‹ La libertéChapitre 3 sur 7 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Anxieusement penchée au bord du bateau, Félicienne regardait grandir la terre minuscule où son rêve plaçait toute espérance. Elle distingua tour à tour le grand phare, deux églises, une petite ville blanche, quelques moulins, un bosquet de chênes verts; enfin, deux jetées tendues en avant du port, comme des bras accueillants et protecteurs. En même temps, le continent s'éloignait, s'efïaçait; le bateau étirait jusqu'à lui, à travers les vagues vertes, le souple ruban de son sillage :

et la jeune femme songeait que ce lien illu-

soire se dissiperait bien vite, insensiblement, comme le souvenir du passé.

Elle venait de s'enfuir, aux premiers jours du printemps. Elle avait pris le prétexte d'un court voyage à Paris, et elle était partie, un soir, n'emportant avec elle ni bagages, ni bijoux, ni argent. Elle rejoignait Robert, dar,s Tîle d'Yeu où il l'avait devancée.

Enfin, les deux jetées devinrent toutes proches; au bout de l'une d'elles, Félicienne reconnut Robert, debout, qui la cherchait des yeux. Elle tressaillit violemment : Robert, qu'elle avait quitté depuis trois mois, et qu'elle ne quitterait plus jamais, plus jamais!

Le bateau accosta. Les amants furent aux bras l'un de l'autre. Puis, ils s'en allèrent vers la demeure que Robert avait choisie. Elle était simplement meublée et simplement fleurie. Selon la coutume insulaire, elle éclatait de blancheur : une chaux immaculée recouvrait ses murs et ses cloisons, et les tuiles rousses du toit, longuement débordantes, frangeaient ses façades d'une den-

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toile ajourée. Deux chênes verts, des haies de tamarins, des lignes de géraniums, quelques passe-roses formaient autour d'elle un jardin aride et charmant.

Leur chambre dominait la mer; ils y montèrent tout de suite, et s'appuyèrent au large balcon de bois. Félicienne ne connaissait guère que les plages mondaines, leurs distractions convenues et monotonement élégantes. L'Océan ne lui avait pas révélé son âme diverse et tragique, ni ses aspects merveilleux et changeants. Elle n'avait pas eu le loisir d'interpréter sa splendeur ou de méditer parmi son fracas. Mais, cette fois, elle venait à la mer en amante résolue, passionnément éprise de tout ce qui touchait à sa vie nouvelle. L'île, refuge de son amour, serait sa patrie d'élection : et elle aimerait cette mer -^auvage et vivante, qui lui semblait n'enclore Je cher asile que pour le défendre de son inviolable immensité.

— Notre maison, Robert! Notre nid, notre lie, notre bonheur... Nous sommes libres,

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et toute notre vie s'écoulera dans la joie! Allègre, elle riait. Elle admirait tour à tour la mer flamboyante et bleue, la curieuse petite ville blanche, le port plein de bateaux de pêche qui rentraient avec le flot, et dont le vent gonflait les voiles orangées. Puis, elle questionna Robert sur son séjour dans Tile, sur Tétat des travaux qu'il avait entrepris.

— Je ne songeais qu'à ton arrivée, ma chérie. Mon seul plaisir était de préparer cette maison pour toi. Gela n'allait pas sans peine, car j'ai dû tout faire venir de Paris. Josiane m'a beaucoup aidé : c'est elle qui a choisi nos meubles et qui s'est occupée de leur envoi. Ici, on ne trouve que peu de choses : l'île n'est à peu près habitée que par des pêcheurs. Tout le monde me connaît déjà, et l'on savait que tu allais me rejoindre. J'ai laissé croire que nous étions mariés.

— Oh! pourquoi, Robert? Était-ce donc nécessaire? Je suis si fière, si heureuse du don de moi-même librement consenti!

— C'était, en effet, nécessaire. Ici, comme là-bas, les convenances sont souveraines. Los gens les moins malveillants ne nous auraient ni compris, ni excusés.

— Tu crois que Ton n'eût pas voulu admettre notre situation, pourtant si loyale? Je suis peinée et humiliée de ce mensonge. Il me semble qu'ainsi nous renions un peu de notre amour.

— Au contraire. Nous le sauvegardons de l'hostilité et de l'intolérance.

