J. J. Rousseau , Emile ^ liv. V, t. II, p
GHAP. I. —-LA LIBERTÉ DU FOYEB. 277
qui oserait le croire? Qui le pourrait, parmi ceux qui ont aimé? La pudeur est une des causes de Tindissolubilité du lien conjugal; ce n*est pas la respecter assez que de voir eu elle le charme et la gardienne du foyer domestique. Mais quelle que soit la force et la douceur de Tamour, c'est la paternité qui constitue et consacre la famille. En rendant la femme absolument incapable de pourvoir à ses besoins pendant la grossesse et l'allaitement, en lui imposant l'obligation de se dévouer à son enfant pendant de longues années , la nature a évidemment voulu la confier comme en dépôt à l'homme qui l'a rendue mère ; cet être faible, et dont la vie propre est en quelque sorte suspendue pendant les meilleures années de sa jeunesse, a sur le dévouement de son mari un droit absolu, fondé sur l'amitié, sur la reconnaissance et sur la plus stricte équité. A chacun sa tâche : la tâche de l'homme est la protection et le travail , noble tâche , qui donne un but et une récompense à toutes les actions de la vie. La nature a donné aussi au père et à la mère une tâche commune, c'est l'éducation de leur enfant, éducation longue et difficile, puisque c'est une réflexion et une volonté qu'il s'agit de former. Une flamme ardente s'élève dans le cœur du père et de la mère. Ils n'ont pas besoin de réfléchir ; dès que cet être débile et impuissant leur est donné, avant même qu'il puisse les aimer, les comprendre, ou les reconnaître, toute leur vie, tout leur cœur se trouve changé ; toute leur intelligence est occupée de lui.
tous leurs sentiments se portent vers lui ; ils sentent que la souffrance n'est rien poyr eux, quand il ne souffre pas ; que leur bonheur est dans son bonheur; que leur vie jusque-là s'était passée à Fattendre^ et que sll mourait, il emporterait avec lui la meilleure moitié de leur cœur. S'ils veillent, c'est pour s'occuper de son bonheur et de ses besoins ; s'ils dorment^ ils le retrou\ent dans leur sommeil ; s'ils prient, c'est son nom qui vient sur leurs lèvres. Ni le père, ni la mère ne sentent la fatigue, quand il s'agit de le sauver de la faim, du froid, et des autres ennemis de l'homme. Ce dévouement ne leur coûte pas; bien plus, il leur est nécessaire : il fait partie du bonheur que leur donne leur enfant. Leur cœur s'habitue à ce sentiment, à cette sollicitude, à ce travail , et ne peut plus s'en détourner. S'il arrive une catastrophe, ils se sentent inutiles, anéantis ; ils n'ont plus de raison d'être, ils ne sont plus ce qu'ils devaient ètre^ ils sont ep dehors de leur voie , de leur destinée ;• leur malheur est de tous les instants. Ils ne savent plus ni vouloir, ni penser, ni rêver, ni aimer. Cette partie d'eux-mêmes qui a disparu rend tout le reste maladif et impuissant. Grâce à cette force irrésistible de l'amour, le père est toujours père, la mère est toujours mère, tant que le Gis subsiste, et même après qu'il est mort. Un animal aime son petit, tant que le petit a besoin de lui , et ensuite il ne le connaît plus : voilà l'instinct. Un homme aime son fils dès qu'il l'a connu, et il l'aime sans fm : voilà l'amour. Dans cette différence
fondamemtale est une des preuves de notre immortalité. La nature fait bien de rendre nos attachements durables, et de nous tenir liés même à ceux qui ne sont plus y pour que la tombe ne soit pas un abîme entre les deux vies. Dans cette persévérance de IV mour paternel, dans. cet accroissement qu'il prend chaque jour, car il ne participe pas de nos défaillances comme nos autres amours, il ne se fatigue pas, il ne s'épuise pas, y a-t-il quelque chose de factice? L'éducation, les lois y concourent-elles pour une faible part ? Non ; c'est la nature toute seule, la nature irrésistible. Même dans les sauvages, l'amour paternel est entier. Même dans ces âmes atroces qui n'ont