturelle de ce qu'elle a déjà fait, ne peut donc manquer, quoi qu'elle en ait, d'employer et de déployer l'État; mais, de son côté, un peuple centraliste, socialiste, ne saurait faire abstraction de l'individu et sacrifier tout à l'État* Il faut être une secte pour abandonner à l'État la production, le sol, le jugement des capacités, la répartition des tâches, ou même, sans aller si loin, certains monopoles tels que les chemins de fer et l'émission de la monnaie
de papier. Quand un peuple a une telle idée, un tel souci du droit, qu'il va jusqu'à considérer la société comme un être qui a des droits, est-ce qu'il pourrait négliger les êtres réels et palpables, les individus, qui sont la substance sociale ? Vous verrez au contraire ce peuple compter et respecter comme il faut l'individu, à l'occasion même le restaurer : un détail que vous trouverez tout au long dans la déclaration des droits de l'homme de 91, et qui a passé presque mot pour mot dans toutes nos chartes ultérieures. Mais nos lois criminelles portent entre toutes la marque de ce progrès. Il faut bien croire que la France moderne a retrouvé les titres de l'individu, quand on la voit se purgeant tout ensemble et des- tribunaux révolutionnaires et de la justice d'autrefois, qui, pour le dire en passant, leur avait servi de modèle.
Rien ne juge le passé , rien ne classe les régimes comme ceci : les temps nouveaux , à l'heure où ils étaient ivres de périls et de rage , trouvèrent une cruauté suffisante dans le droit commun, dans les procédés réguliers de ce qui osait s'appeler, il y a quatre-vingts ans, justice et magistrature. Le général Houchard fut jugé et condamné absolument comme l'avait été le général comte de Lally-Tollendal trente ans auparavant. Même sansfaçon dans les deux cas. 93 n'imagina rien de mieux que l'ordonnance criminelle de 1667, laquelle, il est vrai, refusait aux accusés un défenseur, un public , la confrontation des témoins , tout enfin excepté la torture. Comment aggraver celte œuvre de Pussort, tellement conçue que, selon la jactance de l'auteur, le procès pou-
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rait être fait et parfait à un accusé dans les vingt-quatre heures ? Une perfection, vous entendez bien, qui était de pendre son homme.
On tient aujourd'hui que Taccusé doit être écouté, défendu , pesé publiquement et contradictoirement avec tout ce qui le charge , la société elle-même intervenant, quand la chose en vaut la peine , par cette délégation qu'on appelle le jury. Voilà en vérité des façons nouvelles où Ton voit clairement que rindi\îdu est estimé à sa valeur, et que la société n'est plus l'absorbant qu'elle était autrefois.
Quant aux droits du citoyen , quant à la liberté politique , rien ne découle plus directement du naturel d'un peuple qui est particulièrement sensible à l'idée du droit. Le moyen en effet de mettre le droit dans les lois, c'est de mettre la nation dans la législature. Autrement la loi serait le caprice, le bénéfice d'un homme ou d'une classe, en un mot l'arbitraire, ce qu'il y a de plus opposé à l'idée de droit. Parlant de liberté politique, je trouve superflu, pour ne pas dire mieux, de m' arrêter à ce point de vue du droit; il me répugne de prouver que la liberté est un droit français. Entamer à ce propos une discussion régulière , il me semble que ce serait mettre en compromis et en arbitrage l'honneur de la nation. Tant pis pour qui demande ici une démonstration : elle lui serait donnée qu'il ne la comprendrait pas. La liberté ne se prouve pas plus que le soleil. Laissons là les espèces qui ne la voient pas.
Au surplus, il y a bien d'autres légitimités, bien d'autres nécessités pour charger telle nation de son
propre gouvernement. La liberté est chose qui arrive, qui s'impose d'elle-même dans une société progressive ; c'est l'hygiène ou plutôt la santé des nations adultes* La civilisation fait la liberté , quand elle n'en vient pas.; la liberté est l'achèvement logique d'une nation policée , une tête qui pousse d^elle-même à tous les développements de vie et d'organes que suscite le progrès. Quand un peuple prend possession de la nature, quand il «xcelle à constituer des mandataires, à créer partout des pouvoirs (ce qui est le fait de l'association), comment les pouvoirs publics , le mandat politique , resteraientils en dehors de ses prises et de son contrôle ?
