I.'II.E D'AMOUR I:î
niio au lemps de sa mibilité, la torturait depuis deux semaines.
R( bert fit un geste de découragement et d'impuissar.ce.
— Que veux-tu? On a fait tout le possible pour la sauver. La vie a parfois de ces cruautés, et le destin est inexorable.
— Les pauvres gens!
Félicienr.e se tut, songeant que Ton veillait là-bas, près d'un lit misérable où la soufîrarxce s'était apaisée. Elle eut l'impression qu'une onde d'épouvante envahissait le soir d'été. Le chien hurlait sans répit; l'angoisse de la mort passait, rôdait dans l'ombre inquiète, amplifiant sa terreur jusqu'au tremblement apeuré des étoiles.
Alors, gravement, les amants se prirent par la main. Tous deux frémissaient de discerner le mystère de la mort, qui dominait le mystère de l'amour et de la vie naissante. Et ils s'efforcèrent d'oublier même la promesse du bonheur, afin de n'y point mêler la menace du destin.
Le lendemain, Félicienne revint seule à la grève, tandis qu'y resplendissait la grâce claire du matin. Le flot mourait avec une caressante douceur; chaque vague chantait en se déroulant sur le sable, et jetait à la terre sa blanche ligne d'écume ainsi qu'une guirlande fleurie. Tout était joie et sérénité, sous le ciel lumineux où montait le soleil : les reflets et les murmures de la mer, son agitation rythmée et sa senteur de vie, le frisson des algues et l'essor balancé des goélands.
Félicienne passait parmi la fraîche brise,
et souriait de nouveau à sa destinée affranchie. Elle était heureuse. Elle percevait eu elle la vie germante que son amour avait créée, et qui puisait dans sa propre vie la force nourricière, la chair et le sang, pour Taction et la pensée futures. Elle aimait, elle se réjouissait d'avoir à chérir encore, sans distinguer la passion comblée de la tendresse nouvelle. Elle prolongeait dans son bonheur prochain la joie infinie de s'être donnée.
Toute la mer s'agitait voluptueusement, sous les feux qui enflammaient les vagues et teintaient les falaises. Félicienne croyait trouver en l'infini frémissant l'image énorme et superbe de son"^ allégresse. Pourtant, la ligne sombre du continent arrêtait au loin le champ de lumière : c'était là-bas la mêlée hostile où elle avait souffert, meurtrie par les durs préjugés des hommes. Depuis Téveil ardent de son adolescence, chaque heurt de la réalité l'avait frappée d'une plus profonde blessure. Le mariage triste qui avait surpris
ii2 LA LIBEKTE
sa jeunesse n'avait pu qu'aviver son besoin d'une vie sereine et libérée, conforme à son instinct et à l'appel impérieux de la nature; ni le luxe dont elle était entourée, ni les vaines distractions du monde n'avaient satisfait son rêve ou son désir. Mais le destin l'avait comblée, lorsqu'était venue l'heure de l'amour. Maintenant, réfugiée dans l'île du bonheur, elle regardait parfois la traînée grise de l'horizon avec un peu de trouble ir quiet, comme l'animal hors d'atteinte, affolé encore de la poursuite, scrute au large de son abri la menace persistante de la meute acharnée.
Par ce matin très doux, elle en éloignait la vision, afin de ne songer qu'à la joie attei.due; et sa rêverie anticipait sur le temps à venir* Elle entrevoyait le nouveau-né radieux, ses rires jaseurs, ses gestes maladroits et jolis; puis son imagination courait le long de l'existence intacte, s'extasiait des premiers pas incertains, devinait les premiers mots balbutiés. Elle faisait à la fois la moisson de toutes
L'ILE D'AMOUR HZ
les années dont la destinée celait encore le mystère; elle allait tour à tour de la candeur du berceau à Torgueil du triomphe; elle s'enivrait de tous les leurres et de toutes les espérances.
Soudain, la chimère qu'elle édifiait vacilla comme une flamme inquiète. Félicienne songeait qu'un jour son enfant aurait grandi : il prendrait son essor, il fuirait loin du nid trop étroit où elle avait abrité l'amour dont il allait naître. Il fuirait vers l'action, vers le tumulte, vers la ligne menaçante, là-bas. Il lui faudrait à son tour affronter la mêlée humaine; et peut-être, comme elle, à cause d'elle, souffrirait-il des préjugés et des lois.
Elle frémit, se révolta de tout son cœur aimant. Elle fit le geste qui protège et qui étreint, tendit les bras, les referma sur le cher néant de son espoir. Puis, comme elle perçut que son sein venait de tressaillir encore, elle se reprit à sourire, leva parmi la clarté un long regard triomphant et joyeux vers le miroitement infini des vagues, où des voiles
iii LA LIBERTÉ
Manches, des voiles orangées s'agitaient, frêles et légères, abandonnées au souffle du vent, sur rabîme magnifique et terrible de la mer.
Félicienne se crispa en une convulsion dernière; et, presque aussitôt, elle entendit s'élever auprès d'elle un cri plaintif, perçant, monotone, qui se prolongea, s'interrompit, monta de nouveau, plus impérieux et plus obstiné. Ce cri lui sembla résonner en chaque fibre de son corps, pénétrer sa chair lasse et endolorie. Pâle, épuisée, heureuse, elle voulut se soulever sur le lit sanglant : elle distingua une petite forme vague et contractée que Ton emportait, et dont s'échappait la plainte aiguë.
Elle crut défaillir d'émotion, et retomba,
impuissante, ne percevant plus les battements de son cœur.
La nuit s'achevait; une clarté livide attristait la lueur des lampes. Les châssis des fenêtres encadraient les pans d'un ciel indécis où s'effaçaient lentement les étoiles, tandis qu'à tout instant y fulguraient encore les blancs éclairs du phare tournant. La clameur de la pleine mer grondait sans répit, et le "1 vent du large passait par rafales, ébranlant les vitres, violentant les murailles, ou sifflant M durement aux branches du jardin.
— Robert, Robert, donne-le-moi!
Le jeune homme se pencha vers elle et la baisa longuement.
— Il est robuste et joli. Repose-toi; tu le verras tout à l'heure.
Elle l'eut enfm. Anxieuse, elle le contempla d'un regard avide, craignant de le découvrir moins beau que son rêve. Mais elle se rassura aussitôt, et le serra contre elle-même.
— Oh! Robert, il te ressemble. C'est toi, toi petit. Que je vais l'aimer!