de la civilisation que ses vices, et qui ne connaissent ni la conscience, ni la pitié, il y a place pour Tamour paternel. S'il y a quelque chose dans l'homme de particulièrement humain, c'est l'amour paternel. S'il y a, en nous un sentiment que rien ne puisse diminuer ni éteindre, qui résiste même -à l'ingratitude, qui ne connaisse pas la honte, qui se nourrisse de ses sacrifices, qui nous rende indifférents à notre bonheur, à notre vie, c'est celui-là. Cet enfant, qu sans nous va mourir, nous devient à nous-mêmes, et pour jamais, nécessaire. Ce pauvre corps souffreteux que nous déposons dans un berceau, cette intelligence endormie qui ne s'éveille qu'à notre voix, ce cœur si confiant et si tendre dont les penchants se développent à la douce chaleur de notre amour, n'ont pas de nous, de nos soins, de nos sacrifices, de notre
tendresse un besoin plus pressant. La duréef ou pour mieux dire, Téternité de la famille n'a pas besoin d'être démontrée : il n'y a pas un père qui ne la sentel
Si Tamour du père et de la mère pour leur enfant est le plus fort lien de la famille , il s*en faut bien qu'il soit le seul. On a remarqué que Tamour filial était moins tendre et moins profond; il est vrai, et pourtant cet autre amour tient à toutes les fibres de notre cœur. Il fait partie de notre être dans les premières années de la vie; l'enfant cherche les caresses de sa mère comme une fleur cherche le soleil. Il y a dans ce sentiment une grâce qui lui est propre; c'est l'abandon, la sécurité, la crédulité : c'est la première foi y la foi naïve et absolue de Tenfance. La vie j avec ses joies et ses douleurs, endurcira cette jeune âme ; les passions violentes l'envahiront , le doute la torturera, l'âpre besoin la contraindra à l'inquiétude et au travail : au milieu des soucis et des désenchantements, quand tout s'effacera, les religieux souvenirs du berceau et de la famille subsisteront ; c'est notre vrai trésor, où nous puisons à notre insu tout ce qu'il y a en nous de bons sentiments etd^idées puissantes. Quel est l'orphelin , fût-il déjà en cheveux blancs , qui , venant de faire une noble action , ne revoit pas , au fond de sa pensée , le sourire reconnaissant de sa mère? Merci à Dieu, pour les liens bénis qui attachent les pères aux enfants et les enfants à leurs pères. S'il y a dans nos cœurs de la [ pitié, de la générosité, si nous craignons Dieu, si
nous raimonsy si nous sentons la poésie et Tenthousiasme , c'est que nous avons commencé à vivre en aimant , et que Tamour a protégé et sanctifié notre berceau.
C'est pour Tenfant, et par lui, que la famille subsiste/ L*amour a beau rêver et vouloir Timmortalité. Il la rêve parce qu'il tend sans cesse à Tidéal ; mais nous ne faisons ici-bas qu'entrevoir l'idéal ; nous retombons aussitôt de tout notre néant, et alors nos sentiments même les plus purs tombent en défaillance comme notre être. Que fait la nature ? Elle vient au secours de l'amour, par l'amourS Elle ravive, elle transforme l'amour par l'amour paternel. Elle nous arrache par là aux misères de cette nature humaine , caduque et imparfaite , et nous rend à la réalité de notre destinée immortelle. Sans cet intérêt commun créé par la famille , sans cet intérêt dominant et ab* sorbant , la constance dans l'amour no serait qu'une exception. Au moment où la passion commence à s-épuiser, où les sens commencent à se fatiguer, quand l'âme, rendue à elle-même après les premiers enivrements, se sent avec tristesse redevenue clairvoyante , un lien nouveau s'établit entre cet homme et cette femme qui allaient cesser d'être tout l'un pour l'autre; la même affection les remplit; ils se sentent agités des mêmes craintes , du même espoir ; leur vie à l'un et à l'autre a le même but. Leur union
l. i Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté.» (Pascal, lu Passions de ramour^ p. 513.)
28t LA FAMILLE.
