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LIVRE IV

Joyau miraculeux, Tîle blanche émergeait de rOcéan aux flots gris. Blanche aussi, la brume restreignait Tespace et surbaissait le ciel, où transparaissait à peine un 'disque livide. Nulle vibration, nul mouvement, nulle couleur, nul éclat : tout était blancheur et silence.

La neige recouvrait le sol, les toitures et les arbres. La trace des chemins avait disparu; les champs, les landes, les dunes se confondaient en une même nappe immaculée, qui ondulait autour des coteaux et s'infléchissait vers la bande écumeuse du rivage. La tour

blanche du grand phare, couronnée d'un dôme blanc, dominait Tile-fantôme; et les murs des maisons éparses semblaient n'être si blancs que pour ne point troubler la candide harmonie. La bise promenait encore quelques flocons, et, lorsqu'elle soufflait avec plus d'âpreté, elle soulevait et entraînait des tourbillons de blanche poussière.

Félicienne et Robert s'émerveillaient de l'aspect inattendu que l'hiver prêtait à leur île d'amour. Toute vie s'en était retirée, avec la chaleur, les couleurs et les sons; sa terre ensevelie, spectre colossal et merveilleux, leur donnait plus encore qu'à l'ordinaire l'illusion qu'ils étaient hors le temps et hors le monde, retirés des sociétés humaines, dans une région mystérieuse où l'horizon même était aboli.

Les amants marchaient côte à côte, d'une allure rapide. Ils se réjouissaient tous deux du magique paysage de rêve qui les environnait, et qui parait leur libre amour de féerie et d'irréalité. Félicienne, rieuse, se pressait frileusement au bras de Robert. Le vent glacé

animait lo toiiil de suu visago; des Ijims légers de neige et de givre poudraient ses cheveux autour du béret de laine blanche dont elle était (oilTée.

— Peut-on croire encore qu'il existe quelque part des villes monstrueuses et turbulciites, où les hommes s'agitent et s'épuisent vaiiiement à la poursuite de leurs chimères? Peut-on se rappeler les mornes cités provinciales, d'où sont proscrites toute joie, toute beauté, toute mdépendance? Ici, avec toi, j'oublie tout ce dont j'ai souffert et tout ce que j'ai cru aimer.

— Ensemble, nous serions partt)ut heureux. Si nous devions rentrer un jour dans la mêlée sociale, nous saurions défendre notre amour et l'intimité de notre vie.

— Oui, sans doute. Mais je regretterai toujours cette heure-ci, où nous sommes seuls au milieu d'un paysage polaire. Vois : presque tout stigmate de civilisation a disparu. Sauf quelques fumées au-dessus de toits que l'on distingue à peine, rien ne nous rappelle qu'il

y a des hommes autour de nous. La mer elle-même, voilée de brume, n'est qu'un gouffre incertain et borné. Il n'y a plus de chemin tracé, plus de champs, plus de cultures. Regarde les moulins de Saint-Sauveur, avec leurs ailes immobiles et chargées de neige : ils semblent des tombeaux sur Tile morte.

Regarde les deux clochers et les phares : on croirait qu'ils sont des dolmens plus grands que ceux-là, et comme eux des vestiges d'un temps perdu dans l'oubli. Écoute : rien, sinon la plainte du vent, ne traverse le silence.

Apre et dure, la bise sifflait. Une rafale glacée, chargée de neige, aveugla la jeune femme. Elle se blottit un instant, toujours enjouée. Puis elle reprit :

— Rien ne peut plus m' atteindre de ce que je haïssais. Mais ce que j'ai aimé est aussi loin de moi. Tout me parait inutile et vain. Une vie simple et recueillie comme la nôtre, riche de joie intérieure, n'a besoin de nul artifice pour la remplir ou pour l'orner. Tu sais combien m'ont passionnée les travaux de l'in-

telligence... aucune lecture n'était pour moi trop aride; aucun élément de culture ne me laissait indiiïérente. Aujourd'hui, ces choses ne m'attirent ni ne me retiennent plus. J'ai vraiment dépouillé ma vie de tout le factice. Je vis, simplement. Je vis pour t' aimer, selon l'aspiration naturelle de mon cœur.

