‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 42 sur 101 · Psaume xvn · texte numérisé non relu

Psaume xvn

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fidèle comme dans la mort d’un fidèle Moïse, se retrouve la grande doctrine que Dieu proclamait déjà avant le déluge, lorsqu’il « prenait » Hénoch?

Cette doctrine, je l’ai dit, n’est qu’un exemple entre beaucoup d’autres de la méthode éducative employée par la Bible. C’est peu à peu que Dieu introduit la lumière dans les institutions aussi bien que dans les esprits.

Rien de plus remarquable sous ce rapport que le progrès incessant qui s’accomplit au sein de la famille Israélite. Un moment, elle est envahie par la polygamie, cette peste de l’Orient; nous voyons des patriarches polygames, des rois polygames, même quelques simples citoyens, tels que le père de Samuel, polygames. Eh bien, en vertu de ce grand principe posé dès les premiers versets de la Genèse et qui fait de la femme « une aide » semblable à l’homme, une vraie compagne, une moitié, l’imitation momentanée des mœurs étrangères disparaît entièrement. Au temps de Jésus-Christ, on n’aurait pas trouvé une seule famille polygame en Palestine. — Restait le divorce, dernier témoin d’une déchéance morale que la puissance d’affranchissement déposée dans la Bible devait faire cesser jusqu’au bout.

Voilà déjà une révolution bien singulière. Pendant que la femme remontait ainsi à sa place chez les Juifs, on continuait à pratiquer chez les Hindous, chez les Chinois et ailleurs, ces mariages de petites filles, ces ventes d’enfants qui sont une des formes les plus odieuses de la servitude antique. Les harems de la

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Perse, de Babylone et de la Syrie continuaient à se recruter*.

J’ai parlé de servitude. L’esclavage proprement dit a été, comme la polygamie, le fléau et la honte du monde païen. Non-seulement il se retrouve partout en Asie et en Afrique, mais en Grèce et à Rome, aux époques de liberté publique, la famille et la société entière reposent sur cette base odieuse; la traite des blancs, une traite immense et continuelle, approvisionne les marchés.

Pourquoi la Judée a-t-elle suivi une marche précisément inverse? Pourquoi, partie du niveau général, s’est-elle élevée au-dessus? Pourquoi l’esclavage a-t-il reculé chez elle presque autant que la polygamie, incapables qu’ils étaient l’un et l’autre de supporter le voisinage d’un esprit libérateur?

Le fait est que, lors de la venue de Jésus-Christ, les traces de l’esclavage sont à peine visibles chez les Juifs. Je ne connais pas de marché aux esclaves à Jérusalem ; nous ne rencontrons guère d’esclaves dans les familles où entre Jésus. Ce n’est qu’après que l’Église a fait des conquêtes au milieu du monde gréco-romain, que l’esclavage occupe une place importante dans les écrits apostoliques1 2.

1. Rien de plus frappant que cette monogamie Israélite, devenue sérieuse et complète en pleine Asie, tandis que l’Europe ellemême se tenait à grande distance d’un type de la famille réalisé par les seuls Hébreux. La Judée, fait étrange, ne connaissait ni le gynécée des Grecs, ni les permissions de polygamie accidentelle données par Solon et par Lycurgue, ni le divorce aisé et perpétuel qui fut la polygamie des Romains.

2. Josèphe aussi est intéressant à consulter. Quelle différence sous ce rapport entre l’Listorien juif $t les historiens latins ou grecs!

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Ajoutons que, dès les premiers temps, les lois de Moïse avaient traité les esclaves comme on ne les a traités nulle part ailleurs. Non-seulement l’esclave juif devient libre au bout de six ans, mais l’esclave étranger est protégé, autant qu’il pouvait l’être alors, contre des iniquités dont une époque dure et grossière se faisait peu de scrupule. — Celui qui a blessé grièvement son esclave, est tenu de l’affranchir. C’est un crime de livrer l’esclave fugitif ; c’est un devoir de ne pas renvoyer les mains vides celui qu’on met en liberté. Enfin, les esclaves ont des âmes, les lois de Moïse ne permettent pas de l’oublier. Dieu sait à quel point on l’oublie de nos jours encore dans les pays où subsiste l’esclavage!

Voici donc ce qui s’est passé en pleine antiquité et en pleine Asie : Une société polygame est devenue monogame, une société à esclaves a adouci et en partie aboli l’esclavage, une société passionnément idolâtre a rejeté toute idolâtrie, au point de verser le meilleur de son sang pour ne pas sacrifier aux faux dieux. Je ne connais pas de phénomène plus digne d’attirer l’attention des penseurs.

Qu’y avait-il dans cette société? Quelle fermentation intérieure la travaillait ? Quel principe de liberté la poussait si loin des routes battues? Je pose les questions, laissant à chaque lecteur le soin de répondre selon sa conscience.