L'enfant continuait son cri doux et obstiné, qui semblait tantôt un cliant de victoire, tantôt un suppliant appel et tantôt une faible lamentation, selon qu'il s'exaspérait ou qu'il s'apaisait pour s'élever encore. Parmi les rubans soyeux et les lingeries qu'avaient délicatement ornées pour lui les doigts maternels de Félicienne, il agitait ses membres délivrés, étirait les miniatures vivantes de ses mains. La tête fragile, grimaçante et duvetée, fixait en sa pâleur les furtifs reflets des lumières; les cils ténus bordaient d'un rayon d'or les paupières closes; le sang vif et pur courait sous l'épiderme immaculé des joues, colorait la nacre ouvragée des oreilles, l'ébauche diaphane des narines, empourprait la fleur charmante et tourmentée de la bouche, qui jetait sans cesse le même cri incertain, cri de joie impatiente ou d'effroi pressenti.
Féhcienne entourait de son bras le petit être inconscient, et son regard approché l'enveloppait comme pour pénétrer le secret de la vie naissante, pour le connaître déjà
et se hâter de l'admirer. Une sensation très douce résultait de sa lassitude endormeuse, de ses douleurs apaisées. Et un besoin nouveau Tobsédait et grandissait ep elle : se dévouer toute, se sacrifier, souffrir. Elle souhaitait confusément le sacrifice et la souffrance, afin de les lui offrir, à lui qui ne savait rien encore, et de lui en faire de la force et de la joie.
Le jour montait, et c'était maintenant l'aurore allègre et vermeille. Pourtant, malgré la venue glorieuse du soleil, une menace enflait la double clameur du vent furieux et de la mer effrénée. La violence des énergies obscures se ruait autour de la maison paisible, où le blanc désordre des heures anxieuses se fleurissait d'éclats tendres et roses.
Félicienne n'entendait point. Fervente, elle se réjouissait. Elle leva son regard du nouveauné à l'amant, et elle dit :
— Robert, je suis heureuse, et je t'aime encore mieux !
Dans le sable luisant et fauve, humide de la marée récente, les petits pieds nus laissaient leur légère empreinte. Libres, audacieux, maladroits encore, ils se hâtaient, glissaient parfois sur le tapis vaste et doux. Puis, vers Félicienne attentive, les petites mains se tendaient, implorantes, et Tenfant accourait se réfugier un instant dans les bras maternels, avant de repartir et de tenter un nouvel essor.
Chaque après-midi, Félicienne amenait son enfant sur la grande plage, moins déserte que de coutume durant les semaines bleues de
Tété. Stéphane atteignait son quinzième mois. Félicien ne et Robert avaient déjà vécu deux années ensemble, dans Tîle farouche; ils songeaient quelquefois avec mélancolie que les travaux entrepris par Robert approchaient de leur terme, et qu'un jour il leur faudrait quitter le cher refuge de leur bonheur. Nul événement n'avait dérangé leur intimité, et jamais un regret n'avait troublé la quiétude de leur amour.
Stéphane s'essayait à marcher, sous le tendre regard qui ne le quittait pas. Et Félicienne songeait :
— Mon petit! Tu as été conçu dans la joie la plus ardente et dans la plus fière liberté. Tu es l'enfant de la liberté et de la joie. C'est pour toi peut-être, pour que tu vives et que tu sois si beau, qu'une force obscure m'a poussée à conquérir l'une et l'autre. Tes yeux d'enfant s'exaltent déjà devant la clarté du soleil ou la magnificence de la mer; tu sais déjà leur sourire et leur offrir tes gestes émerveillés. Ta pensée s'éveillera bientôt : je veux
L'ILE DAMori; n
la former de mes chères ferveurs, comme j'ai formé ta chair de ma propre chair. Je t'apprendrai à te garder libre, à te réjouir de toute la beauté du monde.
Stéphane se rapprochait, insouciant. Il se baissa afin de ramasser sur le sable quelqu'un des mille jouets de nacre ou d'écaillé qu'y avait laissés le flot. Il trébucha, malhabile. Félicienne le saisit, l'enveloppa de ses bras. Pour qu'il ne pleurât point, elle baisa ses yeux bordés d'or; et elle songea encore :
— Mes yeux, mes beaux yeux hmpides, pareils à ceux de Robert, regardez-moi! Vous vous ouvrirez un jour sur la féerie des matins de printemps. Vous saurez la beauté des forêts frémissantes et des horizons clairs. Vous promènerez sur la nature et sur la vie les flammes vivantes de vos prunelles. Vous comprendrez que tout est beau à qui sait bien voir...
Puis, ses doigts déroulèrent les contours dea oreilles menues :
— Mes joyaux transparents, écoutez ! C'est pour vous que la mer chante si majestueu-
sèment... Un jour, vous entendrez ainsi monter des cités ou des jardins un appel impérieux et doux. La musique des nuits d'été vous pénétrera de son irrésistible murmure. Par vous, les grandes voix inspirées et les chères voix de tendresse résonneront jusqu'en son cœur...
Pour le contempler, en adoration, Félicienne retenait captif le petit enfant né de son amour. Elle considérait tour à tour les boucles blondes de la chevelure, les joues laiteuses, la bouche humide et tentante comme un fruit écarlate. Puis, émue, elle desserra les bras : Stéphane s'échappa, retourna au-devant de la mer dont les flots déroulaient leur fuyante broderie d'écume.
Félicienne ne se lassait pas de l'écouter, lorsqu'il balbutiait des mots futiles, insignifiants et qu'elle trouvait exquis. Elle épiait chaque manifestation nouvelle de sa connaissance accrue. Elle observait passionnément le miracle continu qu'est l'éclosion de la vie. IjCS yeux, déjà, s'étaient agrandis, comme des corolles chaque jour plus ouvertes : peu à peu,
le monde s'était révélé à leur étonnement; ils avaient perçu les objets familiers; et Félicienne leur était apparue ainsi qu'une grande image protectrice et tutélaire, une bienfaisante amie toujours présente, dont la tendresse ne cessait jamais de s'ofîrir et de se prodiguer.
L'une après l'autre, les dents avaient incrusté leurs perles aiguës dans la pulpe rose des gencives. Les gestes des petits bras s'étaient déliés, tendus à tout instant comme pour écarter des voiles, ouverts comme pour prendre possession de l'espace et de la lumière. Et maintenant, l'âme nouvelle s'éveillait...
— Josiane, voici toute notre île. Elle est bien petite, n'est-ce pas? C'est là que tient maintenant notre vie.
Félicienne montrait d'un geste Tîle encerclée par rOcéan. De la colline granitique qu'elles avaient gravie, les jeunes femmes dominaient les falaises déchiquetées avec leurs rochers battus, le vieux château en ruines, les récifs, les promontoires et les sémaphores, le champ infini des vagues. Près d'elles, le grand phare érigeait sa tour blanche parmi le vol vertigineux des oiseaux marins. C'était par un jour d'été où la terre aride semblait brûler sous
l'implacable soleil. Les champs et les dunes ne gardaient pas une herbe que n'eussent desséchée les ardeurs de juillet. Le soleil flamboyait, la mer brillait lourdement, d'un morne éclat métallique qu'une vapeur rousse éteignait au loin.
