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Horace, liv. I, ép. 2, v

CHAP. I. — LA LIBERTË DU FOYEft. 287

fonder, entre rhomme etlafemme, une société durable. Si la femme a plus de constance, c'est qu'elle a moins de besoins physiques, et que Tiaertie, et par conséquent une certaine immobilité , est dans sa nature. Elle est elle-même légère , frivole par d'autres motifs. Et puis il y a la vieillesse qui ^ pour certains climats ou pour Certains tempéraments, vient vite. Rien n'est plus pénible que ces détails : il faut pourtant se les remettre sous les yeux. Dans notre société civilisée et philosophante, le nombre n'est pas grand de ceux qui songent avant tout à se donner pour la vie une amie, une compagne, à se créer un intérieur chaste et paisible , à élever des enfants pour la patrie et pour la vertu. C'est presque une honte pour un homme qui se marie à trente ans d'avoir gardé jusque-là sa vir* ginité! Et pourtant , pour avoir joui d'une femme en dehors du mariage, il faut avoir trompé un mari, ou mis à mal une honnête fille, ou vécu avec une prostituée : de ces trois lâchetés, quelle est la plus lâche ? Quand on a mené cette vie , en ayant le bonheur d'éviter les maris, les pères et les tribunaux , quand on n'a plus ni argent ni santé , qu'on a les sens blasés et le cœur flétri , on achète une fille par quelque mensonge, en flattant la vanité des parents; cela s'appelle faire une fin , en langage vulgaire , et en langage officiel I s'établir. Vous avez fait cela sans remords ; et à moins qu'une malheureuse complice ne vienne vouséta- 1er sa maternité et sa misère, vous êtes content de vous, €t vous dormez la nuit d'un bon sommeil. Est-ce vrai ?

On est convenu de Tarder cela; mais tous les mensonges du monde ne nous empêcheront pas de conclure qu'on s'unit la plupart du temps par calcul ou par passion physique, quelquefois, mais rarement» par amour; presque toujours sans penser au lendemain , et surtout sans penser à la famille; que le mariage est pour beaucoup, non le commencement de la vie sérieuse, mais la fin de la vie heureuse; qu'il est un pis-aller, une ressource pour un libertin aux abois , un pied à rétrier pour Tambitieux ; que la dot en est le grand point, la femme tout au plus Taccessoire ou Tinconvénient, et que, pour les enfants, ce qu'il y a de mieux à dire dans les mariages les plus honnêtes, c'est qu'on daigne à peine y penser, au milieu de préoccupations plus importantes.

Ainsi , pas de mariages , ou des mariages d'argent : voilà ce que fait notre passion et notre vice.

Cet état de choses est un malheur, un grand malheur, le plus grand de tous les malheurs. Je vais le montrer après tant d'autres , et je n'apprendrai rien à personne; mais ce lieu commun a du bon : la preuve, c'est que tout le monde l'évite. C'est un spectre; c'est le remords. Yoyons-le dans ce qu'il a de plus hideux.

Prenons d'abord le concubinage : voici ce qu'il fait. Il déprave l'homme, et il le ruine. Il déprave bien plus encore la femme, il la perd sans ressource. Il condamne l'enfant à la mort ou au malheur; il con-fond tout dans l'Etat ; il rend la morale et la loi éga —

lemeut impuissantes. Cela est si vrai, que le premier intérêt de l'État , quelle qu'en soit la forme, est de favoriser et de relever le mariage.