— Écoute-moi, Félicienne... Je crois que nous nous serions trompés si nous considérions la liberté comme le but définitif et suprême de nos efforts. Tu te rappelles cette affirmation du philosophe allemand : la liberté est un moyen et non un but. Médite-la ; elle est vraie. La libération ne devait être pour nous qu'un moyen : le but de notre conscience était la sagesse. C'est la sagesse qui a fixé notre bonheur. Eh bien, ton effort vers la connaissance intégrale, vers la beauté et vers la raison, était aussi un moyen; nous recueillons ensemble, aujourd'hui, dans notre amour, la moisson de tes jeunes ferveurs...

Félicienne s'arrêta, pensive, parmi les rafales.

— La liberté : un moyen et non un but? Pei t-être. Mais alors, les autres qui la poursuivLi.t comme nous, et par des voies difîérei tes : Josiane, Régine... où aboutirontelles?

— Elles rignorent sans doute. Elles vont à la plei.ie réalisation de leur destinée. Elles J attei dront un jour ce but mystérieux, selon ■ ridéal plus ou moins haut qui les guide dans IcLr affranchissement.

— Si elles ne sont pas vaincues, ou brisées par quelque tourmente...

De nouveaux flocons voletèrent. Leur chute bla che et silencieuse s'accéléra sur Tîle ensevelie. Les amants se hâtèrent, tandis que la neige s'épaississait autour d'eux. Enlacés l'un à l'a tre, blancs à travers les tourbillons bla es, ils s'éloignèrent comme d'incertains et rapides fa atomes, hors les éléments, hors le temps, hors la vie...

Robert, mécontent, retournait sans cesse les pages de la lettre qu'il avait reçue de Josiane.

— Non, dit-il à Félicienne, je ne puis l'approuver. Josiane est à peine majeure; son caractère et la situation qu'elle a su acqjérir lui promettent la plus heureuse carrière. Son devoir est de créer tôt ou tard, avec celui que sa raison choisira, une famille q li soit sienne, une vraie famille enfin. C'est aussi son intérêt. L'adoption inexplicable, à son âge, d'une enfant étrangère, lui impose les charges d'un foyer sans lui en donner les joies. Elle se

barre peut-être la route, inutilement, par un acte irréfléchi. Non, je ne la comprends pas...

Félicienne, elle, comprenait. Elle devinait que Josiane, la jeune savante tendre et désabusée, n'avait pas suivi la seule impulsion de sa bonté; mais qu'elle avait voulu s'entourer d'une famille adoptive pour éloigner à jamais la tentation et la possibilité d'une nouvelle aventure, et pour que la solitude ne vînt pas la décourager dans son œuvre.

— Tu sais quelle est la précocité de Josiane A peine adolescente, elle nous étonnait déjà par sa clairvoyance et par sa froide raison. Or, elle aime la science par-dessus tout : elle s'y est adonnée avec la ferveur d'une vocation religieuse. Elle ne veut pas se marier, afin de ne rien distraire de son temps ni de son effort. Elle sait pourtant qu'elle est femme, et qu'il lui faudra bien épuiser sa tendresse. C'est pourquoi elle adopte cette fillette. Ohl Robert, ne la blâme pas... sois sûr qu'elle n'a pas agi à la légère. Elle a mûrement réfléchi, au contraire. Son dévouement à l'enfant qu'elle veut

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élever no Teiitravera pas dans son labciir, tandis qu'un grand amour comme le nôtre ou comme celui auquel elle pourrait prétendre Teût peut-être détournée de son chemin.,.

— N'importe : elle aurait dû attendre davantage, ou nous consulter plus tôt.

— Ne lui reproche rien : elle s'est jugée libre, elle aussi.

Depuis six mois déjà, la maison de santé du professeur Vendangeon était ouverte, aux portes de Versailles. Exclusivement réservée aux femmes, elle se composait d'une clinique chirurgicale, d'une villa de convalescentes et d'un service d'accouchements. Le praticien illustre était secondé par la doctoresse Josiane Sizeran. La jeune fille avait son logement dans l'établissement même, tandis que Vendangeon, après sa visite quotidienne, regagnait Paris où d'autres travaux l'appelaient.