Ayant achevé ses études médicales et soutenu sa thèse de doctorat, Josiane venait passer deux mois de repos auprès de son frère et de son amie. Le petit bateau quotidien l'avait amenée la veille, comme il avait amené Félicienne trente mois plus tôt. Toutes deux faisaient 'ensemble une première excursion.
— Notre vie tient là, répéta Félicienne, et nous y sommes parfaitement heureux. Cette terre dénudée vous parait trop restreinte, n'est-ce pas, Josiane, et vous donne l'idée d'une réclusion? Mais non : bien plus minime encore, l'île serait assez vaste pour notre bonheur. Il nous suffirait de notre petite maison, de notre petit jardin, pour y vieillir ensemble et ne rien souhaiter de mieux.
— Eh bien, Félicienne, je vous avoue que
je ne Tai pas toujours espéré. Lorsque Robert a quitté son ancienne situation pour venir vous attendre ici, et lorsque vous êtes partie à votre tour pour le rejoindre, mon cœur s'est serré d'inquiétude. Je craignais qu'ici surtout, dans risolement que vous aviez désiré, vous n'éprouviez bientôt de l'ennui et des regrets. Je redoutais une déception pour chacun de vous, et j'ai été longtemps anxieuse de vos lettres, — oh! très longtemps : jusqu'à la naissance de Stéphane...
Josiane n'était plus l'adolescente candide et studieuse dont Félicienne se plaisait autre- f fois à guider les premières incertitudes. Elle était une femme maintenant, et son front se barrait d'un pli grave, que par instants une pensée creusait davantage. Félicienne, elle aussi, se révélait un peu différente de naguère : l'amour et la maternité avaient ajouté quelque grâce à sa jeune beauté; son buste s'était développé; son calme regard exprimait une sérénité profonde.
— Je n'ai jamais douté de m'habituer ici :
i;iLE D'AMOUR 157
il me suffisait d'y venir avec lui... Mais, au contraire, j'ai été surprise de m'y plaire autant. Je crois qu'il ne me serait plus possible désormais de ne pas entendre la grande voix de la mer, de ne pas la voir s'agiter, riante ou furieuse. Allons auprès d'elle, voulez-vous? Nous trouverons dans les rochers de l'ombre et un peu de brise...
Félicienne guidait Josiane à travers les sentiers, dont la trace disparaissait peu à peu à l'approche de la côte sauvage. Cette partie de l'île était presque déserte. Çà et là, quelques femmes ilaises, coiffées de leur simple bonnet de toile cintrée, travaillaient une terre pauvre durant que les hommes péchaient au large.
— Mais, Josiane, dites-moi toute votre pensée, reprit Félicienne. Vous avez cru que je me soumettrais avec peine à de nouveaux assujettissements, que je supporterais mal un nouveau lien, parce qu'autrefois j'avais le désir de la liberté totale, et que je me révoltais
contre toute domination? Et vous ne me
jugiez pas faite pour ma vie calme d'aujourd'hui?
— Oh! ce n'est pas tout à fait cela. Je savais trop bien que vous êtes toute sagesse et toute raison. Seulement, je songeais que vous alliez être privée de ce dont vous aimiez à vous entourer; que votre indépendance de pensée aurait à souffrir d'une vie commune de tous les instants ; enfin, que vous ne trouveriez pas ici cette liberté morale que vous placiez au-dessous de tout.
— Bien souvent, en effet, il m'est arrivé d'opposer l'heure présente à l'époque que je me souviens à peine d'avoir vécue. Que c'est loin déjà! Je ne parviens presque plus à me remémorer le caractère des gens et l'aspect des choses qui m'environnaient. Mon luxé d'alors, les parcs spacieux, mes livres mêmes, tout cela me paraît incertain et chimérique. Parfois, j'ai été un peu troublée de songer qu'en ce temps de détresse et de souffrance, j'agissais à ma guise, je voyageais selon mai fantaisie, je disposais de tout mon temps.
Aujourd'hui, je vis sur cette petite terre que rOcéan étreint de toutes parts. Dans ma modeste maison comme à travers Tîle étroite, mes actes sont soumis à des contingences inévitables. Soucieuse de n'être jamais séparée de Robert, je ne désire ni m'éloigner, ni m'isoler; et la surveillance de mon petit Stéphane m'impose une assiduité à laquelle je n'aurais pas pu me soumettre jadis. Rien ne m'appartient plus en propre, pas même ma pensée. Pourtant, c'était ma vie ancienne qui me pesait ainsi qu'un esclavage, et c'est ma vie active et disciplinée d'aujourd'hui qui me donne vraiment la joie et le sentiment de la liberté. Oh! le beau mot magique garde pour moi tout son prestige; mais que sa signification est fuyante et incertaine! Je m'estime libre dans ma douce servitude, parce que c'est librement et ardemment que je l'ai acceptée.
— Hélas! C'est notre commune faiblesse, à nous toutes. Notre désir d'indépendance est asservi à notre besoin d'aimer.
Elles étaient arrivées tout près de la mer. Elles contournèrent la falaise abrupte, et s'en vinrent chercher un peu d'ombre parmi les monstrueux rochers que violentaient les vagues. Des gerbes d'eau écumeuse s'écrasaient jusqu'à leurs cimes et s'éparpillaient en une énorme clameur, projetant des myriades de gouttelettes endiamantées de soleil. Josiane regardait, fascinée par le prodigieux spectacle, dont l'immensité surpassait son imagination et son attente.
— Vous ne connaissiez pas cette mer exaspérée? lui dit Félicienne. Moi non plus, je ne la connaissais pas avant de venir ici. Elle m'a d'abord terrifiée; j'osais à peine m'ap* procher de son déchaînement. Près d'elle, je me sentais intimidée, et craintive comme une enfant. Mais, bientôt, elle m'a captivée. Je puis dire que la mer est devenue pour moi une compagne nécessaire; rien ne m'intéresse autant que cette vie géante, jamais défaillante ni lassée. Et je l'aime surtout parce qu'elle nous sépare du monde et qu'elle isole notre
refuge : elle est le rempart de mon tranquille bonheur.
— Oui, vous êtes heureuse, Félicienne... Je voudrais pouvoir tracer ma destinée à l'exemple de la vôtre.
Félicienne remarqua Tintonation subitement attristée de Josiane. Elle se tourna vers la jeune fille, et elle surprit son regard soucieux, perdu vers Thorizon marin.
— A Texemple de la mienne, dites-vous?
Vous savez pourtant combien mon expérience a été douloureuse. Vous ne subirez pas, vous, une pareille épreuve. Vous êtes armée comme je ne Tétais pas à votre âge : aussi, votre destinée s'ouvre droite et sûre.