C*est pn triste spectacle que celui de ces fils de famille^ élevés avec soin dans des idées d'honneur et de probité j qui ont eu sous les yeux le spectacle d'une mère chaste , d'un père fatigué par le travail , entouré de l'estime publique , capables, par leur éducation y de faire œuvre d'homme à leur tour , de marquer leur place dans la cité , et qui , de gaieté de cœur, se faisant les habitués et les courtisans du vice , s'en vont vivre de pair à compagnon avec des prostituées; maquignons dans les écuries, escrocs devant les tables de jeux, mendiants chez l'usurier , ' je ne sais comment les appeler dans le boudoir de leurs maîtresses. Ce que j'admire, c'est que les gens du monde, et même les femmes du monde , n'enveloppent pas les deux associés dans le mépris que les prostituées leur inspirent *. Ces nuits de débauches , ces honteuses prodigalités , ces accointances à peine déguisées avec des échappés du bagne , sont amnistiées sous le nom de folies de jeunesse. Cependant c'est la femme qui a une excuse , elle seule : avant de faire son métier, elle a commencé par être séduite. Un beau fils est allé la chercher, dans l'obscurité d'une honnête famille , et , profitant de ses privations, de sa misère» de son ignorance» Tétour-

1 . « Ne savez-vous pas que celui qui se joint à une prostituée est un même corps avec elleTi (I, Aux Cwinthiens^chap. VI, v. 16.)

dissant de ses belles paroles et de ses mensonges , il en a fait ce que la voilà. Il faut souvent beaucoup de soins et d'habileté pour séduire une fille ; c'est un siège en règle, il y a des poëtes qui ont versifié cela. Plus la conquête est difficile , plus elle est prisée : c'est qu'en effet la victime était honnête ! elle est tombée de haut ! Quelle gloire pour celui qui est parvenu à la tromper et à la perdre ! Pendant qu'il fait le nécessaire pour arriver à cette conclusion , mentant et se parjurant au jour le jour , comment s'excuse-t-il à ses propres yeux ? La passion l'entraîne et l'aveugle ? Erreur ! c'est l'excuse des lâches. Les entraînements de la passion sont grands, mais la volonté est invincible. Vous n'avez pas su vouloir y vous n'avez pas su réfléchir , vous n'avez pas entendu votre conscience : voilà ce que signifie votre excuse ; elle ne fait pas de vous un honnête homme ! Mais il y a plus : suivant toutes les probabilités ^ vous mentez en exagérant votre passion. Ces grandes fougues sont plus rares qu'on ne les fait : elles vous laissent au moins des moments lucides. Eh bien I dans ces moments-là , comment jugez-vous votre entreprise ? D'abord , ce que vous faites inmiédiatement , c'est de détruire dans l'esprit d'une fille, toutes les idées et tous les sentiments d'honneur que sa mère y a déposés. Ce sont des préjugés, dites-vous ? Le respect de soi-même , la pudeur , la ' décence sont des préjugés : à la bonne heure. Vous savez au moins, car personne ne l'iguore.

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ce que va devenir Tàme de cette fille quand vous aurez réussi : le désespoir , si la conscience se réveille ; la dépravation j si elle se tait; il n'y a pas de milieu , car, infidèle sur ce point aux principes de son éducation j elle n'a plus de raison pour rien respecter. Vous faites cet irréparable tort à elle et à sa famille ; vous détruisez aussi, cela est évident, son honneur : car elle est déshonorée , c'est le mot consacré ; seulement vous ne Tètes pas , ce qui est admirable. Quand vous serez , plus tard , un honnête père de famille , vous pourrez la chasser de chez vous avec Tapprobation du monde , si elle a le front d'y venir. Vous la ruinez en rendant son établissement impossible , vous qui avez le vol en horreur. Pourquoi trouvez-vous déshonorante l'action de prendre à un riche une pièce de vingt francs dont il ne remarquera pas la disparition j tandis que vous ne voyez aucune infamie à condamner cette fille à une vie de misère et de honte ^ uniquement pour assouvir votre passion, ou pour vous passer un caprice ? Je voudrais que quelqu'un répondît à cela. Et tout cela n'est rien ! S'il naît un enfant , qu'allez- vous faire ? Vous ne regardez pas si loin, parricide*? Combien y a-t-il d'hommes qui , en abusant une fille , ont la résolution de l'épouser si elle devient mère? Et combien y a-t-il d'hommes qui , ayant de bonne foi formé cette