L'ascension politique est inévitable parmi des hommes parvenus à ces conquêtes, nantis de ces instruments. L'activité et la puissance des esprits, par où ils se répandent en maîtres sur le monde physique et économique, ne peut les laisser en dehors du monde officiel, c'est-àdire en dehors d'une sphère où habitent les influences qui peuvent leur être soit des auxiliaires, soit des en^ nemis. En même temps qu'un pays est entraîné vers la chose publique par toutes les forces qui lui viennent, celle-ci, par cela même, ne peut être la chose d'un homme. Les pouvoirs publics perdent non-seulement le droit, mais la faculté d'être absolus. On peut bien dire dans le sens fiscal qiïoù il ny a rien^ le roi perd ses droits. Il ne les perd pas moins (je parle du roi absolu) où il y a cette accumulation de trésors qui distingue un grand peuple. Comment tant de lumières générales, de connaissances positives , de combinaisons, de conduite apprise , de raison et de moralité publiques,
lil LA LIBERTÉ POLITIQUE.
pourraient-elles tenir dans la main d*un honune? Où est rhomme assez grand pour conserver sur la société de nos jours les proportions de supériorité que Charlemagne, Henri IV même, avaient sur leurs contemporains ? Il n'y a aucune raison de croire que la nature soit épuisée de grands hommes. Pourquoi donc auraitelle renoncé à ce produit quand elle ne cesse d'ailleurs de s'épancher en créations immondes et servîles? Seument voici ce qui arrive : elle laisse aux grands hommes un rôle moindre dans une société agrandie et développée ; elle diminue même leur prestige dans un milieu où ils n'ont plus le même relief et ne paraissent plus avec la même taille. Le colosse n'est plus de notre temps, faute de nains. Le chœur est un personnage à proportions croissantes dans le drame des sociétés modernes. Il y a des batailles gagnées , des conquêtes et, je crois même, jusqu'à des découvertes scientifiques sans nom d'auteur. Quant aux ouvrages d'esprit, les plus originaux doivent tout à tous, et je trouve plaisant ce domaine public de s'ériger en propriété, en héritage surtout. L'humanité n'a plus de maître, à peine des chefs , voilà le fait.
Cependant il faut noter ici une différence de quelque portée entre l'individualisme et le centralisme^ qu'on me passe le mot. Le peuple individualiste aboutit tout d'abord et nécessairement à la liberté pohtique. Il n'est pas en lui d'obéir à une loi qu'il n'a pas faite lui-même ou par ses représentants ; l'idée qu'il a de sa souveraineté le conduit invinciblement à cette forme ou plutôt à ce fond de gouvernement. Comme il lui en coûte d'obéir, ,
au moins veut-il être le dispensateur de son obéissance, créant lui-même les pouvoirs et concourant aux lois qu'il subit. Il a une objection péremptoire contre les meilleures lois, s'il ne les a point faites, et contre la meilleure politique, dèé qu'elle lui est imposée. Bref, il ainâe la liberté pour elle-même et n'aime rien sans elle. Quant au peuple centraliste, encore qu'il aspire à la liberté, il est susceptible, chemin faisant, de quelque distraction. Ce goût de justice et de grandeur morale dont il est possédé est surtout l'impatience et le dégoût des gouvernements iniques ou simplement défectueux, vulgaires ; par où il arrive à tolérer les gouvernements qui ne se détournent pas des grandes vues et des grandes choses, encore que la liberté n'y ait pas toute sa place, et à les supporter plus ou moins longtemps pour ce seul mérite.
SECTION VII
Si l'individualisme vaut mieux que le centralisme.
Reste une question délicate, scabreuse. Quelle est la meilleure à tout prendre de la tendance anglo-saxonne ou de la tendance latine, telles qu'on vient de les caractériser? Rien n'est moins clair, quel que soit le préjugé en faveur de celle-là, que je tiens d'ailleurs pour très-généreux et très-opportun. Être libre comme l'entend l' Anglo- Saxon, c'est n'obéir qu'à soi-même, c'est s'affirmer soimênàe et tout entier, y compris l'égoïsme. Être centralisé et gouverné ainsi que les races latines y consentent, c'est
obéir à la règle , à la loi morale, c'est ptendre hors de soi son idéal et son impulsion.