Josiane écrivait chaque semaine à FélL cienne et à Robert. Elle leur disait joyeusement la prospérité de la fondation nouvelle»

sa propre réussite, sa foi dans sa science et

dans son art. Aujourd'hui, sa lettre était plus longue et plus émue. Elle y exposait la détermination qu'elle venait de prendre d'adopter une fillette née dans son service, et abandonnée par la mère, jeune fille orpheline et indépendante, qui tenait à garder secrète cette maternité d'aventure. L'enfant devait être confiée à l'Assistance publique; Josiane, approuvée et guidée par Vendangeon, avait obtenu de s'en charger.

Félicienne réfléchissait, et son intuition de femme, sa connaissance de la crise que Josiane venait de traverser, lui révélaient peu à peu la cause et les circonstances d'une telle décision. A cette jeune fille que Josiane ne nommait point, elle découvrait une figure séduisante et une personnalité réfractaire : Régine de Terles. A l'action de Josiane, elle devinait un double mobile : sauver Régine du scandale, sans la séparer à tout jamais de son enfant; et guérir sa propre blessure, en se donnant à elle-même, loin de toute passion amoureuse, une nouvelle raison de chérir et d'aimer.

LES RAFALES -2il

— Oui, reprit-elle, c'est le sentiment de sa liberté qui a conduit Josiane à se détourner, du mariage et de Tamour. Elle me Ta dit, et je n'ai pu Ten dissuader. Avec cette petite qji grandira près d'elle, elle ne souffrira jamais de la solitude. C'est là ce qu'elle veut. Savonsnous si elle n'a pas raison?

— Ce n'est pourtant pas ce que j'avais souhaité ponr elle.

— N'importe. Elle est libre et sage; elle agit selon sa conscience, comme nous l'avons fait. Elle n'a pas cru possible de partager sa vie entre la science et l'amour, et elle n'a élu que celle-là. Mais elle n'a pas voulu que son foyer demeurât solitaire et stérile. Elle comble, par un détour, le vœu de la nature : c'est bien!

Au prime soleil de mars, Tîle se réveilla de sa longue torpeur embrumée. La mer fut de nouveau verte et lumineuse; ses longues ' vagues balancées projetèrent de scintillantes gemmes sur For ravivé des grèves.

Stéphane, déjà, savait recueillir dans Tazur profond de ses jeunes prunelles, toute la beauté du paysage et tout son infini. Il ne connaissait du monde que cette terre assez restreinte pour tenir tout entière dans son regard étonné, et cette mer immense, mouvante, tour à tour violente et pacifique, qui chantait doucement ou qui hurlait de fureur.

L'tmfant ne concevait pas qu'il pût y avoir d'autres terres plus vastes, ni d'autres étendues aux aspects différents, ni des régions silencieuses et recueillies où la rumeur éternelle ne dominait pas les tumultes humains,

Félicienne ne sortait jamais sans l'emmener avec elle; elle souriait à ses joies puériles comme naguère elle avait souri aux joies ardentes de l'amour. Elle se plaisait à lui révéler les menus détails de la nature et de la vie extérieure. Elle faisait siens les jeux de l'enfant, et elle retrouvait, à l'entretenir sans cesse, une âme de grande sœur ingénue où tout le passé de sa propre existence était effacé.

Combien ce ciel d'avant-printemps était limpide et douxl Combien cette mer était radieuse et paisible sous les pâles rayons naissants! Combien la vie était belle, entre les deux tendresses qui se fortifiaient et s'ennoblissaient l'une par l'autre! La lumière du jour, la course allègre des flots et leur bruissement cadencé semblaient glorifier à Tuaissora

rannonciation du printemps, la joie d'aimer, la jeunesse immortelle de la nature et de la beauté. ^

Félicienne ne redoutait rien de Tavenir, car le temps ne s'écoulait que pour ajouter à son bonheur.

Pourtant, la semaine suivante, à rapproche de la marée d'équinoxe, des nuages cuivrés montèrent de Thorizon. Il y eut quelques averses violentes, mêlées de grêle et de neige fondue. Les vagues coururent plus vite, grondèrent plus fort, et secouèrent à leur cime des myriades de crêtes blanches.