1. c Soient maudites de Dieu et des hommes les unions dont on ne veut pas voir de fruit, et dont le vœu est d'être stérile I » (Bossuet, Politique Urée de VÉcriture sainte , liv. X, douzième proposition.)

résolution , l'exécutent ? Les casuistes mêmes vous diront que si la disproportion d'éducation et de fortune est trop grande y il n'y a pas obligation d'épouser : on en est quitte pour donner quelque argent. L'enfant aura des langes; il se passera de père, et peut être aussi , hélas ! de mère. Car qui peut* savoir ce que vont amener la honte , la misère , et la pudeur une fois oubliée ?

Je sais bien que le monde a deux langages, car il se contredit de tous les côtés, il est la contradiction même. Il a des axiomes pour toutes les occasions; pour condamner comme pour absoudre. Quand un père de famille est pris en flagrant délit d'adultère, conduit à la police correctionnelle, placé sur le banc entre deux gendarmes , condamné à la prison et à l'amende : quelle honte , dit-on , et quel scandale ! Peut-on se jouer ainsi des devoirs les plus sacrés! Ces censeurs austères ont peut-être aidé le condamné dans ses désordres. Ils l'ont peut-être surpassé. Ils se mettent en règle avec la morale, par ces flots d'indignation vertueuse qui ne coûtent rien à leurs secrets déportements. On se demande de quoi le monde se plaint , du vice , ou de la maladresse de l'avoir laissé trop voir. Pour obéir à ses maximes, pour garder ses bienséances, il n'y a qu'à faire comme cet illustre enfant de Sparte , qui s'était laissé à moitié manger sous sa robe par son renard. En 1858, un écrivain de talent fait jouer une comédie sous ce titre .* le Fils naturel. Un jeune homme de bonne famille

aime une jeune fille y qui travaille à la journée chez sa mère ; il ne lui promet pas de Tépouser, mais il lui promet de ne pas la quitter. { Admirez cette distinction : il n*y a pas un séducteur qui n'ait la prudence, ou^ comme ils disent, la conscience de la faire. ) Il ne la quitte en effet qu'assez tard , quand l'enfant commence à bégayer, et il la quitte avec les plus grands égards, en lui laissant un coupon de rente. Cela fait, il n*y pense plus, et se marie ailleurs à une femme de sa condition. Le ciel est clément pour ce galant homme : la femme qu'il a trompée vit honnêtement dans la retraite; l'enfant qu'il a abandonné devient un homme distingué par son caractère et par son talent. Un beau jour le hasard les met en présen.ce : le fils connaît son père, mais le père, qui ne connaît pas son fils, lui refuse, à regret, la main de sa pupille. Mais pourquoi, dit*le fils naturel, qui au fond ne le sait que trop ? Le père hésite, car il est homme du monde; et enfin, avec tous les ménagements possibles, et en se raillant tout le premier du préjugé que le monde l'oblige à subir, il parle de naissance illégitime. — Faute ou malheur, est-ce moi qui suis le coupable, mon pire?... A cette reconnaissance inattendue, le père est un moment démonté, mais il ne tarde pas à se remettre, et à parler raison, coDQme on dit, ou plutôt à parler convenances, ce qui n'est pas toujours exactement la même chose. Le fils, qui pense à ses amours , s'emporte; le père fait preuve de modération jusqu'au bout , parce que la