Il n'est pas de peuple ainsi fait qu'on y obéisse , chacun et dans chaque cas particulier, spontanément, aux préceptes du droit. Une telle supériorité n'existe pas d'un peuple sur un autre , ce n'est point là ce que nous entendons par le goût du droit inné chez un peuple. Il peut arriver cependant qu'une race n'ait pas d'objection absolue contre un ensemble de lois destinées à la police universelle de l'égoïsme , à l'observance détaillée de la loi morale. Tel est, parmi les nations, l'effet d'une idée du droit plus lumineuse,. d'une ardeur vitale et animale moins exubérante. Une race douée de la sorte a cela de remarquable, que si elle n'obéit pas au droit plus volontiers qu'une autre, elle se laisse plus volontiers imposer cette obéissance. Égoïste dans le présent et dans la pratique, ce qui est l'infirmité incurable de l'homme , elle ne l'est pas en principe , c'est-à-dire à rencontre des lois qui règlent l'avenir et l'ensemble des choses, qui la toucheront peut-être, mais qui ne la touchent pas encore.
Il vous semble peut-être que cette race est subalterne et disgraciée, que le grand côté de l'être humain est le don de voir et d'agir par lui-même , tandis que tout le reste obéit aux lois de la végétation et de l'instinct, que plus nous conservons dans l'état social notre individu libre et intact, plus nous abondons dans notre nature et dans notre supériorité. A cela je réponds qu'il faut se rendre compte de toute notre nature et démêler au juste le dernier terme de cette supériorité. Tout
comnie Tétre humain se distingue des plantes et des animaux par l'impulsion spontanée dont il porte en lui le principe, de même il se distingue de ses semblables par la qu^-Iité de ses impulsions, qui paraît surtout dans la quantité des lois, celles-ci abondantes comme celleslà sont généreuses : car les lois seules, par la force qui est en elles , peuvent mener ou plutôt entraîner à Igur fin les meilleures impulsions, qui ne sont après tout, dans une espèce foncièrement égoïste, que simple tendance, simple velléité.
Ce qui masque cette vérité , c'est que les peuples amplement gouvernés n'ont pas constitué d'une manière expresse leur gouvernement dans ces proportions et à ces fins salutaires. 11 vous semble peut-être qu'ils subissent cette plénitude de gouvernement, qu'ils ne l'ont pas voulue, et qu'on ne peut leur imputer à mérite une soumission qui n'est pas volontaire. Cela est vrai dans beaucoup de cas : les gouvernements s'imposent et se développent en vertu de l'égoïsme humain, qui ne leur fait pas défaut; mais le bien public, dont ils usent comme d'un prétexte, est leur véritable raison d'être et de grandir. Ne croyez pas qu'ils se feraient supporter, s'ils n'étaient bons qu'à eux-mêmes. Un abus aussi ancien que le monde n'est pas purement un abus. Se nourrissant peut-être de pensées égoïstes, les gouvernements ne vivent que par l'illusion qui les prend pour une magistrature , pour une fonction. D'ailleurs illusion n'est pas le mot; les pires gouvernements tiennent la place qu'occuperaient à leur défaut tous les vices et tous les crimes déchaînés, l'anarchie en un mot. César Borgip.
ne souffrait dans ses États d'autres voleurs et d'autres empoisonneurs que lui-même : d'où il suit qu'un peuple étendant volontiers la sphère du gouvernement croit peut-être étendre par là l'observance de la loi morale, et ne fait pas nécessairement preuve de servilité.
On ne peut bien juger de tout cela qu'au moyen d'une hypothèse, l'histoire, la réalité manquant. Il faudrait supposer des hommeâ indépendants et égaux délibérant sur la convenance de se soumettre à un gouvernement. Il est clair que le triomphe du bien serait cette soumission , et que les opinants pour l'affirmative seraient supérieurs en lumières et en vertus aux partisans de la négative. Supposez qu'on se demande aux États- Unis s'il convient de faire des lois sur la propriété , sur la banqueroute, sur les abus de la concurrence, sur la répression et la police des voies de fait. Est-ce que la supériorité morale ne serait pas avec ceux qui encourraient cette sujétion , qyi abdiqueraient leur indépendance au profit de la justice et de la vérité, qui voudraient un organe, une force extérieure à l'appui de ce qu'ils ont dans l'âme, de ce qu'ils confessent, tout en le sacrifiant à chaque pas, pour le droit et le bien public?