Au milieu de la nuit, une formidable clameur éveilla Robert et Félicienne. Sous T assaut de la tempête, la maison tremblait de tous ses murs et do toutes ses vitres; et Ton devinait que les autres maisons de Tile tremblaient pareillement, comme un troupeau

blotti et terrifié. La ruée des rafales et récrouiement des flots roulaient tour à tour leur double tonnerre, pêle-mêle avec la chute sonore des tuiles sur le sol et la cinglée crépitante des grêlons.

Félicienne murmura le nom de son amant; elle s'enlaça étroitement à lui, avec Tinstinct des êtres unis contre la menace du danger ou contre le déchaînement des. grandes forces aveugles.

— Robert, j'aurais peur si je n'étais auprès de toi. Je songe à la détresse de ceux qui sont seuls, dans l'épouvante d'une nuit pareille... Quelle joie de sentir'que l'on est deux, au milieu de la tempête, et à l'abri ! Serrons-nous, serrons-nous bien l'un contre l'autre...

Par la cheminée, par les interstices des fenêtres, le vent pénétrait dans leur chambre même. Il rôdait autour d'eux. Des choses violentées gémissaient dans la nuit.

— Mais, avec toi, que je suis heureuse! Elle jouissait de sa sécurité, dans la douce

tiédeur du lit. La flamme inquiète de la veil-

leiise vacillait et projetait des reflets mouvants sur son beau visage diaphane, sur ses cheveux dénoués, sur sa gorge et sur ses épaules. Elle déclosait à demi les yeux pour regarder Robert, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sourire heureux. Le sentiment de sa quiétude dissipait son effroi.

Robert, cependant, semblait soucieux. Il se souleva pour regarder Theure.

— Qu'est-ce quite préoccupe? demanda Félicienne. Personne n'est en mer, cette nuit. Toutes les barques sont rentrées à la marée d'hier soir. Les pêcheurs sont à l'abri, comme nous.

— Je le sais. Mais j'ai peur qu'avec cette tempête nos chantiers ne soient menacés. Je partirai à la première lueur du matin, afin de prendre quelques précautions de défense.

— Oh! Robert, que dis-tu? Ne pars pas. IVe pars pas, je t'en prie...

— Il le faut, ma chérie. La moindre brèche dans le travail mal consolidé ruinerait toute notre œuvre. Mais dormons encore : je ne m'en irai qu'au petit jour.

Une rafale plus terrible ébranla la frêle maison. Alors, Félicienne noua au cou de Robert la douce chaîne de ses bras. Elle voulut qu'il Tétreignit de même. Tous deux se lièrent Tun à l'autre ; et la jeune femme s'assoupit enfin, confiante, heureuse du cher esclavage d'amour qui était sa raison de vivre, sa protection et sa sauvegarde.

La porte se referma, parmi le bruit de la tempête. Et Félicienne, aussitôt, sentit son cœur se contracter dans sa poitrine, comme si, une force hostile fût venue Fy broyer. Elle eut le pressentiment d'être trahie par son destin; et toute la violence des éléments lui parut soudain n'être ruée que contre son bonheur.

Elle se leva, se vêtit hâtivement et sans minutie. Elle vint s'agenouiller auprès du berceau, pour regarder Stéphane : l'enfant dormait, insoucieux, inconscient de la tourmente;

un souffle calme et régulier bruissait doucement entre ses lèpres. Longtemps, elle Tadmira et Técouta.

Puis, malgré les supplications des servantes, résolument, elle partit. Dès le seuil, elle chancela sous la fureur de la tempête. Le vent faisait claquer ses vêtements autour d'elle et la projetait d'un bord à Tautre du chemin. Elle lutta, elle courut. Dix fois elle dut se courber pour résister aux rafales.