Au reste, la morale de cette société n’est pas moins étonnante que son histoire. Si nous avons rendu justice aux préceptes qu’on rencontre çà et là dans l’Inde, en Chine, en Égypte et en Perse, que faudrait-il dire

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de cet ensemble incomparable de préceptes qui remplissent l’Ancien Testament? A vrai dire, il y a là autrechose que des préceptes, il y a une vie. A côté du commandement se trouve le mobile qui nous rend capables de l’accomplir ; l’Israélite n’est pas seulement placé et ramené sans cesse en présence du devoir, il est aux prises avec un amour divin qui l’étreint, qui l’échauffe, qui peut, s’il n’est pas repoussé, fondre toutes les glaces de son égoïsme. Le Dieu qui s’entretenait avec ses pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, l’appelle à vivre sous son regard et sous sa paternelle bénédiction.

Qu’elle est forte et pénétrante, lorsqu’elle vient de lui, la grande parole de l’Ancien Testament qui est aussi la grande parole du Nouveau : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même 1 ! »

Je trouve dans le livre de M. Le Bas une énumération à laquelle je demande la permission de faire quelques emprunts :

Tu ne te vengeras point. — Tu n’opprimeras point l’étranger. — Tu soulageras l’animal qui succombe sous le fardeau. — Tu n’emmusèleras pas le bœuf qui foule le grain. — Maudit soit celui qui méprise son père ou sa mère! — Tu te lèveras devant les cheveux

I. On l’a fait remarquer, « œil pour œil et dent pour dent » n’est pas une règle à l’usage des fidèles, mais à l’usage des magistrats; c’est un article de la loi pénale. Nous aussi, dans le code, nous disons souvent à nos juges : « dent pour dent. »

Quant aux exterminations ordonnées, Dieu n’a jamais caché que sa sainteté a des arrêts redoutables. Le peuple qu’il avait choisi s’est vu appelé à exécuter la sentence portée contre la dépravation des Chananéens. C’est terrible et j’en frémis. Est-ce injuste?

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blancs. — Tu ne feras aucun tort à la veuve et à l’orphelin. — Achète la vérité et ne la vends point. — Tu ne ramasseras pas les épis tombés. — Tu ne grappilleras pas jusqu’aux derniers raisins. — Tu ne recevras point en gage la meule du moulin. — Si quelqu’un insulte le sourd ou s’il met quelque chose dans le chemin de l’aveugle, qu’il soit maudit!

Sur l’article si important de la foi personnelle, le judaïsme occupe, comme sur tous les autres, la position d’un peuple enfant qui en est à ses débuts. II a une religion nationale et non une église, il confond de la manière la plus formelle le citoyen et le croyant ; aurionsnous donc ici devant nous ce principe que j’ai nommé le principe païen parce qu’il exprime la tendance fondamentale de tous les paganismes?

Il s’en faut de beaucoup. Les paganismes, nous l’avons vu, se divisent en deux classes: la plupart ignorent entièrement la notion de vérité ; à leurs yeux, chaque contrée doit avoir sa religion, les divinités changent avec la langue et avec les lois; quelques-uns sont attachés à leur culte national, mais, tout en le préférant et en s’efforçant même parfois de le répandre, ils éprouvent pour les autres cultes une indulgence étrange, qui dit assez où s’arrêtent pour eux les droits de la vérité.

Israël pense tout autrement : sa foi n’est pas seulement préférée, elle est exclusive. A ses yeux, les croyances des peuples étrangers ne sont pas seulement entachées d’erreurs regrettables, elles sont une abomination. Son prosélytisme n’abdique jamais; chez lui la question religieuse est tellement la grande question,

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qu’elle ne cesse jamais de l’agiter. Révolutions, réformes, chutes, relèvements, avertissements des prophètes, châtiments de Dieu, il n’est rien qui ne démontre que pour Israël l’intérêt essentiel, national dans le sens élevé du mot, c’est un intérêt de vérité.

En doutez-vous? Suivez des yeux les autres religions nationales; partout elles périssent avec la nation. Une seule survit à l’existence indépendante de son peuple ; elle revient de la captivité de Babylone ; elle résiste aux Séleucides; elle prend le chemin de l’exil au temps de la conquête romaine ; ni les défaites ni le despotisme ne parviennent à la détruire. Cette religion nationale est si bien la religion des individus, que par les individus elle maintient la nation. Aujourd’hui encore, après dix-huit siècles, il y a un peuple juif, parce qu’il y a des Juifs.

Notez que, de tout l’Orient, Israël est le seul peuple chez lequel nous rencontrions la vie publique , des citoyens qui pensent, des oppositions qui s’expriment, quelque chose comme la liberté. Des révolutions, il y en a partout ; des changements dynastiques, rien n’est plus commun; mais le mouvement dont je parle a un autre caractère. L’histoire d’Israël est un mouvement perpétuel.