Donc il y a question. On peut se demander laquelle est supérieure de la race qui porte en elle une passion d'indépendance, de libre déploiement physique et moral, ou de la race animée d'un goût de justice et de vérité, lequel autorise ou subit volontiers un grand essor de législation et de gouvernement; Tune où prédomine l'idée du droit poussé jusqu'à Tégoïsme, l'autre avec une telle
idée du devoir que l'individu pourrait bien arriver à Teffacement et à l'abdication.
Comme on ne gouverne les hommes que sous une étiquette et même avec un certain fonds de justice, on pourrait dire que la grandeur d'un peuple ne se mesure pas à ses goûts d'indépendance , mais à ses aptitudes gouvernables... moyennant toutefois qu'il soit son gouvernement à lui-même. Voilà une solution, mais non celle du problème qu'on posait tout à l'heure, car cette solution ajoute à l'essence de la race latine la condition du self-goverriment. Or, pour continuer le parallèle entre les deux races dans des termes équitables , il faudrait prendre l'anglo-saxonne à ce degré d'éducation oh elle subit toute la plénitude de gouvernement voulue par les nécessités modernes. On se fait trop beau jeu, on commet une naïveté , quand on compare les qualités de la race à laquelle on appartient aux vices de l'autre race , ou plutôt quand on considère l'une dans toute la maturité dont elle est capable, prenant l'autre dans son état de verdeur et 'de crudité. Le fait est que les races latine et anglo-saxonne sont chacune incomplètes : chacune du moins a des tendances qui , prises au mot et poussées à bout, vont droit à l'excès, à l'abîme.
Êtes-vous de ceux qui ont une objection innée contre toute discipline, contre le gouvernement en général? Il n'y a pas lieu de triompher. Sachez bien que vous avez là le fonds d'un sauvage, le fonds de ces peuplades qui guerroient comme nous chassons, faisant de leur ennemi une proie, un gibier, où l'on tue son vieux père d'un coup de massue , où l'on tue sa femme de travail , où
l'on se tue soi-même d'eau-de-vie. Regardez-vous bien; c'est votre caricature qu'on vous montre là, c'est-à-dire la figure que vous pourriez faire en livrant à toute leur saillie les traits de votre naturel. Voilà ce que c'est que rindiscîpline et la souveraineté des instincts, — l'individualisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom!
Maintenant êtes -vous de ceux qui conçoivent pardessus tout la règle , qui pratiquent volontiers l'obéissance? Triste condition ! Vous voilà semblables à ces troupeaux asiatiques qui se croient des hommes sur certaines apparences , mais qui ne le sont pas , vu qu'ils obéissent à un homme. Allez paître en Orient. Je sais bien que l'Orient croit obéir à des pouvoirs divins en obéissant comme il fait, ce qui sauve sa dignité. Cependant l'homme disparaît et s'abîme en face de Dieu tout comme sous le poids des instincts brutaux. Le maître qui vient à lui comme délégué d'en haut l'accable , l'annule. A cette école, nous désapprenons notre jugement, notre volonté, nos ressorts individuels et cette faculté de progrès qui distingue les sociétés occidentales de celles du castor, de l'abeille, de la Chine.
On voit quel est le problème : il s'agit de constituer des pouvoirs publics , mais qui ne soient ni à base divine ni d'un seul homme. Dans le premier cas, c'en est fait de l'humanité ; dans le second cas , il y va de l'honneur. Cela revient à dire que la liberté politique est tout, mettant l'homme sous l'empire du droit exprimé par des pouvoirs nationaux, et néanmoins le laissant en possession de tout son individualisme pour instituer et pour juger ces pouvoirs, ces organes du droit.
SECTION VIIL
Résumé et conclusion : vice de la race qui serait aggravé en France par l'émancipation des pouvoirs locaux.
Nous ne croyons pas en tout ce qui précède avoir commis de digressions et prodigué les détails inutiles. A tout hasard, nous ferons bien de revenir sur nos pas et de rassembler la preuve que nous avons voulu faire, 'éparse qu'elle est en bon nombre de détours et d'embranchements. Il s'agit de savoir si la France est ce que nous la voyons, — c'est-à-dire moins entreprenante et moins active que telle autre nation, — par le fait de ses maîtres, qui l'auraient toujours serrée de trop près, comblée de tutelles et de disciplines , — ou bien si elle est ainsi naturellement , par où elle mérite un gouvernement d'une étendue et d'une sollicitude inconnues ailleurs.