Les nuages bas fuyaient en une course affolée; le ciel et TOcéan, pareillement désordonnés, s'agitaient comme un double champ .de révolte et de carnage. Épuisée, aveuglée, opiniâtre, elle s'obstinait à lutter contre l'averse et contre l'ouragan. Elle ne voyait rien, que la débâcle des nuées et le soulèvement monstrueux de la mer; elle allait quand même là où elle savait que Robert était allé. Repoussée sans cesse, elle ne se décourageait point, et s'élançait au travers des tourbillons. |

Elle arriva enfin près du port; et, aussitôt, elle distingua, voilée par un rideau de pluie,

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la digue inachevée, Tœuvre de Robert. La tempête avait déjà ruiné ses étais de bois, et les échafaudages du petit phara qui dominait son extrémité avaient volé au vent comme des fétus de paille. Les vagues la battaient furieusement : elles l'attaquaient à grands heurts réguliers, qui se prolongeaient et se répercutaient avec des grondements de tonnerre, en projetant d'énormes gerbes de vapeur et d'écume. Sur l'étroite crête de pierre, six hommes couraient et s'activaient, pareils à des ombres démentes. Le plus éloigné, qui s'exposait davantage et qui commandait aux autres, était Robert. Félicienne le reconnut d'instinct, et elle ne vit plus que lui.

Elle tenta de s'approcher encore : mais le rocher se creusait à pic au-dessous d'elle, et il lui eût fallu faire un long détour pour gagner l'accès de la digue : plutôt que de quitter des yeux celui que le danger guettait, elle demeura immobile, crispée, folle d'angoisse, n'ayant plus conscience du temps qui

s'écoulait.

Elle comprit que ces hommes charriaient des sacs de sable ou de ciment, et qu'ils les amoncelaient aux endroits les plus battus par les flots. Puis, elle s'aperçut que la mer montait, que la digue émergeait de moins en moins au-dessus des vagues. Elle voulut appeler, crier : mais elle mesura le néant de son eiîort désespéré, car elle ne sut même point si quelque son s'échappait de sa gorge; toute voix humaine fût demeurée impuissante, dérisoire, infime, noyée d'avance dans le tumulte des éléments déchaînés.

Soudain, une* première vague balaya la plate-forme de la digue. Une autre s'y étala à son tour; une troisième lécha la tourelle du phare. Félicienne distingua un geste de Robert, ordonnant aux hommes de s'enfuir; son cœur se surtendit d'espoir et d'anxiété. Les ouvriers étaient déjà hors d'atteinte. L'ingénieur reve~ nait derrière eux. Qu'il paraissait avancer lentement, lentement! Il s'arrêta une seconde, pour ramasser sur la pierre quelqu'objet oublié ou abandonné; puis il se redressa,

reprit sa marche. Il n'avait plus que trente pas à francliir.

Elle eut, en cet instant, Tintuition qu'il l'avait découverte et reconnue, que leurs regards se croisaient. Elle tendit les bras. Mais aussitôt elle aperçut vers le large une lame Colossale, monstrueuse, qui s'élançait, avide de tout engloutir. Robert! Robert! La vague atteignait déjà l'extrémité de la digue; rapide comme une trombe, elle se gonflait, se haussait, dévorante, épouvantable. Elle semblait une montagne précipitée, et son flanc se creusait comme un gouffre où tout allait disparaître. Il n'y avait plus devant elle qu'une petite forme noire, un insecte apeuré qu'elle atteignait déjà...

Rien. Félicienne ne vit plus rien, qu'un déferlement gigantesque le long de la côte. Puis, au loin, la même petite forme noire que le ressac emportait et qui disparut, puis reparut encore, un instant, plus loin. Encore plus loin...

Elle s'écroula sur la terre boueuse; et, cette

fois, son cri d'égorgée perça la clameur des éléments assassins. Elle ne se releva point. Elle demeura étendue à travers les torrents d'eau glacée, sous l'averse, au milieu do la tempête. Elle hurla, hurla, hurla iiiterminablement. Pourquoi se relever, puisqu'il n'y avait plus rien au monde, rien vers quoi elle pût porter ses pas?

Félicienne ne sut pas comment elle traversa cette journée d'horreur. Des gens la rapportèrent, évanouie. Ensuite, elle prit lentement conscience de sa vie naufragée. Elle fut tantôt une pauvre créature affolée et délirante, tantôt une triste chose inerte, broyée, que la mort miséricordieuse appelait, prenait à demi et abandonnait tour à tour.

