‹ La libertéChapitre 31 sur 85 · J. J. Rousseau , U, p · texte numérisé non relu

J. J. Rousseau , U, p

OU deux langues vivantes, sont, avec la musique et le dessin y tout le bagage qu'apporte une fille dans son ménage. Ce n'est pas assez pour intéresser un savant, ni pour remplacer un ignorant. Une femme ainsi élevée a tout à apprendre si elle veut se mêler à une conversation sérieusCi et intervenir dans les études de ses enfants. Mme de Sévigné (je ne parle pas de son talent) serait une exception dans notre société moderne. De son temps, une femme savait très-bien ce que c'était que la philosophie, et n'était étrangère à aucune des questions sociales. Cela ne faisait pas des femmes savantes. Une femme savante n'est pas une femme qui sait; c'est une femme qui 'fait parade de sa sciencci ou qui sait mal à propos. Il y a véritablement une tendance très->*fôcheu8e des hommes à ne plus vivre avec leurs femmes, et à passer la soirée, après les affaires, au clubx)u à l'estaminet, selon les positions. Même dans les salons où l'on se réunit quelquefois, il n'y a plus que très-peu de conversa* tions communes. Les femmes sont parquées dans des fauteuils, occupées à s'ennuyer, et les hommes, debout de l'autre c6^ du salon, causent de bourse ou de politique. C'est le tort des hommes; c'est la faute des femmes ou peut-être de l'éducation des femmes. Si elles ne savent que frapper sur un piano insipide, ou feuilleter un album, ou parler de quelque éphémère vaudeville, elles ne rivaliseront jamais avec les courtisanes, qui sont maîtresses passées dans ces con* naissances futiles. Après tout, les femmes n'ont pas

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à nous reprocher la puérilité de leur éducation ; on ne les empêche pas de se bien instruire entre elles. Si elles avaient des connaissances sérieuses, même en matière d'art , si elles possédaient à fond la litté^ rature, si elles pouvaient s'intéresser à la philosophie et à la politique, on causerait d'autant plus volontiers avec elles, qu'elles causent mieux que les hommes, quand le fond de la conversation ne leur manque pas. Il en résulterait pour elles et pour nous de grands avantages ; car cet abandon du foyer et des rapports intimes est un vrai malheur. Il diminue le lien de famille. C'est comme une bénédiction de Dieu que, plus l'intérieur de la maison est agréable, plus il devient bienfaisant et sanctifiant. Ce n'est donc pas seulement en songeant à l'agrément de la vie, c'est pour^ l'amélioration des sentiments, qu'on doit souhaiter tout ce qui peut rapprocher la vie intellectuelle des femmes de celle des hommes.

Regretter que les femmes soient étrangères autant qu'elles le sont à la philosophie et à la politique, c'est heurter un préjugé très-répandu. Eeur ignorance, dont elles ne rougissent pas, et dont elles ne se plaignent pas, les sauve sans doute de bien des tristesses, et, s'il faut tout dire, épargnent bien des discussions à leurs maris ; et les folies qu'on a répandues il y a quelques années sur une prétendue émancipation des femmes, peuvent encore aujourd'hui effrayer les esprits timides qui croient qu'on ne peut rien changer aux usages reçus, sans se précipiter

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que, un esprit plus jxisle, une volonté plus ferme. Lui seul peut représenter la fgmille au dehors , puisqu'il est le travail; donc il doit la gouverner. Tout retient la femme dans la soumission ; ses fréquentes maladies, ses grossesses, les soins que réclament d'elle ses enfants, son aptitude au travail évidemment moindre, Texcès de son imagination, sa sensibilité

tète de tout homme , que l'homme est le chef de la femme , et que Dieu est le chef de Jésus-Christ.

c Pour ce qui est de Thomme, il ne doit pas se couvrir la tète, parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu, au lieu que la femme est la gloire de l'homme.

c Car l'homme n'a point été tiré de la femme , mais la femme a été tirée de l'homme.

c Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. » (^I Avac Corinthiens ^ chap. xi, y. 3, 7, 8, 9).

c Que les femmes, parmi vous, se taisent dans les églises, parce qu'il ne leur est pas permis d'y parler; mais elleâ doivent être soumises, selon que la loi l'ordonne.

a Que si elles veulent s'instruire de quelque chose, qu'elles le demandent à leurs maris lorsqu'elles seront dans leurs maisons; car il est honteux aux femmes de parler dans l'église. » (/6., chap. xnr, V. 34, 35.)

c Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur.

c Parce que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Ëglise, qui est son corps, dont il est aussi le sauveur.

c Comme donc l'Église est soumise à Jésus-Christ , les femmes doivent aussi être soumises en tout à leurs maris. » [Aux Ephésiena^ ehap. V, V. 22, 23, 2k).

c Femmes , soyez soumises à vos maris , comme il est bien raisonnable en ce qui est selon le Seigneur, t (Aux Cohssiens^ chap. m, y. 18.)

c Je ne permets point aux femmes d'enseigner ni prendre autorité sur leurs maris ; mais je leur ordonne de demeurer dans le silence.

« Car Adam a été formé le premier, et Eve ensuite.

c Et Adam n'a pas été séduit; mais la femme ayant été séduite est tombée dans la désobéissance. » (ATimoihée ^ch^p. il, v. 12, 13,H.)

exquise qui ue lui permet pas de se gouverner toujours par la raison, sa pudeur, qui lui interdit de paraître au dehors et de se mêler à la discussion des affaires,

Iiifans namque pudor * . . . .

sa nature qui la porte au dévouement , au renoncement, à la crédulité, à l'obéissance. S'il y a une vérité évidente, c'est celle-là, quoi qu'en dise Platon, qui a voulu traiter les femmes comme des hommes, et quoi qu'en disent aussi les femmes, quand eHes répètent dans leurs moments de mauvaise humeur que ce sont les hommes qui ont fait les lois. C'est la nature elle-même qui a chargé les hommes du gouvernement, et qui a mis la toute-puissance du côté de la barbe. Une loi qui établirait le contraire serait impossible, et tyrannique à l'égard des femmes. Puisque la femme a un maître , elle ne peut avoir dans TÉtat les droits de citoyen. La famille a un vote : si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait. Le jour où. le fils devient citoyen, il est émancipé. D'ailleurs, la femme ne peut ni haranguer le peuple, ni fré^ quenter, comme partie active, les réunions publiques, ni exercer un emploi qui la mette en contact avec la foule, ni porter les armes contre l'ennemi. Ceux qui tenteraient de nier ces incapacités devraient du même coup nier la pudeur. La femme n'aura donc pas de

li c La pttdeur qui met un sceau sur les lèvres. > (Horace, liv« I, sat; 6, V. 57.)

parti politique; mais elle aura une cause politique. Elle sera dispensée de soutenir un cabinet, ou d'étudier les détails d'une loi ; elle ne le sera pas d'aimer son pays, d'aimer la gloire el la prospérité de son pays ; de rappeler en toute occasion les droits de la justice, les droits de la liberté. Ce sera même son rôle dans les discussions philosophiques et sociales, de s'attacher surtout aux principes, et de les défendre avec cette ardeur généreuse et cette pureté mo* raie qui la distinguent. Conmient serait-il possible qae son mari et son fils courussent à la mort, et qu'elle n'eût pas le cœur rempli de leur enthousiasme? L'habitude d'écarter les préoccupations publiques, et de songer surtout aux devoirs privés et à l'intérêt de la famille, rétrécit l'esprit des femmes, et va souvent jusqu'à fausser leur sens moral. Elles s'isolent volontairement de la famille par cette obstination ; elles deviennent étrangères à l'une des plus puissantes passions de ceux qui les entourent. Leur influence en est diminuée, même dans le cercle étroit où elles se renferment. L'esprit public, qui inspire le dévouement, et qui fait les grands citoyens, s'éteint en France : il se ranimerait, si les femmes reve« naient, pour ainsi dire, au milieu de nous* Elles rendraient de la jeunesse à cette société qui vieillit. Elleâ lui donneraient l'enthousiasme, le feu sacré* Elles la rendraient quelquefois imprudente : ce serait le salut I Tout cela est simple, trop simple même. Que