— Nous ne sommes jamais armées, murmura Josiane, et ni notre force, ni notre science, ni notre raison n'ont d'empire sur notre destin. Notre pire folie est de le croire parfois. Nous ne devons de bonheur durable qu'au hasard, et notre route reste toujours mystérieuse.
— 0 Josiane, c'est vous, vous, qui parlez ainsi! Mais votre nature même dément vos
paroles. Auriez-vous perdu votre belle confiance, qui me plaisait tant? Aucune déception ne vous a pourtant atteinte...
— Ce n'est pas de moi qu'iL s'agit. Mais, depuis nos entretiens de TAudonnière, j'ai grandi, j'ai observé, et j'ai vu trop d'infortunes morales que rien ne justifiait. Je me demande parfois si, tout préjugé mis à part, ce n'était pas Régine de Terles qui avait raison.
Stupéfaite, Félicienne observait Josiane.
Elle la vit rougir tout à coup, confuse d'avoir laissé deviner qu'elle avait un secret. ^
— A propos, reprit vivement la jeune fille, je ne vous ai pas dit que j'ai revu votre amie Régine? Il y a de cela quelques semaines. Elle est venue me trouver pour me demander quelques conseils au sujet de sa santé.
— Vraiment, Régine? Elle était donc souffrante ?
— Non. Un peu fatiguée seulement...
Là encore, Félicienne discerna une réticence. Josiane n'avait parlé de Régine que pour ne plus parler d'elle-même : et aussitôt «i
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elle se troublait une seconde fois, avec une gêne plus marquée.
Discrètement, Félicienne détourna la conversation. Elle s'efforça d'intéresser Josiane aux légendes immémoriales qui se rapportaient à rile sauvage. Elle lui montra tour à tour chacune des particularités de la côte : le petit port de la Meule serti entre ses roches bronzées, le bloc monstrueux de la Pierre-Tremblante, le château ruiné, la baie des Vieilles, dont le contour s'évaporait dans Tair brûlant, enfin la pointe des Corbeaux, avancée dans la pleine mer ainsi qu'un éperon géant.
Mais le silence retombait sans cesse. Josiane répondait distraitement : puis, elle paraissait s'abstraire en un rêve intérieur, inquiet et obsédant. Enfin, Félicienne lui prit la main, avec une tendre sollicitude de sœur aînée.
— Écoutez-moi : vous vous rappelez avec quelle franchise je me suis autrefois confiée à vous. Je voudrais qu'à votre tour vous me disiez votre peine, si vous en avez quelqu'une. Pourquoi êtes-vous si triste depuis un moment?
La jeune fille hésita longtemps, partagée entre le désir d'épancher son âme et la crainte d'aviver son mystérieux souci. Puis, elle se ressaisit tout à fait : i
— Non, je n'ai aucun motif d'être peinée. Peut-être quelque préoccupation relative à la direction de mon avenir prochain... C'est tout, je vous assure.
— Tant mieux, si mon appréhension est; sans objet. Car tout ce qui pourrait voubj atteindre me blesserait moi-même. Vous auriez tort de rien me cacher.
Josiane eut alors un pauvre sourire triste,| qui mentait :
— Je vous remercie beaucoup; mais, vrai] ment, je n'ai rien. Pourtant, je vous en prie] ne parlez jamais à Robert des doutes que voi avez eus pour moi. Ce serait l'inquiéter vain. Gardez-vous de l'inquiéter, puisqu* n'est pas au monde de bonheur plus granij que le vôtre!
— Félicienne, que j'aime votre petit Stéphane! dit Josiane en attirant à elle la tête blonde. Il est adorable. Je vous assure que j'aurais beaucoup de peine à m'éloigner de lui et de vous, si je n'espérais vous revoir
souvent tous trois. Regardez : je suis ici depuis quelques jours à peine, et déjà il semble me connaître...
En effet, à force de douceur enjouée, Josiane avait acquis la confiance de l'enfant. Il interrompait sans cesse ses jeux pour revenir vers elle. Tantôt il s'efforçait de monter sur ses genoux ; tantôt il déposait sur sa jupe les jouets
166 LA LIBKRTÉ
OU les menus objets qu'il découvrait autourdelui.
Félicienne répondit :
— C'est vrai, il ne se plaît plus qu'auprès de vous. Je suis contente qu'il vous aime. '^
— Vous me l'amènerez, n'est-ce pas?
— A Paris? Oh! non. Je n'y retournerai jamais; ou seulement bien plus tard, avec des cheveux blancs. Paris, le Paris de mon enfance et de ma jeunesse, est pour moi plein de souvenirs qui me seraient trop cruels.
— Pourtant, les travaux de Robert approchent de leur terme. Quand ils seront achevés, vous ne prolongerez pas ici votre intimité solitaire?
— Hélas! J'y songe avec effroi. A la fin de l'année prochaine, il nOus faudra en effet fuir notre retraite heureuse. Où irons-nous? Je ne le sais. Peut-être au delà de cet Océan, vers les colonies ou l'Argentine, dans quelque pays neuf où nous continuerons notre vie libre et oubliée.
— Et vous emmènerez avec vous cet enfant, si loin!
i;il.K D'AMOrU 107
— Certes I
— Je comprends mal votre désir de vous éloigner encore, de cacher votre vie, puisque vous êtes aujourd'hui tout à fait libre, aussi libre que Robert. L'exil est-il donc nécessaire à votre bonheur? Pourquoi vous refuser à prendre votre place dans le monde, comme si vous aviez à vous reprocher rien dont il pût vous tenir rigueur. Même, ne craignez-vous pas, Félicienne, que votre obstination ne soit un jour préjudiciable aux intérêts de ce cher petit? Je sais que vous avez exigé de Robert qu'il ne vous parlât jamais de régulariser votre union, et je sais aussi, — hier, il me l'a avoué, — que c'est là son seul chagrin. Vraiment, je ne vous comprends pas. Vous réservez peut-être à Stéphane des amertumes qu'il ne tient qu'à vous de lui éviter. Quel obstacle voyez-vous donc encore à votre mariage, sinon à votre retour à Paris?