Vers le soir, pourtant, après quelques heures d'une torpeur fébrile, elle souhaita de retrouver assez d'énergie pour faire face à son malheur. Elle eut la volonté désespérée de dominer sa détresse. Elle se leva et supplia qu'on la laissât

seule, avec le petit enfant qui tournait vers elle des yeux agrandis d'inquiétude, pressentant que la joie était morte autour de son berceau.

Elle fut tentée de revoir la perfide ennemie qu'elle avait aimée comme une confidente, et qui lui avait dérobé tout à coup son beau rêve de bonheur. Elle vint à la fenêtre, avide de raviver sa souffrance et sa haine. Les flots étaient apaisés maintenant : ils avaient repris leur chant berceur et frivole; ils miroitaient paisiblenient, tandis que les rayons mouvants du phare éclataient et se poursuivaient sans trêve.

Elle vivait, Robert était mort. Elle n'avait pas su faire le geste nécessaire pour mourir avec lui, dans le même instant de désastre et d'épouvante. Elle serait seule désormais, toujours seule. Elle vivrait sans amour et vieillirait sans appui, évoquant son rêve souveraia de liberté et de tendresse pour en mesurer la ruine et pour le chérir encore.

Où était-il maintenant, l'aimé aux bras tuté-

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laires, an cœur fidèle et doux? Duus qii(>ll<' région de Tabîme sans limites les vagues le roulaient-elles ce soir? Et le lui rendraient-elles, demain ou quelque jour, pauvre épave informe et déchiquetée?

Elle regardait TOcéan meurtrier; elle interrogeait aussi le ciel sombre, où scintillaient à présent des étoiles, tandis que de légers nuages y voguaient indolemment. Pourquoi donc était-il vide, ce ciel, et dévasté d'illusions? Pourquoi, vaincue, brisée, ne pouvaitelle y implorer, comme les simples, une consolation ou une espérance? Hélas! Rien dans rinfîni du temps, rien dans Tinfini de Tespace. Les ténèbres, la douleur et la mort.

Toutes les croyances qui l'avaient naguère exaltée, la liberté, la beauté, la science, la sagesse, tout son fier idéal de joie et d'amour, tout lui semblait s'être écroulé avec son propre bonheur. Elle n'était environnée que de néants, d'autant de néants qu'elle avait nourri de ferveurs. Elle n'entrevoyait plus que des abîmes, là où elle avait cru dresser

des flambeaux. Ses dieux étaient morts, comme les autres dieux.

Elle se retourna soudain, parce que Sté^ phane avait crié ; elle se pencha vers lui, ten- J drement, et son cœur se serra. Elle découvrit une petite lueur, fragile et lointaine, dans la grande nuit de sa détresse...

A Tarrivée du bateau, Félicienne et Josiane s'étaient longuement embrassées; de nouvelles larmes avaient mouillé leurs visages ravagés et pâlis. Vêtues de noir, coiffées de crêpe, el'es marchaient côte à côte, en silence. Stéphane, gagné par le spectacle ou par Tintuition de la douleur, se tenait grave entre elles deux; les longues boucles de ses cheveux blonds flamboyaient sur son vêtement de deuil.

Elles longèrent le port; puis elles arrivèrent près de la jetée tragique. Félicienne s'arrêta :

— Tenez, dit-elle, c'est ici... Il se trouvait à cet endroit quand la vague l'a enlevé ..

Le chantier était en plein travail. Les ouvriers s'activaient sous la direction d'un autre ingénieur, arrivé la veille. La digue s'était élevée d'un nouveau rang de pierres; autour d'elle, la mer clapotait, docile, soumise, en multipliant dans ses miroitements bleus les éclats du soleil printanier. Tout près, de blanches mouettes oscillaient sur les ondulations mouvantes, tandis que des hirondelles marines tournoyaient au ras des flots. Le ciel et l'Océan, la terre et la ville fêtaient la résurrection de la joie, parmi les transparences illuminées dont resplendissait le beau matin de cristal et d'azur.

— Ensuite, je l'ai aperçu là-bas, un instant... puis j'ai cessé de le voir, et je suis tombée.

