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CHAPITRE II

Nous pouvons hasarder un ou deux pas de plus, sans trop nous écarter du fait de conscience dans lequel nous nous sommes enfermés jusqu’ici.

Qui ne sent d’abord que la liberté morale est la première des libertés? Ce qui nous rend libres est en nous, ce qui nous rend esclaves est en nous; ne cherchons point ailleurs.

Je puis avoir la liberté politique et être esclave; je puis avoir la liberté religieuse et être esclave ; je puis avoir la liberté personnelle et être esclave. Mais si la liberté morale habite mon cœur, je serai libre en dépit de toutes les servitudes extérieures.

Notre conscience nous l’atteste, et, grâce à Dieu, l’histoire nous le montre. Il n’y a pas de tyrannie qui parvienne à supprimer la liberté de l’homme moralement libre. Chargez-le de chaînes, enfermez-le dans un cachot; là même sa liberté éclatera, le cachot en sera illuminé.

La liberté morale se passe donc, au besoin, des autres libertés. Non pas certes que leur abolition soit un faible mal. Quelle est la liberté que nous tiendrions

pour indifférente? Serait-ce la liberté politique, ou la liberté des cultes, ou la liberté de l’enseignement, ou la liberté communale, ou la liberté du commerce, ou la liberté de l’industrie? Je vois là un ensemble de libertés dont les parties sont liées entre elles, qui forment un tout vivant, dont on ne saurait impunément sacrifier une seule partie. Non-seulement je crois qu’il nous faut toutes les libertés pour former la liberté, mais je crois que quiconque n’aime pas toutes les libertés n’en aime réellement aucune. Et j’ajoute ceci : Quoique la liberté morale puisse subsister par elle-même, il est certain que cet isolement la compromet, l’affaiblit et risque de la tuer. C’est au milieu des autres libertés virilement pratiquées qu’elle trouve l’atmosphère qui lui convient ; ailleurs elle s’étiole et elle languit.

Quant aux libertés du dehors, lorsque la liberté du dedans leur fait défaut, elles reposent en quelque sorte sur le vide. Alors elles décroissent en vertu d’une loi irrésistible ; elles tendent à se proportionner au milieu moral où elles sont condamnées à vivre. Assurément il convient alors de lutter contre cette tendance et de les maintenir aussi étendues que possible, car la servitude est une cause aussi bien qu’un effet; si les âmes esclaves font les nations esclaves, les nations esclaves font les âmes esclaves à leur tour: cercle vicieux où l’on ne s’engage pas sans y compromettre à la fois et la dignité du présent et l’espérance d’un avenir meilleur.

Il demeure néanmoins certain que, quelle que soit la solidarité très-réelle qui unit la liberté intérieure et les libertés extérieures, la première est la première, et qu’en ceci comme en toutes choses il faut commencer

par le commencement. Le commencement des peuples libres, ce sont les hommes libres.

Me trouvera-t-on trop naïf si j’ajoute que, pour avoir des hommes libres, il faut d’abord avoir des hommes? — Cela va sans dire, n’est-ce pas? Mais l’expérience m’a appris que ce qu’il importe le plus de dire nettement, c’est presque toujours ce qui va sans dire.

L’homme n’est pas seulement cet animal à deux pattes et sans plumes dont parlait une définition fameuse. L’homme n’est pas davantage cet animal membre d’une tribu et vivant de la vie collective, cet habitant d’une ruche ou d’une fourmilière que tant d’utopistes ont rêvé. L’homme n’est pas non plus cet être provisoire, destiné à se perdre dans des transformations en attendant qu’il s’anéantisse dans une absorption finale, qu’ont inventée certaines religions et certaines philosophies.

L’homme est une personne. Où la personne manque, l’homme manque. En vain ferez-vous appel alors aux sentiments les plus élevés, rien ne répond, rien ne vit. Vos principes cherchent des âmes et n’en trouvent pas. Votre bonne semence tombe sur un terrain où elle ne peut que périr sur le rocher, et bien plus souvent encore dans la boue.

Je crois avoir justifié ma phrase trop vraie de tout à l’heure : pour avoir des hommes libres, il faut d’abord avoir des hommes.

Mais entre ces deux termes, des hommes et des hommes libres, les degrés à franchir sont nombreux.

Au bas de l’échelle se trouvent les hommes dont on

ne peut dire qu’une chose : ils vivent, ils ont une vie individuelle; ils ne sont pas absorbés dans un grand tout, ils conservent le gouvernement de leurs actes et de leurs pensées. Ces hommes sont d’ailleurs esclaves à tous autres égards. Quelle servitude on découvre, en y regardant de près, sous l’éclatante et menteuse individualité des grands coquins, sous l’individualité plus terne des coquins vulgaires, sous l’individualité à peine visible des honnêtes gens qui se bornent à n’être pas des coquins! Chez les plus excentriques même celte individualité n’est qu’à fleur de peau ; au fond, dans le cœur, vous retrouvez les tyrannies communes: tyrannie des passions, des vices, des appétits, des vanités.