Félicienne sourit douloureusement :
— Vous aussi, Josiane! Eh bien, non, il n'y a aucune impossibilité à ce que je recom-
mence, dans des conditions plus heureuses, l'aventure dont j'ai gardé tant de tristesse. Un jugement de divorce a été rendu contre moi : je suis donc, de toutes manières, absolument dégagée. Mais les circonstances ont fait de moi l'ennemie des conventions et des règles. J'ai beaucoup médité pour discerner mon devoir nouveau. Je crois le connaître, et je n'y faillirai point. Toute mon existence, tous mes instants, je les consacrerai à Robert d'abord, à Stéphane ensuite. Que peut-on me demander de plus? La loi commune m'a trop durement meurtrie : je veux désormais rester en dehors d'elle. Stéphane grandira de même, selon les libres lois de la nature. Nous seuls ferons son éducation. Je lui apprendrai à juger le monde de haut, et de loin. Il discernera à son tour où sont vraiment le bien et le mal. Il saura nous juger et nous comprendre; il ne rougira pas d'être né de notre bel amour. Gomme son indépendance même, Félicienne défendait orgueilleusement son insoumission. Elle comprenait d'ailleurs, et ne disait point,
i;iI.K D'AMOUR 169
qu'on refusant à son union toute consécration légale, elle refusait pour elle-même une garantie et une sauvegarde : il lui était plus doux de ne mettre sa confiance qu'en la seule tendresse de Robert. Se donnant tout entière, elle voulait que cette joie fût aussi un sacrifice; et elle n'acceptait rien en retour, pas même l'assurance des lendemains.
— Pourtant, si le souvenir de votre intransigeance devait un jour peser trop lourdement >îur sa destinée...
— Non. Je l'armerai de sagesse et de fierté, pour qu'en toutes circonstances il soit le plus fort. Je veux qu'il reste en dehors de certains courants d'idées, qu'il se tienne au-dessus de certains jugements, afin qu'il soit vraiment libre et qu'il garde sa droiture. Ainsi, nulle malveillance ne saura jamais l'atteindre; et soyez sûre, ma chère Josiane, qu'il ne me blâmera pas.
Ce matin-là, toute 'la pure lumière de l'été se multipliait autour de la blanche maison. La fenêtre ouverte n'encadrait que de l'azur :
rOcéan sans ride, le ciel sans nuage, l'insaisissable ligne d'horizon où ils se confondaient Tun et Tautre. La brise promenait un peu de fraîcheur, avec la forte senteur marine.
— Voulez-vous, demanda Félicienne, que nous allions au-devant de Robert? Nous suivrons le rentier de la côte. Il n'y aura jamais de matinée plus belle.
Josiane vint s'accouder à la balustrade du balcon.
— Je veux bien, dit-elle après une hésitation.
Puis, elle se reprit aussitôt :
— Ne préférez-vous pas attendre le pas sage du facteur? Il ne tardera pas, sans doute.
— Gomme il vous plaira. D'ordinaire, nous ne songeons guère au courrier, car il ne nous apporte jamais d'imprévu. Nous n'avons gardé aucune relation. Nous ne recevons rien, sauf quelques journaux ou revues, la correspondance de service de Robert, et vos lettres trop rares. Mais attendons-le : il viendra d'un instant à l'autre.
L'ILK D'AMOUR 171
Josiane guettait, penchée sur la barre d'appui. Son attitude frappa Félicienne. La veille, déjà, elle s'était informée de Theure de la distribution, et elle avait attendu avec la même impatience; puis, elle avait mal dissimulé sa déception. Elle avait donc un secret ?
Enfin, l'homme apparut au détour de la route. Il entra dans une maison, puis dans une autre...
— Allons à sa rencontre, proposa la jeune fille.
Elle descendit hâtivement, devançant Félicienne. Quand elle l'eut rejoint, le facteur ouvrit sa boîte, tria quelques papiers, tendit un journal et une enveloppe à l'adresse de Robert.
— C'est tout? Vous êtes sûr? Vous n'avez rien pour moi : mademoiselle Josiane Sizeran?
— Non, mademoiselle. Je n'ai rien.
Les pas lourds s'éloignèrent, martelant le chemin. Josiane demeura immobile, étourdie.
comme si, abandonnée, elle n'eût su où se diriger. Félicienne survint :
— Vous attendiez des lettres?
— Oui, une amie devait m'écrire, pour une affaire urgente. Elle a peut-être oublié mon adresse.
Josiane mentait maladroitement. Mais Félicienne vit qu'elle était pâle, que ses lèvres se pinçaient nerveusement, et que ses paupières battaient à petits coups rapides. Elle eut rintuition de quelque irrémédiable détresse.
Le soleil avait atteint la ligne extrême de rOcéan, et il s'engloutissait peu à peu, empourprant la chevauchée des vagues. Le ciel, la mer et Tîle rougeoyèrent ensemble. Une énorme mélancolie tombait avec les reflets ardents. J
Assise auprès de Félicienne, Josiane prolongeait, devant Técarlate infini, sa contemplation silencieuse et distraite. Tout à coup, elle couvrit son visage de ses mains, et les sanglots longtemps réprimés éclatèrent. Des larmes pressées coulèrent, coulèrent; elles baignèrent les joues, puis tachèrent le blanc corsage de leurs légères traces mouillées. ' ">
— ' Josiane! majpetite Josiane!
Félicienne, émue, étreignit la jeune fille.
• — Josiane... Vous avez un grand chagrin... Vous savez combien je vous aime; dites-moi tout. Je pourrai vous conseiller, peut-être? J'ai deviné, du jour même de votre arrivée, que vous portiez en vous quelque mystérieuse souffrance. Je voudrais tant vous aider à la surmonter, ou à l'oublier!
Josiane, cette fois, ne repoussa pas Tassistance qui s'offrait :
— Oui, j'ai une grande peine; une peine telle que vous n'en avez jamais éprouvée : car, si vous avez autrefois souffert d'être mécomprise, du moins n'avez-vous jamais été abandonnée ou trahie. Moi, je suis blessée pour toujours. Vous voulez que je vous raconte cela? A quoi bon... C'est lamentable, et pourtant si banal...
— J'ai une expérience que vous n'avez pas acquise encore : peut-être pourrai-je vous guider.
Josiane releva ses yeux aux paupières
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meurtries. Le vent marin, qui soufflait avec une force intermittente, avait désordonné sa coiffure. Son visage navré s'abîmait sous les pleurs. Elle gardait ainsi une pauvre grâce lamentable et charmante. Rouge de confusion parmi les pourpres du crépuscule, elle ne trouvait point de paroles pour épancher sa détresse.
— Une peine qui ne guérira pas, repritelle. Je préfère que vous n'ignoriez rien de moi, vous qui ne m'avez rien caché de vos sentiments ni de vos actions. Mon histoire, d'ailleurs, tient en quelques mots : je ne suis plus la jeune fille ingénue et avertie à la fois que vous avez connue et que vous pensiez retrouver. J'ai aimé, j'ai aimé jusqu'à me donner tout entière, comme vous; et pour toute ma vie, comme vous. Mon bonheur me semblait éternel. Et maintenant, le voile tombe de mes yeux. Je comprends que je ne suis plus aimée. Je suis délaissée, oubliée peutêtre. Oh! Félicienne, c'est affreux, cela. J'aimais si profondément! Je croyais ma vie fixée
pour toujours, ainsi qu'est la vôtre: et je m'aperçois qu'au contraire je suis toute seule pour toujours. Car je n'oublierai pas, moi...