devient indissoluble. Les brillants souvenirs de la passion ne sont plus à leurs yeux que la poétique origine d'une amitié sainte, austère» religieuse. Tout, dans leur intérieur, respire le devoir et la tendresse. Le cœur est d'accord avec la raison; il conseille ce qu'elle prescrit , et le rend facile. Ni le père , ni la mère n'ont besoin de secours pour connaître leur tâche; la nature seule les conduit et les éclaire. C'est elle qui retient la mère , comme un ange gardien , près du berceau et du foyer, qui rend son aommeil si léger, sa main si douce , qui donne à son faible corps une force nouvelle et inconnue, qui lui inspire ces jeux , ces consolations , ces tendresses , chemin d'amour par. lequel l'âme de l'enfant s'introduit souriante a\i milieu de nous ; qui établit entre ces deux cœurs une sympathie mystérieuse e\ sans bornes , qui souvent apprend en un jour la vertu à une mère qui l'avait oubliée : car le maître , le docteur, c'est cet enfant , qui ne sait rien au monde , et qui répand autour de lui la divine contagion de l'innocence. Connaissez- vous rien de plus divin , rien de plus adorable dans les adorables récits de l'évangile que ce Jésus enfant qui enseigne la sagesse aux docteurs de la loi ? Le père en même temps sent sa responsabilité s'accroître : il est le chef , le protecteur ; il est la raison et la loi. C'est à lui de combattre au dehors avec un courage infatigable pour assurer le bien-être présent et futur de celui qui s'élève à son foyer. Il ne doit plus connaître le découragement , le dégoût , la
fatigue. Il doit à son fils, outre le pain et la sécurité, un nom honoré, le plus sacré des patrimoines. Il lui doit l'exemple. Il doit lui apprendre par ses^réceptes et plus encore par sa conduite, ce que c'est qu*un homme , quels sont les nombreux et austères devoirs d*un homme. Quand la mère, égarée par sa tendresse, absorbée par les soucis de l'intérieur, se trompe sur le devoir, c'est au père à prononcer. S'il se trompe , lui aussi , la conscience du fils se trouble, sa raison chancelle. Il faut que jusqu'à Tâge d'homme, l'enfant puisse identifier la raison et la volonté de son père avec l'universelle et infailli]|;)le raison. Il faut qu'il trouve un justa maître dans son père, jusqu'au moment où il sera en état de se servir de maître à lui-même. Il apprend à être libre en obéissant : c'est son intérêt , son devoir, et son bonheur. Docile à son père pendant ses premières années, et plus tard à la raison, il change de condition sans changer de but et de règle.
Où ai-je pris ce tableau de la famille? Est-ce une utopie? Non, c'est la nature; et j'y trouve l'union indissoluble de Thomme et de la femme , d'un homme et d'une femme, la puissance du mari et la puissance du père. C'est donc la nature plutôt que la loi qui oblige le mari à rester fidèle à sa femnie , à la proté* ger, à la nourrir, à la gouverner, elle et son enfant; qui oblige la femme à rester fidèle et soumise ; le fils à obéir jusqu'à l'entier développement de sa raison , à aimer ot à respecter pendant toute sa vie. Supprimez
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contraire y ert toute-puissante dès le premier jour; elle perd de sa force en s 'épurant. Elle nous dispense de vouloir et va à son but sans notre concours. C'est une force aveugle comme l'instinct. Elle ne devient humaine que par la discipline.
Voyons donc la passion à l'œuvre ; c'est-à-dire à côté de ce qui devrait être, ce qui serait, sans l'éducation et la loi « et ce qui est trop souvent , même dans notre monda et dans notre siècle.
Ce qui préside à la plupart des unions, dans-le mariage, c'est l'argent; hors du mariage, c'est Tamour, et quel amour encore ? L'amour physique , presque toujours. Cela est dur à constater , mais cela est vrai. Un homme de génie ^ a été jusqu'à dire que l'amour physique était tout ce qu'il y avait .de beau dans Tamour; étrange paradoxe, que nous rappelons seulement pour montrer ce que sont et ce que peuvent les grossiers instincts de notre nature. Buffon se trompe à coup sûr; il est étrange de se tromper à ce point : l'amour moral, l'amour, le vrai amour est ce qu'il y a de plus divin et dé plus enivrant sous le ciel. Il ne possède pas seulement les seng, tous les sens; il pos-
1. J. J. Rousseau parle le même langage dans le Discours sur V origine de V inégalité parmi les hommes. < Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s'unir à Tautre. Le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement.... Or, il est facile de voir que le moral de l'amour est un sentiment factice né de Tusage do la société , et célébré par les femmes avec beaucoup d'habileté et de soin pour établir leur empire , et rendre dominant le sexe qui devrait obéir, (éd. Musset -Pathay, 1. 1, p. 263. )
sède rame entière avec tous ses sentiments et toutes ses pensées. Il est tellement fort, que là où il est toutes les passions font silence. «C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent '• i> Il change un être comme par miracle; il donne de la force aux faibles ; de Timagination , de la grandeur, de la poésie aux natures les plus débiles ; il les rend capables de grandes pensées et de grandes actions. Mais il ne voit rien au delà de son but. Il est le plus souvent égoïste ; car Tamour peut être égoïste : n'estce pas merveilleux? Il Test surtout chez Thomme, dont Tactivité est plus grande, et qui est emporté par plus de mouvements. L'amour, même Tamoup moral , quand il est seul et qu'il n'est pas fortifié ou continué par d'autres sentiments, est rarement constant et durable. L'amour physique ne Test pour ainsi dire jamais : c'est le sentiment qui s'épuise le plus vite et le plus complètement. Il engendre la satiété, quelquefois le dégoût.
Adde quod absumunt vires, pereuiitque labore *.
II est aveugle, capsicieux, désordonné» oppresseur même , si on ne le dompte.
Qui nisi paret Imperat'.
Il serait absurde de compter uniquement sur lui pour