m'importe , si cela est utile ? Ce n'est pas une raison pour ne plus parler d'une plaie , parce qu'elle est invétérée. On pourrait même simplifier encore ce que je viens de dire. Chez les parents , moins d'attachement à l'argent, une préoccupation plus exclusive de la moralité ; chez les jeunes gens , une vie plus austère, une pratique plus sérieuse des lois de la chasteté et de la décence ; chez les jeunes filles une instruction plus solide , une éducation qui les rende moins étrangères aux idées générales et aux sentiments patriotiques » tous ces remèdes que nous opposons au dépérissement de Tesprit de famille peuvent se résumer en un mot : l'éducation. C'est qu'en effet, l'éducation est toute la famille. Quelque importante que soit l'institution du mariage pour les deux époux y pour leur bonheur , pour leur moralité, c'est surtout pour les enfants que la famille est nécessaire, et leur intérêt doit primer tous les autres '. Il faut que l'enfant trouve auprès de lui sa mère attentive , absorbée , n ayant pas à s'occuper d'ellemême, tout entière à lui, à ses besoins physiques et intellectuels; il faut qu'il apprenne à l'aimer et à la respecter , car si cesr deux sentiments lui manquent, la source des bons sentiments est tarie dans son cœur à jamais. Il faut que l'activité , le dévouement,

1 . Montesquieu ne donne pas d'autre fondement au mariage civil, c L'obligation naturelle qu'a le père de nourrir ses enfants a fait établir le mariage, qui déclare celui qui doit remplir cette obligation. » (Esprit des loiSy liv. XXUI, chap. ii, t. I, p. 350.)

le courage, la haute raison de son père soient le premier spectacle qui frappe son intelligence. Son premier besoin est une confiance invincible dans l'inépuisable bonté de sa mère , et dans l'infaillible raison de son père. Que tout respire autour de lui l'ordre , la paix et l'amour. Il verra assez tôt l'autorilé séparée du droit, et, par une conséquence nécessaire , violente et contestée. Que ses premiers regards rencontrent l'autorité toujours unie à la justice y et par conséquent toujours bienveillante et toujours obéie. Qu'il apprenne en même temps à connaître la justice et à Tsûmer. Le temps qu'il passe dans la maison paternelle , étranger aux luttes de la vie , est pourtant la meilleure école de la vie^ On n'oublie jamais ni ses premières idées , ni ses premiers sentiments , et on leur rapporte tout le reste , comme l'exilé, qui ne parle que la langue de son pays d'adoption, ne pense que dans sa langue maternelle. L'enfant qui, dès le premier jour, n'a entendu que de nobles préceptes, et vu que de nobles actions, est armé d'avance contre le vice. Il aime la vie intérieure en la voyant si douce et si pure. La dissolution et la vie déréglée n'auront pas de prises sur son âme. La débauche lui paraîtra un sacrilège, parce qu'il se rappellera la pureté de sa mère, l'amour et le respect dont elle était entourée. Il ne lui en

1. ÀtoX^YCTai xat toCro xoX&ç, b>ç oèxfvriv iZ dtpÇai [jJj dp^^Oévra. c C'est une belle maxime, que l'obéissance est l'école de l'autorité. s (Arist., Polit liv. UI, chap. ii, § 9. Tr. fr., t. I, p. 231.)

coûtera d'obéir que quand le commandement sera contraire à la raison et à la justice , car Tamour de Tordre sera pour lui^ en souvenir de la famille , comme un sentiment patriotique : c'est la religion qu'il a apprise au berceau. De tous les systèmes d'éducation, nous venons de décrire le meilleur et le plus simple : c'est de vivre toujours avec honneur , et de ne pas songer à d'autres enseignements. Que le père et la mère se tiennent chacun à leur place; qu'ils accomplissent courageusement leur devoir, lui comme citoyen et comme chet de la famille , elle comme épouse fidèle et soumise , et ils n'auront de leçons à prendre de personne pour bien élever leur fils : il apprendra à leur école , presque sans qu'ils s'en mêlent, le devoir et l'amour; ce qui fait la force de la vie, et ce qui en fait la douceur.