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modération est une convenance, mais il reste dans la froideur et rindifîérence la plus parfaite. Cette scène, très-habilement étudiée et très-habilement rendue, a été diversement jugée. Le plus grand nombre. lui a fait le reproche qu'elle mérite le moins , celui de n'être pas naturelle. On aurait voulu que le père qui, pendant vingt ans , a abandonné sa femme et son fils sans leur donner même un souvenir , redevînt tout à coup un excellent père, ou du moins un père. « Cette froideur , ^disait - on 9 est révoltante; elle est contre nature. » Nous ne sommes pas avares de ces protestations en faveur de la morale ; mais il y faudrait un peu de logique. Ce qui est contre nature , c'est qu'un père abandonne son fils. Si ce père, en le retrouvant inopinément vingt ans après , se mettait à faire de beaux sentiments, il ne serait qu*un hypocrite. Vous ne lui reprochez pas d'avoir abandonné son fils en lui laissant quelques écus, parce que ce crime est dans nos mœurs, et vous lui reprochez de ne pas jouer la comédie de l'attendrissement, parce que l'hypocrisie aussi est dans nos mœurs. Dégageonsnous d'abord de cette sensiblerie , qui nous sert à nous tromper nous-mêmes sur la profondeur de nos vices; ce sera autant de gagné; et tâchons ensuite d'extirper le vice lui-même, et de traiter comme il le mérite un homme qui achète le plaisir au prix d'un parjure, qui se joue de la morale et de la société, qui déshonore une femme, la déprave et la ruine, qui couronne ces belles actions en abandonnant son

propre fils, et qui n'en joue pas moins dans le inonde le rôle d'un homme comme il faut.

Il y avait peut-être plus de vice et plus d'effronterie dans le vice sous Louis XY ; mais il ne s'agit pas de comparer, il s'agit de regarder. Quand même nous vaudrions mieux qu'une société qui avait à sa tête la Pompadour et la Dubarry , il n'y aurait pas de quoi vanter notre rigidité. Mettons que la corruption ne soit pas générale, ce qui est d'ailleurs évident; ce n'est pas une raison pour ne pas flétrir et pour ne pas guérir la corruption qui existe. Certes, on trouverait encore parmi nous, surtout en province , des parents attachés à leurs devoirs, des jeunes filles tendrement et sévèrement élevées, qui mettent leur bonheur dans le mariage, parce qu*elles y voient l'occasion de faire le bonheur d*un autre , et des hommes qui, en se donnant un intérieur, connaissent, aiment et acceptent toute la responsabilité que leur impose le titre de chef de famille. Cependant, il est de fait que beaucoup de mariages se font comme un contrat, comme une affaire, parce qu*il faut créer ou consolider sa position ; et que dans l'association qui résulte de ces préoccupations peu sentimentales, on ne peut guère attendre, même de la part des honnêtes gens, qu'une tolérance réciproque» et lobservation des devoirs les plus stricts; il n'y a pas de lutte , pas de scandales ; le monde est content ; mais il n'y a non plus ni bonheur, ni sainteté. Où nous chercherions un foyer domestique, nous ne voyons qu'une

boutique ou un salon. II y a bien des causes secondes de cet état de choses; il faudrait les étudier dans un traité de morale; nous né parlerons ici que des causes premières , que nous réduisons à troi? : les parents songent surtout à la fortune; les garçons s'accoutument trop à regarder le libertinage avant le mariage comme une chose indifférente; Tinstruction des filles est trop futile et trop incomplète , et leur éducation les rend trop étrangères aux devoirs publics et aux questions d'intérêt général.

En vérité nous ne faisons pas un crime aux parents de. penser à cette triste et misérable chose, qui s'appelle l'argent. C'est un véritable enfantillage, que de dire que l'argent n'est rien et qu'on ne se soucie pas de l'argent, puisqu'au fond tout le monde s'en soucie. Il ne s'agit pas ici de déclamer ni d'exagérer; une des sources les plus fréquentes de désunion dans les ménages, c'est le besoin. Si des jeunes gens dans leur inexpérience, ou dans la chaleur de leurs passions, oublient cela, c'est tant mieux pour eux : il est parfaitement raisonnable que le père et la mère y pensent à leur place. Tout le mal est que le père et la mère y pensent trop, en parlent trop, oublient trop tout le reste. Il devrait être entendu entre honnêtes gens qu'il faut penser en premier lieu à l'honneur, à la probité, à la droiture, à l'élévation des sentiments; en second lieu à la convenance des caractères, de l'éducation, des goûts et des habitudes; et enfin, puisqu'il le faut, et dans un moindre degré, à la situation