En d'autres termes, qui est-ce qui a mis parmi nous tant de règlements? Est-ce le naturel français, suppléé comme il a besoin de l'être en certaines lacunes , servi comme il veut l'être en certaines aspirations? Ou bien est-ce un projet incessant, un éternel caprice qu'eurent toujours nos gouvernements, de Valois en Bourbons, de Bourbons en Comité de salut public , de droit divin en droit populaire, de dictatures en gouvernements réguliers, d'époques critiques en époques organiques? Cela serait un peu bizarre, à travers tant de catastrophes qui ont changé le principe, la forme , les maximes, le per-
sonnel de nos gouvernements. Il y aurait donc eu dans cette vicissitude infinie quelque chose d'immuable : — et cette chose immuable aurait été en même temps une chose superflue, sans base de raison ou d'utilité?...
Or, il n'y a rien de pareil dans aucune histoire connue , et cela représente la plus haute invraisemblance qu'on puisse imaginer. Je ne sache pas de mauvaises choses, — esclavage, privilèges, théocratie, — qui aient duré pour leurs vices seulement, qui n'aient été en leur temps des choses saines et utiles. Le mal tout pur, et cela pendant des siècles entiers, il n'y en a pasd'exemple, même parmi les hommes.
Je reviens à cette question : Avons-nous fait nos Uns, ou nos lois nous ont-elles faits? Elle est aussi grave que possible, car si nous sommes la créature de nos institutions , défectueux comme nous le reconnaissons à certains égards , impropres comme nous le paraissons à une liberté stable et régulière , il faut réformer nos institutions ; il faut jeter bas surtout celle qui semble la plus coupable en tout ceci, la centralisation, et répandre la souveraineté à travers le pays, parmi des localités et des corps dont chacun en aura sa part ; il faut enfin créer une organisation de pouvoirs parfaitement dissemblable de celle qui nous a surchargés de règlements et qui nous a énervés par cet excès, par cette surabondance. Toutefois, avant d'en venir là, ce qui est un grand parti, sachons bien ce que nous sommes, au plus profond de nous-mêmes, comme race et comme nation , dans les vices et dans les qualités qui nous constituent. Quand nous aurons reconnu
en son gîte et en son essence le naturel français , nous saurons peut-être quelles sont les choses dans notre destinée qui proviennent de ce fond , qui ne peuvent être imputées à la violence ou au caprice, et qui ont le droit de persister.
L'inconvénient de cette étude , répandue à travers un champ d'observations immense et variable, oii abondent les anomalies, où la règle et l'accident ne sont pas faciles à démêler, c'est le vague, l'arbitraire. Rien de hasardeux en de telles données comme une proposition •générale. Les époques se contredisent, et non-seulement les époques, mais les classes, mais le nord et le midi, sans parler de tant d'autres diversités qui se disputent un peuple, un grand peuple surtout, largement étalé dans le temps et dans l'espace. Est-ce à dire que l'on soit réduit en cette recherche à de pures allégations , sans preuve possible, et que notre unique ressource soit d'interpeller les souvenirs de la conscience de chacun, qui répondront capricieusement tantôt oui, tantôt non ? Je ne le pense pas. Les qualités fondamentales d'une nation, si profonde qu'en soit la source, si confus qu'en soit le développement, paraissent dans ses mœurs et dans son histoire. Ces qualités ont leurs produits distincts, reconnaissables à ce signe que les institutions n'y sont pour rien et qu'ils éclatent en des choses impénétrables au législateur, auxquelles les gouvernements n'ont pas touché, n'ont pas même songé.
Regardez donc la France avec ses deux traits, ses deux organes pour ainsi dire : universalité de la langue, contagion de l'idée! Vous ne direz pas que
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ce sont les gouvernements qui construisent de telles grammaires, qui allument un tel prosélytisme. Nous sommes donc en droit d'interroger ces faits, d'en chercher le principe, qui ne peut être que l'esprit même de la France, pour appliquer ce principe, une fois découvert, au problèrile qui nous arrête.