L’homme libre commence moins bas. — Celui-là a compris la sainteté du devoir ; il s’efforce de le remplir. II est entré dans la grande lutte morale où se forgent les caractères. Il a connu ces humiliations, ces détresses, ces progrès conquis à la sueur du visage. Il a fait ce viril métier des gens de cœur qui se sont mis à écouter leur conscience. Voyez-le, il s’affermit, il grandit, son âme acquiert des forces, il devient libre, il devient quelqu’un.

Nouveau progrès quand l’amour commence à le réchauffer. Ce que la froide notion du devoir ne pouvait accomplir, un autre sentiment l’accomplira. Les glaces de l’égoïsme se sont fondues. Il a vu disparaître son dernier despote, l’orgueil de la vertu. Maintenant il aime. Maintenant le devoir s’est transformé en plaisir, sans perdre son caractère de devoir. Maintenant il se sent vraiment libre. Maintenant il a repris possession de lui-même, il est lui et non tout le monde; ce

n’est pas l’opinion générale qui le gouverne, il regarde ailleurs, il vit d’une vie plus haute.

Ce qui achève de l’affranchir (n’oublions p«s ceci), c’est qu’il est le serviteur de la vérité. Sous l’austère régime du vrai, sa liberté et son individualité se complètent en même temps. Comment se confondrait-il avec la foule, lui qui ne tient jamais compte du nombre et qui tient toujours compte du droit? Comment se courberait-il encore devant les vieux despotismes, usages, traditions, religions d’État ? — Voilons-nous la face, voici un homme qui a une conscience, ô scandale ! et qui ne sait pas ce que c’est que de l’asservir à la conscience commune, à la conscience de son temps ou de son pays.

Ainsi s’achève l’affranchissement moral. L’homme, montant de degré en degré, est parvenu à être un homme libre.

Et cet homme libre, remarquez-le, est plus homme que jamais. L’individualité humaine agrandi en même temps que la liberté. L’une et l’autre sont arrivées à la fois au faîte de la vie morale. Ne serait-ce pas que l’une et l’autre expriment la même chose? L’individualité, ne serait-ce pas un des noms de la liberté?

Si la définition que nous donnions en commençant est exacte, si être libre c’est être maître chez soi, alors on peut affirmer, en serrant de plus près encore le sujet, qu’être libre c’est être soi, qu’être libre c’est être aussi complètement que possible un individu .

Je souligne ce mot, dont notre temps commence à soupçonner la portée. Il résume tout ce que nous venons de dire et il prépare tout ce que nous dirons dans la suite.

Depuis qu’il y a des hommes sur la terre, ils s’acharnent à la destruction de l’individu. L’individu, c’est vraiment l’ennemi public que l’on poursuit jusqu’à complète extermination. On dirait ce pauvre animal que le chasseur relance sans cesse et qui, lorsqu’il essaye de reprendre haleine, voit un nouveau relais de chiens se précipiter en hurlant sur ses traces; il ne lui reste qu’à mourir.

Ou plutôt, car les comparaisons sinistres se pressent sous ma plume à la vue de ce long assassinat des âmes, on dirait une forteresse attaquée de toutes parts. Les assauts se succèdent; les défenses extérieures sont emportées, puis on fait brèche au mur principal, puis on force le réduit, et l’épée avec la torche pénètrent au cœur de la place.

Le droit commun est le premier rempart qui protège l’individu ; il assure à tout homme la possession de sa personne. Eh bien, le premier rempart s’est écroulé. Voici des castes, voici l’esclavage. On vend et on achète des hommes; on proclame les droits illimités de l’homme sur l’homme, sur son corps et sur son âme, sur son cœur et sur sa conscience, sur sa vie morale et sur ses forces physiques.

Mais les castes et l’esclavage n’ont jamais écrasé tout le monde. Et qui sait d’ailleurs si des fiertés invincibles ne subsistent point ici et là, même au sein des classes les plus déshéritées? L’homme peut se redresser dans l’esclave et dans le paria. La citadelle de l’individu a un second rempart, la famille. Il est doux de penser que là, dans ce saint asile, les opprimés relèvent parfois la tête, qu’ils retrouvent des tendresses, qu’ils

retrouvent une dignité, qu’ils se sentent chez eux en dépit de tout, que la personne humaine reparaît là, amenant avec elle la liberté. — On y a pourvu. Ici, la polygamie a fait son œuvre; ailleurs, le divorce aisé, cette seconde polygamie, a accompli la sienne ; puis sont venus les devoirs civiques et cette vie de l’agora ou du forum qui laisse peu de place à la vie du foyer. 11 n’y a pas jusqu’à l’éducation des enfants qui n’ait échappé souvent au père et à la mère pour devenir affaire de législation générale et relever de l’État.