matérielle. Voilà ce qui serait sensé et honorable; mais la plupart du temps, on renverse la proportion. La dot, d'abord; et pour le reste, on le range un peu sous la rubrique des considérations sentimentales. On en orne ses discours ; on n'en préoccupe guère sa pensée. Il faut payer une charge, augmenter un fond de roulement, purger une hypothèque. On cherche autour de soi un bâilleur de fonds qui vous colloque une fille pour appoint :

c Optima sed quare Gesennia, teste marito? ' Bis quingenta dédit : tanti vocat ille pudicam. Inde faces ardent : veniunt a dote sagittœ ' . »

Des parents font ou conseillent ces marchés; après cela, il n'y a plus à parler de la dignité de père de famille ni de la sainteté du mariage. Quand la préoccupation de l'argent passe avant les autres, elle devient un véritable crime. Elle est bien près d'en être un, quand, au lieu du besoin et du nécessaire, c'est au luxe et à l'ambition que l'on songe. On faisait grand bruit il y a quelques années de ce mot : Enrichissez-vous, dans lequel on voulait résumer' la doctrine d'un parti. Ce mot eût été odieux dans la bouche d'un magistrat, d'un représentant officiel de la morale publique : je demande ce qu'il sera dans la bouche d'un père.

1. « Quelles sont les vertus de Cesennia? Demandez à son mari. C'est son million. Il lui trouve pour un million de pudeur. C'est pour ce million qu'il a soupiré. Il est ^moureu^ d'upe dot, » ( Juvénai , Satifê VI , vers 136 , sqq. )

Quand un jeune homme a reçu de tels enseignements dans sa famille, et qu'après avoir mené pendant longtemps ce qu'on appelle complaisanunent dans un certain monde la vie de garçon, il songe enfin à se ranger , qui peut penser sans tristesse au sort de la malheureuse fille qui va dépendre de lui, et à celui des enfants qui l'auront pour guide et pour modèle ? Ne parlons pas des maris qui ont vécu avec des courtisanes, au point de ne plus savoir ce que c'est qu'une honnête femme, qui ont perdu leur santé dans la débauche, et qui n'ont plus un sentiment généreux dans le cœur, quand ils s'associent à i^ne jeune fille pure et confiante.

La destinée des femmes est de tous points différente de celle des hommes. D'abord elles sont.de* mandées; ce qui les oblige à tenir leurs sentiments en bride jusqu'au moment où le mariage est conclu. Nos mœurs exagèrent l'assujettissement dans les filles, peut-être par compensation, parce qu'elles exagèrent la liberté dans les femmes ^ C'est le contraire qui serait juste, puisque le devoir des femmes est d'obéir, et celui des filles de choisir. Avec cet esprit qui n'ose penser, ce cœur qui n'ose sentir, ces yeux qui n'osent voir, les filles sont sans défense contre leur propre destiilée *. Elles sont défendues contre les séduc-