Or ce qui fait une langue universelle, c'est une nation sociable. Une langue ne parvient à cette fortune que pour s'y être préparée par un certain commerce des classes, des partis, des sectes, des écoles, cultivant, dans leur diversité même, un lien, un attrait, et créant sous cette influence un instrument d'échange intellectuel , une monnaie d'esprit propre à tous les usages et à tous les peuples. La sociabilité! nous tenons là , et pour l'avoir trouvé à sa place, un trait essentiel de la France. Or ceci tout d'abord ne nous explique pas mal pourquoi nous sommes tant gouvernés : c'est que nous sommes gouvernables, et cela par ce besoin de discipline qui caractérise toute relation, toute agglomération humaine, besoin d'autant plus impérieux, discipline d'autant plus serrée que la relation est plus multipliée , l'agglomération plus dense et plus nombreuse. Plus les égoïsmes que nous sommes se touchent de près, se rencontrent souvent, plus ils ont besoin de répression.
Telle sociabilité , telle réglementation : les deux choses vont ensemble, celle-ci proportionnée de tout point à celle-là, et naturellement fort abondante parmi nous. Ainsi à ce titre déjà nous sommes une race destinée à une certaine ampleur de gouvernement. Toute-
fois l'esprit de la France ne la soumet pas moins à cette conclusion que son humeur ne Ty incline. Comment aurions-nous cette idée contagieuse tju'on nous connaît, si cette idée n'était générale? Et d'où viendrait cette généralité, si ce n'est d'un esprit philosophique? Faites un pas de plus, et vous Verrez que cet esprit , se donnant carrière dans la cité, y voudra mettre la justice comme le rapport essentiel des hommes, par où il arrive tout droit à l'emploi de la force contre les égoïsmes, au déploiement de l'Etat contre les individus. Dieu me garde de surfaire et de flatter les gouvernements! Ils sont égoïstes, eux aussi, mais hypocrites. Voilà leur supériorité sur l'individu, lequel est tout à la fois égoïste et cynique. Hypocrisie oblige : les gouvernements, dans l'exercice de leur rôle, disent des choses que les peuples finissent par penser, avec certaines conséquences pratiques.
^ D'ailleurs, il ne faut rien outrer, les gouvernements ne sont pas et ne peuvent être de simples masques à maximes édifiantes , à proverbes instructifs. Leur rôle finit par entrer en eux et devient à certaines heures une conviction. Quand il n'est personne qui n'emprunte quelque chose , et quelque chose de bon au métier qu'il fait, au corps ou à la caste dont 11 est membre, à l'atmosphère enfin qu'il respire, pourquoi l'homme d'État resterait-il purement homme, c'est-à-dire égoïste? On a la preuve que le cardinal Mazarin, qui prenait de toutes mains, pensait parfois au bien public : sa correspondance en fait foi pendant les négociations du traité de Westphalie. Quand on découvrirait quelque chose de
pareil sur le cardinal Dubois, cela ne m'étonnerait pas. Nul n'est à l'abri de sa conscience, non-seulement pour ce qu'il a fait (c'est le cas élémentaire du remords), mais pour ce qu'il doit faire. II* est aussi difficile aux gouvernements d'être égoïstes que d'être fainéants, en France surtout depuis 89. Il faut bien qu'ils agissent. Or ils ne peuvent se défendre de mettre çà et là dans leurs actes quelque chose de ce qui devrait en être le fond permanent, et de céder à quelque tentation de bien faire dans l'occasion incessante qu'ils en trouvent sous leurs pas.
Ainsi tout n'est pas illusion dans cet instinct français qui confie beaucoup d'attributions et qui demande beaucoup de services à ses gouvernants. Au surplus, quelle que soit la valeur intrinsèque et morale des pouvoirs publics, comme ils sont la seule force connue à l'appui du droit, la France, de l'humeur philosophique dont elle est, doit faire tout ensemble de grandes applications de droit et de gouvernement. Par ce tour d'esprit comme par la sociabilité qui abonde dans son tempérament, c'est une race oii le règlement prospère à souhait, où les disciplines sont souffertes et même invoquées. 11 n'en faut pas plus pour mettre à néant la doctrine, l'hypothèse qui fait naître tout cela d'une pure invasion, d'un pur caprice officiel.