— Écoute, mon Robert : tu sais avec quelle opiniâtreté et à quel prix j'ai conquis notre indépendance. Par cela même, notre union me paraît plus belle que toutes les autres. La liberté en est la parure et l'orgueil. Il m'aurait plu de n'en rien cacher à personne, non pa& pour braver des préjugés, mais afin d'en affirmer bien haut la noblesse. Certes, il me serait possible, bientôt, de divorcer et de me remarier avec toi : je sais que tu y consentirais si j'en avais le désir. Mais je ne le veux

pas. Un mariage entre nous me semblerait un

acte de méfiance de rim vis-à-vis de Fautre, une inutile précaution contre la lassitude et rinstabilité. Nous n'en avons que faire. Non : il faut que ni les hommes ni les lois n'interviennent dans nos sentiments. Ce serait une profanation; et puis, cela me rappellerait tant de tristesses! Promets-moi de ne m'en parler jamais.

— Je te le promets donc. Mais telles étaient en effet mes intentions, et je t'assure qu'elles me tenaient au cœur.

Robert n'insista pas, craignant de contrarier la jeune femme. Il avait cependant souhaité une existence régulière et légale pour le nouveau foyer, plus simple et plus joyeux que l'autre, qu'il allait donner à Félicienne. Il n'avait pas prévu l'opposition de celle-ci. Mais il songea que, plus tard, il parviendrait peutêtre à la convaincre.

Alors, il montra la mer :

— Vois-tu les côtes de France, là-bas? On les aperçoit assez bien, aujourd'hui, parce que l'air est très pur et que le soleil en accuse le

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contour. Mais, lo plus souvent, on ne les distinofiio pas.

— Je voudrais que notre île fut cent fois plus lointaine, plus sauvage et plus solitaire,

t \ vivre avec toi dans l'ignorance de tout. <,ette ligne confuse du continent me rappellera encore trop ce que je veux oublier. N'importe, Robert; ici, je suis bien à toi, toute, toute...

L'Océan avait le calme infini d'un, beau lac. Son azur était aussi profond que celui

les eaux latines. Les barques voguaieut au loin, rapides sous leurs voiles tendues. Les vagues glissaient en ondulations nonchalantes,

t il n'en montait qu'un murmure doux et rythmé. Félicienne regardait avidement, puis fermait par instants les yeux sur sa vision ^émerveillée, afin de se laisser bercer par le chant charmeur et grave. Elle-même eût voulu trouver en son âme quelque hymne d'adoration pieuse, pour glorifier cette mer tutélaire et magnifique, qui l'accueillait avec tant de beauté, et qui enveloppait son bonheur de lumière vivante...

Ils s'éveillèrent dans leur chambre blanche comme une parure nuptiale : et leur vie côte à côte commença.

Félicienne occupa les premières journées à façonner Tâme de la maison. Elle mit autour d'elle de la grâce légère, de l'élégance et de la joie, des lignes heureuses et des nuances choi- | sies. Puis, avec Robert, elle parcourut l'île. Elle | s'étonna d'abord de la découvrir si aride, si | violente, si tourmentée. Mais elle y adapta son f bonheur, et elle l'aima ainsi. ;

Les plus longues courses ne pouvaient i^ dépasser quelques heures de promenade : car :

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rOcéan apparaissait toujours en avant du chemin. L'herbe rare des landes sablonneuses se fleurissait mélancoliquement de chardons bleus, de pavots jaunes et d'œillets sauvages; çà et là, de hautes pierres, dressées depuis les âges immémoriaux, attestaient le passage d'une humanité primitive, aux croyances mystérieuses et oubliées. Le bruit de la mer s'élevait de toutes parts. Tantôt elle murmurait doucement en déferlant sur les grèves; tantôt elle tonnait, furieuse et formidable, dans le monstrueux chaos des roches entassées.

Robert se rendait chaque matin aux chantiers de la nouvelle digue dont il dirigeait la construction. Félicienne l'y accompagnait souvent; elle allait s'asseoir à peu de distance, devant l'Océan, et elle attendait que son amant vint la retrouver.