1. J. J. Rousseau ( ÉmiU , l. Y, t. Il, p. 157 et p. 179. Cf. La Nouvelle Héknse, seconde préface , t. III, p. 129.)

3. Montesquieu, Esprit des loiSy Hv. X?UII, chap. vu, t. I, p. 353.

lions les plus grossières ; mais le mot de mariage les désarme complètement. Qn les a instruites à n'écouter qu'un mari; et elles n'ont aucun moyen de discerner si ce mari est un honnête homme. Les maris orientaux ne voient leurs femmes qu'après le contrat; les filles françaises voient d'abord leur mari au bal ou dans un salon; elles ne le connaissent que quand tout est fini. C'est se marier au hasard. Il est vrai que la famille est là, qui s'informe pour elles, qui s'in* quiète et examine pour elles; mais, dans une société qui diminue à l'excès en toute autre chose le pouvoir des parents, n'est-ce pas aller trop loin que de le rendre par le fait si étendu en une matière si grave, où les convenances personnelles jouent un si grand rôle, et sont si difficilement appréciées par des tiers? Mettons que le père soit meilleur juge de Thonneur, de la probité; il ne l'est pas des habitudes, des sentiments, de toutes ceç petites choses si imperceptibles à distance, et si importantes pour le bonheur domestique. Le cœur, à la fin de la vie, à force d'avoir été endolori et froissé, a perdu quelque chose de sa susceptibilité et en même temps de sa délicatesse. Parmi les besoins et les exigeqcea d'une femme en affection, il y en a qui sont réels et légitimes, et que méconnaît le cœur même d'vin père. Les filles apprécient* ce qu'on leur laisse voir, c'est-à-dire l'extérieur, et s'en fient aveuglément pour le reste, à un père, à un tuteur, à un homme d'affaires en un mot qui , même étant sage pour son état et sa con-

dîtion, entend le bonheur et la vie tout autrement qu'elles.

Cette inégalité dans les conditions du choix est aggravée par une différence profonde dans les consé* quences du mariage. Tout l'être physique et moral de la femme, tout son être social est changé par le mariage. Cette grande crise de sa vie la modifie à jamais dans tout ce qu'elle est. Même dans ce que les hommes d'affaires ont surtout regardé en dressant le contrat, le mariage a pour elle quelque chose de plus définitif que pour son mari. Son état dans le monde se trouve fixé tout d'un coup; elle ne peut plus agir sur sa propre destinée que par l'intermédiaire d'un autre. La loi, et aussi la nature, donnent au mari le gouvernement de la famille et l'administration de la fortune; la femme prend donc à la fois un mari, un maître et un économe. La fidélité, qui est le premier devoir du mariage, est imposée à Thomme comme à la femme; mais s'il y a des degrés dans le devoir, on peut dire que le devoir de la fidélité est beaucoup plus rigoureux pour la femme, qui se donne tout entière quand elle se donne, et donj la faute a des conséquences qui détruisent nécessairement la famille \

1. c Sans doute , il n'est permis à personne de violer sa foi. ... mais la femme infidèle fait plus ; elle dissout la famille et brise tous les liens de la nature ; en donnant à l'homme des enfants qui ne sont pas à lui y elle trahit les uns et les autres , elle joint la perfidie à l'infidélité. J'ai peine à voir quel désordre et quel crime ne tiennent pas à celui-là. p {h h Rousseau , Emile , liv. V, éd. Labure, t, II, p. 152.)

Enfin, la rupture du lien conjugal, de quelque façon qu'elle arrive, est plus funeste à la femme qu'au mari, 8oit qu'on envisage la situation morale ou la situation matérielle. Une femme sans fortune, qui perd son mari et qui a des enfants à soutenir, tombe nécessairement dans la misère.

On ne devrait jamais perdre de vue, en élevant une fille, que le bonheur ne dépend pas uniquement de la fortune ; qu'il ne s'agit pas de plaire à un amant pour trouver un mari riche, mais de plaire à son mari pour le rendre heureux, car le bonheur de la femme est toujours le résultat du bonheur qu'elle donnée On dirait que^ dans l'éducation qu'elle a reçue, ses parents n'ont songé qu'à élever une fille pour la conquête, et non à préserver une femme de l'abandon. On a voulu qu'elle fût chaste, parce que se donner à un amant, c'est se ruiner ; et qu'elle fût charmante, parce que plus elle a de charmes, plus la demande est avantageuse. On ne s'est pas efforcé de la faire essentielle, capable de raisonner ses devoirs, de prendre sérieusement sa part des inquiétudes et des la* beurs de la vie, parce qu'on n'a pas regardé au delà de la dot, c'est-à-dire du marché. Ce]pendant le mariage n'est pas la fin de la vie; il en est plutôt le commencement. Les arts d'agrément importent beau-, coup pour se marier, et assez peu pour rendre le mariage heureux. Un peu d'histoire mal enseignée, une

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