Félicienne, consternée et violemment émue, attira Josiane et l'embrassa longtemps. Devant une telle infortune, elle se sentait confuse, gênée de son triomphant bonheur.
— Vous vous trompez peut-être. Ne souf, frez-vous pas d'un malentendu que le temps dissipera bientôt?
— Non. Trop longtemps j'ai voulu le croire...
Alors, dans la tristesse du soir, il y eut entre les deux femmes un long silence désespéré. Josiane, la tête appuyée sur sa main, regardait fixement la mer mouvante; elle revivait à la fois toutes les heures de son aventure, toutes les ferveurs, toutes les tendresses éperdues, tous les rêves d'avenir, jusqu'au naufrage.
— Écoutez-moi, reprit-elle : vous saurez tout! Vous vous rappelez les quelques semaines que j'ai passées à l'Audonnière avec
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vous et Régine de Terles, à Tépoque où vous m'avez appris votre liaison et vos projets de départ, voici bientôt trois ans. Toutes nos conversations d'alors exaltaient la liberté, qui vous attirait et qui a couronné vos vœux. Vous m'avez convertie bien vite à votre idéal... D'ailleurs, j'étais si disposée à vous croire, de tout mon cœur, et à admirer tout ce que vous pouviez dire! Revenue à Paris, je me suis aussitôt persuadée que je ne devais pas non plus connaître de vaine contrainte. Je me sentais forte de ma culture scientifique, de mon indépendance d'idées, de ma fierté et de ma droiture. J'estimais qu'aucune morale convenue ne pouvait prévaloir contre ma raison ni contre ma conscience, et qu'aucune considération de cet ordre ne devait peser sur la libre expansion de mes sentiments. Une année se passa. Puis, un jour, j'ai rencontré chez des amis communs celui que mon cœur attendait. Oh! Félicienne, comme cette aventure me sembla merveilleuse, tant que j'en ai subi l'exaltation, et comme elle me
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paraît ordinaire et triste, quand j'y songe aujourd'hui, et surtout maintenant que j'entreprends de vous la raconter! Pendant des mois, j'ai pris plaisir à causer avec lui, chaque fois que les circonstances nous réunissaient. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes préférences, les mêmes aversions. Puis, je me suis aperçue que sa présence me causait une joie très vive, et que j'éprouvais de la tristesse quand j'avais espéré le voir et qu'il ne venait pas. Dans cette camaraderie, il fut toujours d'une réserve absolue et d'une parfaite correction. Il me reconduisait, le soir, jusqu'à ma porte. A la bibliothèque Sainte-Geneviève, nous travaillions l'un auprès de l'autre, encore que nos recherches fussent bien différentes; je préparais ma thèse, il étudiait les sciences politiques. Je ne me rappelle pas avoir été surprise lorsqu'il m'a laissé comprendre qu'il m'aimait; et je n'ai pas songé à lui cacher que moi-même je l'aimais profondément. D'ailleurs, n'allez pas croire qu'il m'ait leurrée : il a toujours été sincère. Il l'est probablement
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encore aujourd'hui, en jugeant que sa vie l'appelle ailleurs, et que notre liaison ne doit pas survivre à la passion qui la provoqua. Il ne comprend pas que cela ait plus de gravité pour moi que pour lui, et que je reste blessée tandis qu'il ne se souvient plus. Il est inconstant, sans cruauté réfléchie.
Josiane interrompit sa confession, comme pour retrouver dans son souvenir l'émotion des heures ferventes. Elle regardait la mer miroitante et rosée, où voguaient vers le port les voiles des bateaux pêcheurs. Et les deux femmes s'épouvantaient secrètement du néant de leur force et de leur foi. Elles se sentaient désarmées en face de la fortune contraire.
— Avant de devenir des amants, nous nous sommes longtemps traités en amoureux sages, n'attendant que de l'avenir la réalisation de leur joie... Il n'y avait aucune arrière-pensée dans ses prévenances ni dans sa tendresse dévouée. Pour déterminer l'irrésistible élan qui nous jeta aux bras l'un de l'autre, qu'a-t-il fallu? Un concours de circonstances impré-
vues; une explosion de sentiments exaspérés chez moi par une angoisse folle, chez lui par la victoire de la nature sur la mort. Voici : un jour, il ne vint point à Tendroit où nous devions nous retrouver; il n'y vint point le lendemain, ni le jour suivant. Oh! quelles furent mes inquiétudes, puis ma stupeur quaad j'appris qu'il était très malade d'une fièvre typhoïde, et qu'on Tavait transporté dans une maison de santé, à Neuilly ! J'allai chaque jour, plusieurs fois même, prendre de ses nouvelles. Elles furent de plus en plus mauvaises, puis Tespoir renaquit. Sa famille Temmena à la campagne durant sa convalescence. Alors, nous nous écrivîmes, et quelles lettres! J'étais si contente de le savoir sauvé... Je sais les siennes par cœur, à force de les avoir relues.
« Enfm, il revint, guéri. Je l'attendais sur le quai de la gare, et, pour la première fois, nous nous sommes étreints passionnément. Je l'ai accompagné chez lui, sans croire qu'il m'eût été possible de ne pas le faire : après les émotions par lesquelles nous venions de
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passer, nous étions tacitement promis Tun à l'autre... Et je me suis donnée avec tant de bonheur!
« Puis... vous vous rappelez, Félicienne, que je vous ai envoyé mon adresse à Montmorency, pour les vacances de Tarî dernier. J'y étais avec lui. A la rentrée, j'ai repris, seule, ma chambre d'étudiante, dans ma pension de famille de la rue d'Assas; mais, chaque soir, je le rejoignais chez lui, et j'y restais quelques heures.
« Maintenant, voici la fin de l'aventure. • Mon ami a réussi au concours des Affaires étrangères. Il a été nommé attaché d'ambassade à Constantinople. Nous nous sommes séparés avec bien des larmes. Je pressentais cependant que sa passion était déjà moins vive, et que, loin de moi, il allait se détacher peu à peu. En effet, ses lettres ne m'ont plus témoigné que de l'amitié; elles ont cessé de faire allusion à une réunion plus ou moins prochaine. Je crois savoir qu'il fera
bientôt le mariage très brillant qui convient
à sa carrière diplomatique. J'attendais pourtant, ces derniers jours, un mot de lui, parce que c'était notre anniversaire. Ce mot de souvenir n'est pas venu... Voilà toute mon histoire, Félicienne. Et c'est parce que cet anniversaire se passa si tristement pour moi que vous avez curpris mon chagrin.