Il arrivait rarement qu'elle emportât un livre pour le lire auprès des flots. Elle délaissait les œuvres graves, n'ayant plus le désir de s'abstraire et d'oublier sa vie. Naguère,

âme solitaire et déçue, elle avait pu donner tout son temps aux altières spéculations de la pensée; maintenant, évadée du monde, heureuse et comblée, elle ne songeait plus qu'à son amour, et elle ne trouvait d'instants pour rien qui y fût étranger. Seule, la musique l'attirait et la captivait plus encore qu'autrefois, parce qu'elle en partageait l'émotion avec Robert. Le soir, tandis que la clameur éternelle montait des ténèbres, elle se mettait au piano, et l'esprit de Schumann, de Beethoven, de Wagner hantait la maison d'amour.

La niiit d'été, lentement, prenait Tîle dans sa pâleur ténue. Elle prenait Thorizon lointain, les hautes vagues, les récifs, les falaises. Elle prenait aussi tout Tazur du ciel, les dernières pourpres des nuées fragiles et les tendres ors du crépuscule évanoui. Les ombres et les reflets frémissaient ensemble, sur Tîle et sur l'Océan : les flots en tumulte déchiquetaient, dispersaient et rassemblaient sans C€sse la traînée de nacre mouvante que plongeait en eux le croissant de la lune; la houle rythmait sa violence, et jetait durement son écume entre les rochers épars.

Robert et Félicienne avaient quitté la blanche maison dont ils avaient fait leur j*efuge. Ainsi que chaque soir, après avoir longé la grève bruissante, ils s'arrêtèrent au bord de la falaise, à l'endroit d'où Ton découvrait toute la mer. Ils s'assirent sur un éboulis de rochers. En face d'eux, semblable à une étroite bande de brume, la ligne du continent lointain s'évaporait à travers le soir.

Soudain, Félicienne frémit, tendit à son amant ses deux mains tremblantes :

— Robert! j'ai senti notre enfant, je l'ai ;senti tressaillir. Il vit, il vit déjà!

Anxieux, il la prit dans ses bras, et l'étreignit d'un geste infiniment tendre et protecteur. Il chercha ses lèvres, pour un long baiser; et tous deux partagèrent le suprême émoi ■du mystère, dont la révélation les apeurait et les transportait à la fois.

— Tu l'as senti, Félicienne? Tu es sûre, bien sûre?

— Oui. C'est lui... c'est déjà lui!

Ils se turent longtemps, attendant ensemble

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do percevoir un autre mouvement de la vie nouvelle qui s'éveillait. Dans la solennité de cet instant, le mugissement de la mer monta vers eux, de tout l'espace où les flots éteignaient leurs clartés. Les derniers vols des mouettes neigeaient autour des rocs; la brise marine apportait la senteur acre des algues et le tintement rouillé d'une cloche villageoise. Vers la côte, une lumière brilla.

Et, presque aussitôt, d'autres lumières pointèrent au loin, le long de la terre que les ténèbres achevaient d'engloutir. On ne distinguait plus, sur l'immensité des flots, que leurs petites flammes blêmes et confuses, parmi le léger halo qui nimbait chacune d'elles. Seules, elles vivaient encore, avec les mugissements des vagues et l'inquiétude des naissantes étoiles.

— Encore lui, Robert! Il vient de remuer encore...

Tandis que Robert murmurait des paroles d'espérance et de tendresse, un grand rayon blanc frôla les amants d'une caresse de clarté,

s'éloigna en couvrant la mer d'un cercle fulgurant aussitôt disparu. Les terxèbres semblèrent plus profondes; puis un nouveau rayon les déchira à son tour, glissa, - s'évanouit. Les flammes blanches ne cessèrent plus d'apparaître, d'éclater et de s'enfuir.

Robert et Félicienne exaltaient leur émotion dans le spectacle tragique et grandiose. La mer montait vers eux, lentement, avec une clameur accrue; la houle s'écrasait sur les rochers battus et luisants d'écume. Et ils s'étreignaient et se taisaient, l'âme grave du mystère pressenti.

Félicienne reprit :

— Tu es heureux, Robert? C'est notre amour qui l'a créé et qui va vivre en lui. Il me semble que maintenant je suis plus à toi, mieux encore à toi. Désormais, la vie ne pourra plus rien contre nous.

— Le passé est bien effacé maintenant.

Oublions-le, pour ne songer qu'à notre amour victorieux !