— Et depuis? Vous n^avez pas reçu de nouvelles? Vous ne savez rien?

— Non. C'est aujourd'hui le cinquième jour, on ne l'a pas encore retrouvé. J'attends à chaque minute que l'on vienne m' annoncer... | oh! avec quelle anxiété! Je l'espère, je le dé-

i.ES liAFALES tM

sii'o, je le redoute... Pe ut-être m'apprendra-t-un que la mer l'a rapporté ici... ou bien un bateau de pêche le ramènera... ou bien il sera entraîné vers la côte... si on le retrouve. C'est afYreux, Josiane, une telle incertitude... c'est afTreux, et plus torturant encore que le souvenir de la catastrophe.

— Félicienne, il nous était donc réservé de souffrir ensemble, et de partager une même affliction !

La douleur les rapprochait mieux que n'avait pu le faire l'amitié; elles se sentaient vraiment sœurs, dans l'angoisse commune.

Chacune reportait sur l'autre la part de tendresse dont elle avait entouré l'absent; et toutes deux, meurtries, déçues, blessées à jamais par le destin contraire ou par l'abandon, éprouvaient le besoin de se réunir pour faire face à la vie hostile.

— Et après, demanda Josiane à demi-voix^ que comptez-vous faire?

— Je le ferai enterrer ici, dans le cimetière que l'on aperçoit là-haut. Et puis, je resterai

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auprès de lui, en attendant de le rejoindre. J'élèverai Stéphane, de mon mieux.

— Non, Félicienne. Je vous assure que ce n'est pas possible. Nous l'emmènerons au cimetière Montmartre, dans la concession de mes parents. Et vous ne resterez pas ici; cela ne se peut ni pour vous, ni pour Tenfant.

— Rien n'est possible. Ma vie est sans issue... Je n'ai pas de domicile, pas de famille, rien au monde...

Elle ajouta, tout bas, avec confusion :

• — Et pas de fortune. Ici, je parviendrai à

cacher ma misère, et à la supporter. On y vit

avec un minimum de ressources.

— J'ai réfléchi à cela, justement. Nous en parlerons.

Elles arrivaient à la blanche maison que la joie avait désertée. Il y persistait un peu de la grâce que Félicienne avait su y mettre. Les objets personnels de Robert demeuraient çà et là, comme un rappel poignant et terrible.

• — Vous êtes bonne d'être venue me re-

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joindre, Josiane. C'était le seul adoucissement que je pouvais espérer...

Elles s'assirent auprès de la table, épuisées, accablées de lassitude et de souffrance. Les chambres étaient hantées par la mort, et plus tragiques, plus furèbres que si la mort y eût été présente et visible.

— Oui, ma vie est sans issue. Oh! Josiane, ma sœur chérie... Je comprends maintenant que la liberté n'est pour les pauvres qu'un mot vide dont ils se leurrent, et que tout leur est servitude. D'ailleurs, les affligés n'en auraient que faire... Il ne me reste rien : ni ferveur, ni espérance.

Toutes pâles hors des manches noires, leurs mains se tendirent, se joignirent et restèrent unies. Par les carreaux des fenêtres, la légère allégresse d'avril naissant se glissait sournoisement autour d'elles; des rais de soleil luisaient sur les meubles et les murs; de fourmillantes moirures d'or s'entremêlaient au plafond, reflétant la joyeuse agitation de la

mer.

— Écoutez-moi, Félicienne, et pardonnezmoi de reprendre ce sujet. Votre existence à venir n'est pas assurée, dites-vous?

— Non. Ma mère n'avait sauvé que des miettes de sa fortune. Après mon mariage, comme les questions matérielles ne comptaient plus pour moi, elle a sur mes instances placé en viager le capital réduit qui lui restait; c'est ainsi qu'elle a pu garder l'apparence de sa situation. Son héritage a été presque nul. Il me reste de quoi vivre pendant quatre ou cinq mois. D'ici là, je chercherai un métier quelconque; je travaillerai, pour Stéphane.

Elle ajouta, avec plus de gêne encore :

— Je n'ai à attendre aucune indemnité de la société qui employait Robert : nous n'étions pas mariés.