(c Je vous ai tout dit. J'ai révélé à vous seul»' le secret de ma douleur. Vous savez du moins pourquoi ma vie s'écoulera désormais dans l'austérité et dans la solitude : il n'y a plus de place en mon cœur que pour de graves amitiés.
— Ne croyez pas cela, mon amie. Un autre viendra, qui vous comprendra mieux et vous aimera vraiment.
— Jamais. Rien ne s'élèvera sur la ruine de mon seul amour. J'ai tout donné de moimême : il ne me reste rien que je puisse offrir encore. Autrefois, vous vantiez ma sagesse précoce; il me semble qu'aujourd'hui mon âme et ma sagesse sont celles d'une vieille femme, qui^a aimé, qui a souffert, et qui sa
•uvient. Oh! Félicienne, j'ai moissonné d*im <i'Lil coup tout le bonheur de ma vie; mais que j'ai été heureuse! Je ne regrette rien de mon sicrificp. Plus tard, je trouverai peut-être un apaisement dans l'évocation de mes brèves joies...
Elle ébaucha un sourire résigné, qui soudain se déforma en un sanglot.
Durant le repas du soir, Josiane put se dominer au point de paraître rieuse. Puis, pour fuir la clarté révélatrice de la lampe et aussi pour s'étourdir au bruit tumultueux des flots, elle s'avança sur le balcon. Félicienne , Ty suivit, tandis que Robert restait en ar- ' rière d'elles. |
— Je vous en prie, murmura Josiane, que mon frère ne se doute jamais de mes décep- | tions. Je ne veux ni qu'il me blâme, ni qu'il 1 me plaigne; car j'ai agi en toute liberté, et, ; s'il m'était possible de recommencer ma jeu- > nesse, je ne la conduirais pas différemment, l
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Surtout, je ne veux pas qu'il se reproche à luimême de m'avoir laissée seule à Paris, et de m*avoir donné mon indépendance totale en s'éloignant avec vous.
Les rayons fulgurants du phare s'enfuyaient et se poursuivaient sur le champ obscur de la mer; leur illumination brutale et rapide, toujours éclatante et toujours évanouie, animait immensément les ténèbres. Les blanches gerbes de feu fouettaient Fespace comme les vagues déferlantes fouettaient les grèves; l'éclair et la clameur se répétaient sans cesse, a.i même rythme régulier et formidable.
Soudain, d'une villa prochaine, une musique
inattendue prit essor dans la nuit. Un violon
préluda; puis une voix de femme, pure,
ardente, souple, magnifique, s'éleva à son tour.
La plainte de l'archet et le chant de l'inconnue
bondissaient ensemble, se liaient l'une à
l'autre, s'exaspéraient et s'atténuaient en une
pareille modulation, comme la volupté ou la
douleur commune de deux âmes réunies.
— Qu'elle chante bien! dit Félicienne. Elle
IHfi LA LIBEKTE
et lui sont un couple de jeunes Allema,nds, installés ici pour la saison. Ils font beaucoup de musique. Elle chante en allemand. Écoutez : vous reconnaissez les Amours de Poète de Schumann?
La langue étrangère rendait un peu mystérieuses les notes qui parvenaient, tantôt couvertes par le bruit des vagues et tantôt voilées par le murmure du vent. Mais Télégie dominatrice surmontait la vaste rumeur, et son envolée déchirait la nuit. Les éléments ne semblaient mugir que pour donner à la double mélodie un grandiose accompagnement; la belle voix montait comme une invocation religieuse dans un tumulte déchaîné.
Félicienne et Josiane, muettes, frémissaient de sentir passer autour d'elles le chant désespéré. Elles écoutaient les vers d'Henri Heine sans en saisir la signification verbale ; mais elles en subissaient d'autant mieux la suggestion et l'enthousiasme. Et chacune, accablée d'émotion, s'extasia dans le rêve que naguère elle avait chéri. Chacune ressuscita en cet instant
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son rêve suprême d'amour altier, de liberté, d'affranchissement hors des lois communes et des contingences serviles, comme si Tune ne Tavait pas épuisé dans la réalisation d'uji immuable bonheur, et comme si l'autre ne l'avait pas vu s'évanouir à l'heure même où •'He croyait l'atteindre...
La mélodie semblait emplir l'espace et la nuit, jusqu'à l'infmi de la mer, jusqu'à l'infini des étoiles. Elle dispersait dans les ténèbres le mirage d'une inaccessible beauté. Les deux femmes éprouvaient le sentiment confus que cette illusion surpassait même l'amour et la douleur, et que c'était vers une illusion pareille qu'elles avaient tendu les bras.
Enfin, le grondement intermittent des flots se prolongea seul, grave ainsi qu'une lamentation funèbre : la voix charmeuse s'était tue, en un grand cri douloureux et doux. Et la suggestion de Félicienne et de Josiane se dissipa à son tour.
— C'était trop beau, dit Josiane; et maintenant je souffre davantage de retomber dans
la réalité de ma détresse. Voyez-vous, chère amie, notre effort vers la liberté n'est que cela : un chant éperdu qui nous grise un instant, avant que l'on ne se retrouve toute désemparée dans la nuit.
— Un chant éperdu, vous dites bien, Josiane... un chant éperdu qui nous transporte et qui cesse tôt ou tard. Mais il nous exalte, et il nous prête l'énergie nécessaire pour réaliser notre vie. C'est pourquoi vous n'êtes pas vaincue : on ne saurait l'être quand on a osé agir et se libérer. I\Iême si l'amour vous a trahie, vous demeurez plus libre et plus forte. Ce n'est jamais en vain que le chaut sacré a vibré dans nos âmes.
— Peut-être... Peut-être, un jour, la blessure étant cicatrisée, serai-je en effet mûrie et fortifiée par l'épreuve. Je le souhaite et je l'espère. Mais la trompeuse illusion était si belle, si belle, que mes yeux émerveillés ne se résigneront jamais à ne plus l'entrevoir...
Elle se demandait pourtant si, plutôt que d'être forte et abandonnée, elle n'eût pas pré-
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féré so siMilir faible et tendrement soutenue* Ce soir, parmi les clameurs brutales de la mer, elle eût volontiers abdiqué toute force et toute raison, plutôt que de subir la menace désolante de la solitude. Elle tremblait de n'apercevoir que ténèbres autour de son destin. Triste, craintive, elle appuya son bras à celui de Félicienne, comme pour implorer quelque protection de celle que Tamour n'avait point déçue.^
jAlors, l'appel du violon, puis le chant lumineux resplendirent de nouveau. La voix de l'inconnue se ranima, langoureuse, pâmée, dispersant les mystérieux accents étrangers ainsi que des feux aux éclats colorés et changeants. Et il y eut une furtive clarté dans la désespérance de Josiane, comme il y avait des lueurs mouvantes dans la nuit de la mer.