Les vagues déferlantes couvrirent le mur-

mure de leurs paroles. Ils s'enlacèrent plus étroitemeixt, devant Tinfini des ténèbres, où passaieiit et repassaient sans cesse les rayons blêmes du phare tournant.

Ils se remémoraient les années douloureuses. Loi i, ainsi qu'en un confus paysage de brume, Félicienne entrevoyait un parc aux pelouses ombragées, où des paons promenaient leurs traînes aux lourdes flammes. Une façade hautaine dominait de grands tilleuls et des marronniers roses; des parfums montaient du fastueux jardin, tandis que les fauvettes et les bouvreuils brodaient les gemmes scintillantes de leurs trilles sur le bourdonnement monotone d'une usine en travail.

Tel avait été le séjour magnifique de la détresse et de l'ennui. Félicienne y avait langui, promenant à travers la splendeur hostile des choses ses regards infiniment attristés. Elle passait ainsi qu'une étrangère auprès des mas&ifs où flamboyaient les azalées ardentes, et le longdu bassin où s'ébattaient les cygnes; les floraisons odorantes la torturaient de leurs

délices, lorsqu'elle prolongeait sa morne rêverie à Tentour des acacias et des pâles clématites. La grande joie tentatrice des bêtes et des fleurs lui reprochait d'être une âme solitaire, de subir un mariage sans amour, et de ne point participer de toute sa jeunesse à la fête immense de la vie.

Puis, Robert était venu; Félicienne avait perçu en sa chair troublée la force déhcieuse et irrésistible qui pousse la sève aux rameaux d'avril, et qui gonfle les bourgeons sous la caresse des brises tiédies. Elle s'était donnée de tous ses sens et de toute sa raison.

Enfin, ils s'étaient évadés, pour se réfugier en cette île restreinte et lointaine où nul ne saurait les rejoindre jamais. Ils avaient fondé leur bonheur sur la sagesse de leur vie fervente, sur l'ardeur de leur amour, et sur leur orgueil de s'être affranchis. L'Océan, maintenant, les berçait de sa houle, et leur semblait les protéger de son enveloppement tutélaire et terrible. Ils se plaisaient à voir déferler ses vagues, et ils avaient coutume

de longer ses grèves ou de s'enlacer à l'abri de ses rocs, soit à Theure de la marée montante, soit à la nuit close, tandis qu'au loin les phares s'allumaient.

Ce soir, à travers les vols fluides des embruns, leur étreinte se faisait plus grave et plus passionnée. Félicienne venait de redire à Robert la beauté de ses doux espoirs, et l'Océan, près d'eux, chantait énormément,

Robert pressait contre lui son amante joy-euse et abandonnée. Il écarta les étoffes, afin de poser sa main sur la chair fécondée, où le germe s'animait déjà pour les bonheurs futurs. Il perçut encore les mouvements infimes, brusques et rapides comme le coup d'aile entravé d'un oiseau captif, intermittents et obstinés comme les brefs éclairs dont les phares ne se lassaient point de rayer la nuit. Chaque fois, la secousse légère se répercutait en lui-même, et semblait répondre aux pulsations de son propre cœur.

Soudain, une plainte aiguë et prolongée déchira la nuit, perçant la double rumeur du

vent et des flots. Elle cessa à peine, puis recommença interminablement. D'autres cris semblables» répondirent au loin.

Félicienne, angoissée, se dégagea de Tamoureuse étreinte. Elle dit :

— Tu entends? C'est leur chien qui hurle. Elle doit être morte maintenant.

■ — Oui, répondit Robert, elle doit être morte. Tout à l'heure, quand je suis allé la voir, elle ne souffrait plus; l'agonie l'avait déjà prise.

— Paavre petite! Ce matin, elle se plaignait si douloureusement... Je ne puis oublier ces affreux cris d'enfant : ils m'accablent et m'obsèdent.

Ils parlaient d'une fillette de quatorze ans, leur voisine, qui, par cette soirée ardeite et chargée d'amour, mourait dans une maison de pêcheurs. Elle venait naguère leur offrir chaque jour des crevettes frétillantes et des poissons nacrés, et ils l'aimaient pour sa vivacité riante et enjouée. Elle était avenante, jolie, saine et robuste. Une méningite, surve-

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