— A mes yeux, vous serez toujours la femme de Robert, et l'épouse la plus parfaite qu'il ait pu rencontrer. Je vous aimerai toujours comme ma sœur admirablement bonne.

Mais je regrette que vous n'ayez pas voulu consentir à cette formalité du mariage, car le

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p^tit ne comprendra peut-être pas assez que vous vous y êtes refusée par délicatesse et par fierté.

— Par orgueil aussi, par excès de confiance en mon bonheur. Oh! puisse-t-il ne pas me le reprocher un jour; et surtout, qu'il n'ait pas à on souffrir!

— Vous ai-je froissée, Félicienne, ou causé une nouvelle peine? Je vous ai parlé ainsi parce que moi-même j'ai agi comme vous. J'ai aimé librement,. en dehors des règles...

— Non, vous ne me froissez pas. Mais j'ai tant de raisons de souffrir et de pleurer! Je vous assure que l'incertitude de l'avenir compte peu auprès de ma douleur présente...

— Écoutez-moi encore. Nous vivons en ce moment des heures épouvantables, vous surtout, ma pauvre amie. Je voudrais vous aider à en supporter l'atrocité. Mais je pressentais tout ce que vous me dites de la gêne qui vous menace. J'y ai songé. Je crois que vous n'avez rien à craindre, si vous voulez accepter l'offre que je vais vous faire. J'en serais si heureuse...

— Quoi donc, Josiane?

— Vous viendriez avec moi, dès que rien ne vous retiendra plus ici. Vous savez que notre établissement a réussi au delà de toutes les prévisions. A la fm de Tété, on inaugurera deux pavillons nouveaux. Non seulement je seconde le docteur Vendangeon et je le remplace auprès des malades dans Tintervalle de ses visites quotidiennes; mais je m'occupe de l'administration de la maison, de sa direction intérieure. Ce ne sera plus possible désormais : il faudra, auprès de moi, une autre personne pour cette gérance, que mes travaux techniques et les exigences d'une clientèle accrue ne me permettent plus d'assumer. Si vous le voulez bien, Félicienne, cette personne sera vous. Hier, avant mon départ, en demandant ces quelques jours de congé, j'ai parlé de vous au docteur; je lui ai tout dit de votre situation et de vous-même. Connaissant sa haute intelligence et son grand cœur^ je le savais gagné à notre cause. Sa réponse ne m'a point déçue. Il m'a chargée de vous engager

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à VOUS rendre auprès de lui. Vous irez le voir bientôt : je vous promets son bon accueil, et je suis certaine de votre entente.

Les paroles miséricordieuses tombèrent dans le lourd silence angoissé. Félicienne leva seulement les bras, en un geste de désespoir et de renoncement. Josiane reprit :

— Vous voulez bien, n'est-ce pas?

— Je ne pourrais pas. Pour vous seconder utilement, il me faudrait de l'activité et de Ténergie... Je n'en aurai plus jamais.

— Si, vous le pourrez, Félicienne. Vous le pourrez, pour Stéphane. Et puis, ne serai-je pas auprès de vous ?

Cette fois, Félicienne redressa la tête :

— Oui, vivre Tune auprès de l'autre... n'être pas toute seule, toute seule au monde... Oh! Josiane, c'est vous qui vous efforcez de me protéger, de me recueillir et de me sauver, alors qu'autrefois j'avais cru, moi, pouvoir vous conseiller et vous être utile !

Josiane répondit simplement :

— Vous me serez en effet bien utile : je

n'ai pas d'autre parente que vous, ni d'autre amie... Et nous nous unirons pour surmonter! l'adversité, pour mettre nos petits en gardej contre elle...

Les yeux de Félicienne exprimèrent une^ gratitude infinie. Puis, ils se brouillèrent de» nouveau et s'emplirent de pleurs : elle songeait à la mer scintillante et joyeuse, qui roulait quelque part la chère épave mutilée; et elle épiait les pas sur le chemin, les pas de l'inconnu, gendarme ou douanier, télégraphiste ou pêcheur, qui allait entrer d'un instant à l'autre, tout de suite ou bientôt, apportant le message épouvantable que son cœu] désirait et redoutait tout ensemble.

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