Le second rempart a cédé ; le troisième tiendra-t-il mieux ? Tant que l'homme croit en un Dieu qui l’aime, sa personne morale ne saurait périr. Il a là-haut un garant, un père, un défenseur. Dans ses extrêmes détresses, il regarde du côté du ciel, et ce qui en descend sur lui, ce ne sont pas des consolations seulement, ce sont des énergies, des énergies et des libertés. Ainsi l’individu se défend encore. — Mais laissez faire, on saura bien y mettre ordre. Voyez ce Dieu qui n’est plus que le néant central, source immobile et insensible de tous les êtres, gouffre vague où ils viendront s’engloutir. Voyez ces hommes déifiés, voyez ces forces de la nature personnifiées, qui prennent la place du père céleste, qui se chargent de créer les corps et les âmes. Désormais le ciel est vide; il ne subsiste plus entre Dieu et l’homme ni tendresses, ni compassions, ni rapports intimes et journaliers. L’individu se sent atteint dans son essence1.

1. Sans doute l’idée de Dieu a en soi une valeur qu’elle ne saurait perdre entièrement, même au sein des polythéismes les plus

Mais peut-être parviendra-t-il, en dépit des cultes grossiers et des théories désolantes, à satisfaire un des besoins les plus profonds de son cœur. Écrasé par le présent, il trouvera moyen, en dépit de tout, de se réfugier dans l’avenir; après les misères, après cette vie, par delà la fosse, une nouvelle existence, radieuse et pure, ne pourrait-elle s’ouvrir pour lui? Et le voilà qui se ranime une fois encore; ses yeux ont brillé, il a repris courage. L’espérance est une grande libératrice. — Chacun sait avec quelle fureur a été assailli et renversé ce dernier rempart de l’individu. Les religions et les systèmes qui suppriment Dieu ne peuvent commettre l’inconséquence de respecter la vie à venir. 11 faut rétablir l’empire de la mort : ce sera l’anéantissement dans l’abîme du néant, du grand tout ; ce sera cet autre néant des métempsycoses ; ce sera la demi-vie, la désolation, la clarté crépusculaire des champs Élysées ; ce sera la destruction totale et brutale, la dissolution au sein des puissances élémentaires de la nature.

Maintenant l’ennemi est arrivé au cœur de la place ; il s’agit de violer la conscience même de l’individu. Tant qu’il a sa conscience, il est debout; tant qu’il choisit entre le juste et l’injuste, entre le vrai et le faux, il retient par devers lui ce qui fait les hommes libres. Avec ce qu’il garde, il pourra reconquérir ce qu’il a perdu. — Comment dompter cette résistance

grossiers, même au sein des panthéismes les plus absorbants; c’est quelque chose de se sentir en face d’une puissance supérieure et de regarder plus haut que soi. Mais ces notions vagues de puissance, d’immensité, d’éternité, où peuvent-elles conduire quaud elles sont séparées de la personnalité et de l’amour?

suprême et fonder l’asservissement sans remède? Tout irait bien si l’on amenait l’homme à se dire : Il n’y a point de vérité. Et on l’y amène. Il ne s’agit pour cela que de blesser au cœur la vérité centrale, la vérité religieuse. Quand l’homme aura appris à regarder ses croyances comme un fait purement territorial, quand il aura mis les dogmes sous la dépendance de la géographie, il sera bien près de dire : Il n’y a point de vérité. La religion du pays, délimitée par les frontières, commençant à tel fleuve et finissant à telle montagne, constitue la négation la plus formidable de toute religion, bien plus, de toute vérité. Sous un pareil régime, on peut se passer la fantaisie de philosopher sur la vérité politique, sur la vérité littéraire, sur la vérité artistique, même sur la vérité métaphysique ou morale; mais comment prendre quoi que ce soit au sérieux, lorsqu’on renonce à prendre au sérieux la vérité maîtresse, celle qui se rapporte à Dieu, à l’âme, à la vie future, celle qui fonde l’individu et qui engendre la liberté?

Ainsi achève de tomber pièce à pièce la sainte forteresse de l’individu. Sans doute elle ne tombe pas toujours; même aux époques les plus sombres de l’humanité, le règne du territorialisme religieux es* troublé par quelques protestations de la conscience. L’homme ne consent pas toujours au suicide moral qu’on lui propose, et Dieu d’ailleurs ne l’abandonne pas.

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