Mais en revanche, qu'on y songe, rien ne peut être impunément modifié dans cet intérieur. Le père , la mère sont également et diversement nécessaires. Si le père manque de justice et de tendresse , il n'est plus l'autorité, il est la violence. Si la mère ne donne pas l'exemple de la soumission et du dévouement , ridée du devoir se voile, et l'enfant ne voit plus dans la vie qu'une lutte, entre les intérêts. Cette famille, sans cesse menacée de dissolution, n'est plus une patrie pour cette jeune âme. Que voulez-vous qu'il oppose plus tard aux railleries des libertins , à l'indulgence hypocrite du monde et à ses propres passions?

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Nous Tenons de voir ce que commandent à la fois la nature, la morale, l'intérêt des époux , et surtout Fintérét des enfants. Il faut voir aussi quel est Tintérèty quel est le droit et le devoir de TÉtat.

D'abordy puisque la morale veut le mariage, l'État doit le vouloir, car il est le représentant de la morale, il en est la personnification; mais s'il ne doit jamais être en contradiction avec elle , il ne peut gêner la • liberté, même au profit d'un aussi grand intérêt, que quand son intervention est nécessaire pour défendre des droits réels, ou pour défendre sa propre existence et ses moyens d'action légitimes. Ici , l'une et l'autre condition se rencontrent. L'union conjugale, produite trop souvent par l'attrait du plaisir ou par la cupidité, laisserait les faibles à la merci du fort , si l'État ne se tenait prêt à les secourir. L'État est une force collective qui n'est jamais au service que de la justice, et qui, dans une société civilisée, rend au faiblepar la loi l'égalité qu'il n'aurait pas par la nature. C'est donc un devoir pour l'État, et un droit par conséquent, de protéger au besoin l'enfant contre des parents dénaturés, la femme contre le mari, et même le mari vieux et infirme contre l'égoîsme de la femme et l'ingratitude des enfants. Ajoutons que les époux, en se mariant, ne modifient pas seulement leur propre destinée ; leur union intéresse des tiers :

les enfanls aés ou à naître*; les deux familles^ qui deviennent alliées '; les ascendants , auxquels le mariage donne de nouveaux droits, et peut à Toccasion imposer de nouveaux devoirs '. C'est précisément quand un citoyen peut, par Texercice de sa volonté, influer sur la situation et les intérêts d'autrui , que l'État est obligé d'intervenir pour que rien ne soit fait contre la justice. En même temps, l'intérêt de l'État Lui-même est directement engagé. Qu'un pays soit divisé en castes ou que tous les citoyens y naissent égaux, que les frères aient les mêmes droits ou des droits inégaux dans la maison et sur la succession du père, que le père dispose souverainement de ses biens pepdant sa vie et après sa mort , ou qu'une portion de son patrimoine soit immobilisée dans ses mains au profit de ses enfants : ce sont là les premières questions politiques , les plus essentielles , les plus radicales , celles que TÉlat est obligé de régler avant tout sous peine de déchéance. S*il abandonne les rapports du père avec ses enfants aux caprices de ta volonté individuelle, il perd, par ce seul fait, sa puissance législative , car il ne sait plus quelle est la société qu'il gouverne, si elle est une aristocratie ou une démocratie ; il ne peut plus rien apercevoir de général ; c'est dire qu'il n'a plus de raison d'être. Or , comment réglera-t-il les rapports du père et du

1. Les enfants naturels. Les enfants légitimes en cas de convoi.

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