Ici donc la race peut être comptée comme une explication, et nous en avons fini avec notre sujet. Il nous reste seulement à prendre certaines précautions pour marquer la limite de ce que nous admirons dans ce que nous expliquons. Ceci est capital. Nous ne saurions
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trop dire combien la race est à reprendre en certains côtés de la tendance que nous avons décrite. Le plus difforme, le plus monstrueux (que nous avons indiqué déjà) est le préjugé qu'elle entretient en faveur du pouvoir exécutif comme gardien exclusif de Tordre. Elle ne sait qu'une chose en ses alarmes, qui est de faire tout d'abord quelque loi restrictive des facultés individuelles, ou mieux encore, d'abolir le régime, des lois et de se confier purement au pouvoir exécutif, comme s'il n'y avait de salut pour le pays que sous la garde de l'arbitraire. La bévue est d'oublier : — premièrement, que l'arbitraire est un des ennemis de l'ordre, un ennemi qu'il a fallu détruire, contre lequel ont été faites certaines révolutions ; — ensuite, que la représentation de tous les droits et de tous les intérêts est l'ordre même dans sa notion la plus haute et la plus sûre; — enfin, que, pris matériellement et considéré dans la rue, l'ordre est gardé pai; la loi , par le droit commun , même en pays libre, et peut se passer de dictature, d'arbitraire.
Après cela, c'est à peine s'il faut noter dans la race latine et centrahste quelques dépravations de détail qui y sont inhérentes, la police traçassière non moins que protectrice, la formalité tournant à la minutie et à l'entrave. Peut-être même vous plaira-t-il de blâmer les assistances pécuniaires de l'État, défrayées qu'elles sont par l'impôt, ou tout au moins «d'admirer médiocrement ce bienfait qui est de prendre aux uns pour donner aux autres , sans qu'il soit même bien étabH que les uns soient les riches et que les autres soient les pauvres.
Trop de règlement , trop de pouvoir exécutif, voilà.
le vice^ je dirais volontiers la souillure du régime et de l'esprit français. Ceci nous ramène à cette question des pouvoirs locaux, qui n'est pas seulement le prétexte des développements qu'on vient de voir. Convient-il , dans un pays ainsi fait, d'instituer des pouvoirs locaux quasi souverains, à grandes attributions ? Rien ne serait plus hasardeux, car le vice de ces pouvoirs est' justement celui qui foisonne déjà dans la race, la manie de gouverner outre mesure , la passion de réglementer à l'infini. C'est en effet l'aptitude et le bon plaisir des petits États d'abuser du gouvernement. Une commune livrée à elle-même, c'est une coterie souveraine enfonçant toutes les épingles de sa colère dans la vie de ses ennemis, de ses voisins. Dévote , elle tiendra le juron pour un cas pendable, ainsi que cela s'est vu parmi les puritains du Massachusetts. Envieuse, elle fera des lois somptuaires. Chargée de population, elle fera des règlements contre le mariage, comme dans tel canton suisse ou dans telle principauté allemande. Industrielle enfin, elle inventera ou plutôt elle a inventé les jurandes et les maîtrises : on sait que ce beau régime est né dans les communes du moyen âge. Cette tyrannie imposera ou défendra mille petites choses : or la vie journalière est tissue et composée de ces choses. Elle aura de plus le pouvoir de se faire obéir dans ce champ clos où chacun vit sous l'œil de chacun. C'est de l'histoire que ceci, même aujourd'hui, même en France, oîi tantôt un règlement d'octroi, tantôt un arrêté de police municipale est annulé par un ministre, rejeté par un juge. Nos communes s emportent, même sous l'œil de l'autorité centrale: que
feraient-elles donc dans leur force et dans leur liberté? Telle est l'essence des pouvoirs locaux; or la race latine a tout ce qu'il faut pour en abuser, tandis qu'il n'est pas clair qu'elle porte comme un fruit naturel l'ardeur et l'audace des efforts privés , des entreprises individuelles. Dans ces données, l'État se relâchant, on peut prévoir une de ces deux choses, peut-être toutes les deux : inertie chez les individus , faute dé stimulant officiel; excès parmi les autorités locales, faute de surveillance officielle. Encore une fois, ce qu'il nous faut, c'est la liberté politique, c'est-à-dire un gouvernement riche d'attributions , mais national en ses origines et en ses contrôles, où les faiblesses de la race trouvent leur renfort, ses travers leur discipline, ses rares qualités l'exercice politique et administratif, où enfin tout est debout, tout est sauf, y compris l'honneur.
\m LA LIfiERTÉ POLITIQUE.