Josiane séjourna dans l'île jusqu'à la miseptembre. Auprès de Félicienne, elle calma peu à peu sa peine amoureuse : l'obsession du passé lui causait encore une blessure aiguë; mais elle sut du moins dissimuler toute tristesse, retrouver la vivacité de son esprit, et enclore sa douleur au secret de son âme.
Elle sortait chaque jour avec Félicienne. Tantôt elles emmenaient sur la plage le petit Stéphane, et elles se plaisaient à suivre ses ébats et ses jeux; tantôt elles allaient visiter le chantier des travaux que dirigeait Robert;
tantôt elles parcouraient ensemble les falaises abruptes de la côte sauvage.
Dans Tardeur liu plein été, Tile trouvait l'aspect qui convenait le mieux à sa nature aride. La petite cité de Port-Joinville, toute blanche au milieu des coteaux brûlés, couronnée de chênes-verts au feuillage rigide et luisant, semblait un village arabe avancé au seuil du désert. Elle ne s'animait guère qu'au retour des pécheurs, ou à l'arrivée quotidienne du bateau : alors, les quais s'emplissaient d'une foule turl)ulente, qui bientôt se dispersait peu à peu; puis, le silence reprenait parmi la dure clarté, troublé seulement par le grondement sourd du flot ou par le clapotis des vagues contre les pierres des jetées.
Habituée au tumulte de Paris et à la verte fécondité des campagnes, Josiane s'adaptait avec quelque peine à cette grande solitude silencieuse, qui eût été de la désolation sans le mirage éternel et diapré de la mer. Elle n'avait pas, comme Félicienne et comme Robert, à y abriter jalousement une passion rebelle aux
contraintes sociales; sa tristesse et sa rancœur lui paraissaient s'aggraver de toute la brutalité mystérieuse dont les éléments Tenvironnaient. Où les amants trouvaient une protection, elle découvrait une menace : et elle éprouvait un sentiment confus de nostalgie lorsqu'elle apercevait à Fhorizori: la ligne incertaine de la côte.
Elle s'attachait au petit Stéphane. Elle se réjouissait de la confiance que lui témoignait l'enfant. Elle aimait le renverser sur ses genoux, pour chercher dans les yeux candides le mystère de la pensée naissante, ou lui prodiguer des caresses pour faire éclore sur les petites lèvres du rire et de la joie. Elle reportait ainsi, dans cette tendresse quasi maternelle, un peu de la grande passion trahie qui agonisait en son cœur.
Et les journées estivales s'écoulèrent, pareilles et tranquilles. Josiane cessa d'être anxieuse, à l'heure où le facteur approchait de la maison d'amour. Bientôt, elle souhaita de reprendre sa vie laborieuse, sinon sa vie
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sentimentale qu'elle jugeait à jamais close. Elle pcrivit à Tun de ses maîtres de la Faculté, ancien ami de son père, qui l'avait toujours entourée d'une sollicitude affectueuse, pour lui rappeler un projet ébauché alors qu'elle achevait ses études. La réponse fut prompte, et telle que;, la jeune fille l'attendait : Josiane était attachée, en qualité de doctoresse, à un établissement de gynécologie et de convalescence nouvellement organisé aux environs de Versailles. Elle se reprit à considérer l'avenir. Elle pencha de nouveau son visage sur des livres.
Elle dit un soir à Félicienne :
— Je vais me remettre à la tâche... Je suis impatiente de travailler sans répit. C'est ainsi seulement que j'oublierai le passé et que je pourrai trouver de nouveau une valeur à la vie. La science sera ma seule foi et mon seul amour. C'est d'ailleurs une si belle science que la nôtre, avec son double attrait de guérir et de comprendre! Lutter, vaincre... lutter contre la souffrance et contre la mort; vaincre
la nature, en lui arrachant ses secrets, ses mystères, tout ce que nous ignorons encore d'elle. Tenez, Félicienne, j'ai réfléchi depuis quelques jours : eh bien, la liberté que nous avons si ardemment poursuivie et que, pour ma part, je n'ai pas su atteindre, je crois que c'est dans mon travail que je vais la découvrir. L'étude de la biologie est peut-être la souveraine libératrice. Nous lui devrons un jour la véritable connaissance de nous-mêmes. Oui, il y a là tout un champ d'études qui m'attire et me passionne. Écoutez, chère amie : je suis aujourd'hui tentée de croire que tout est pour le* mieux dans ma vie, et que ma triste aventure aura été un bienfait. Je suis désormais affranchie de l'amour, auquel je devais tôt ou tard payer mon tribut. Au prix de ces quelques mois d'ivresse, de désillusion et de désarroi, je pourrai enfin m'adonner tout entière aux recherches dont j'espère tant de satisfaction. Là est ma voie. Un amour durable m'en eût peut-être détournée.
— Ainsi, vous partez tout à fait guérie?
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— Pas encore. Mais je le serai dès que mou existence nouvelle aura commencé, et que je serai toute à mon nouvel amour...
Octobre déclina. Les dernières ardeurs du soleil s'épuisèrent et défaillirent; il survint, presque sans transition, un automne désespérément mélancolique. Les chênes-verts et les pins se tordirent au vent plus âpre ; mais leurs rameaux ne se dorèrent pas, et ils ne dispersèrent point de feuilles mortes, comme les arbres des forêts continentales. L'Océan mugit avec plus de violence, une brume opaque s'abaissa sur l'immensité des flots.
On ne distingua bientôt ni les côtes lointaines, ni la mouvante étendue. Les soirs
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n'euivnt plus d'étoiles, le soleil n'eut plus de rayons. Le même voile enveloppa les maisons blanches, les rocs tragiques et les barques tourmentées.
Félicienne délaissa les chemins boueux et les plages fouettées par la bise; elle ne quitta plus sa demeure, et elle aima la saison terne qui mettait autour de sa vie un surcroît de paisible solitude. Lorsque Robert s'éloignait, elle restait au coin de Tâtre, avec le petit enfant dont l'incessant babillage faisait sa plus grande joie. Il n'y avait alors dans la maison que deux servantes ilaises, silencieuses, discrètes et dévouées. Rien ne troublait ses longues méditations, que rythmait sourdement la rumeur éternelle et monotone.
Toute exaltation était tombée en £on âme, comme toute agitation autour de sa vie. Dégagée de la mêlée humaine, elle oubliait le dur combat des intérêts, la cruauté des préjugés ennemis, la lutte inexorable des croyances; elle ne se souvenait plus d'avoir été meurtrie ni de s'être révoltée. Son instinct,
son rêve, sa rébellion, ses haines et son^amour s'apaisaient ensemble, dans une fervente et définitive sérénité.