Cette histoire commence, fait presque unique en Asie, par une très-longue république. Le gouvernement de Josué et des Juges a duré plus de trois siècles et demi, celui des rois moins de cinq siècles. Josué, vers la fin de sa vie, convoque deux diètes solennelles, ou plutôt de véritables assemblées populaires ; il leur pose la question utour de laquelle devait se déployer l’existence en-

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hère d’Israël, la question de vérité religieuse. Après lui, le gouvernement républicain des juges comporte une liberté si grande, que, selon l’expression de la Bible, « chacun faisait ce qu’il voulait. »

C’est un peu trop. Qui n’a été frappé de la répugnance avec laquelle les prophètes israélites accueillent la royauté? Il faut voir au chapitre huitième du premier livre de Samuel en quels termes il réprimande le peuple qui demande un roi pour faire comme ses voisins ! — « Ce sera ici la manière dont vous traitera le roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils et les mettra à ses chariots... 11 prendra aussi vos filles pour en faire des parfumeuses... Il prendra aussi vos champs... II dîmera ce que vous aurez semé et vendangé, et il le donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. »

Si l’Asie en général nous présente une image d’immobilité et de sommeil, la Palestine semble bien peu asiatique, car elle s’agite, du commencement à la fin de son histoire. A peine la royauté a-t-eile remplacé la vieille république, que David entre en lutte avec Saül. Monté à son tour sur le trône, il a à combattre des mouvements populaires et des révoltes. Lorsque la grande pensée de construire le temple se présente à son esprit, il a soin d’assembler le peuple, il lui parle, il obtient son assentiment. Dans une seconde assemblée, il réclame des contributions volontaires. C’est encore en présence du peuple que Salomon dédie le temple, exprimant lui-même les sentiments de tous par une prière solennelle. Cependant les psaumes ont été écrits, et le côté populaire du culte se développe.

Après Salomon, révolution nouvelle : cette fois la

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nation se partage en deux; sur douze tribus, dix se prononcent contre la dynastie de David et contre le temple de Jérusalem ; la Samarie a son veau d’or.

Un immense conflit s’est engagé; les prophètes élèvent la voix; Élie, Elisée, sont aux prises avec la famille à moitié phénicienne qui règne sur les dix tribus. Le redoutable Jéhu arrive, il extermine les prêtres de Bahal et les chiens lèchent le sang de Jézabel.

La bataille religieuse, bataille nationale s’il en fut, s’étend à la Palestine tout entière; les deux tribus fidèles sont entamées à leur tour par le polythéisme, et les prophètes dénoncent l’infidélité de Juda comme ils ont dénoncé celle d’Israël. On voit alors se succéder jusqu’à la fin les révolutions idolâtriques et les contrerévolutions pieuses, les chutes et les réformes. Les rois idolâtres alternent avec les rois fidèles, avec les Asa et Josaphat.

II y a des convulsions violentes, des souverains renversés dans ies deux États. La nation est remuée jusqu’au fond. Le roi Ozias s’adresse à elle ; il l’invite à la repentance, au jeûne et à la prière. Les prophètes se multiplient; une opposition puissante s’organise ainsi contre les tendances païennes des gouvernants. Qui ne serait frappé (je parle au point de vue purement humain) de cette manifestation d’énergie et de liberté dont nous chercherions en vain un exemple ailleurs? Il se fonde des écoles de prophètes; « les fils des prophètes » se montrent à Béthel et à Jéricho ; une infatigable protestation se dresse au-devant du culte syrien et des nombreux partisans qu’il a sur le trône ou dans la nation. Hurarja, Osée, Amos, prennent la parole; Michée raconte « le procès de l’Éternel contre son

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peuple; » la voix puissante d’Ésaïe retentit. Jérémie est accusé, emprisonné, délivré; mais aucune menace n’impose silence à la répréhension prophétique *.

Je ne m’étonne plus qu’un peuple si vivant traverse sans s’y perdre les calamités de la conquête assyrienne et de la transportation à Babylone. Quel spectacle que celui de son retour! Soixante-dix ans se sont écoulés, les petits-enfants des premiers exiiés se rassemblent, autour d’Esdras et de Néhémie. Ils sont bien peu nombreux; n’importe, iis iront, soutenus par cette croyance qui seule fait les hommes libres. Ils rebâtissent le temple , ils rebâtissent les murailles de Jérusalem ; menacés jour et nuit, ils travaillent, hommes, femmes, enfants, tenant la truelle d’une main et l’épée de l’autre. Puis, ce peuple étrange se réorganise : toujours soutenu par la prophétie, il accomplit des réformes, il résiste â l’ennemi du dedans et à celui du dehors, il affranchit scs esclaves, il se remet à servir son Dieu. Il a rompu désormais avec les idoles *.

Vienne, en effet, le temps où de nouvelles attaques polythéistes seront dirigées contre sa foi, il trouvera, pour résister aux rois de Syrie, une énergie patriotique incomparable. En vain les Séleucides versent-ils le sang des martyrs, en vain conduisent-ils en Judée leurs grandes armées et leurs éléphants de guerre, une poi-

1. Le fait du prophétisme est si grand, que nous voyons aujourd’hui les écrivains les moins respectueux pour la Bible signalecette manifestation de vie nationale et de liberté, unique dans les annales du monde oriental.

2. Toute cette réorganisation s’accomplit par la voie libre et populaire. Ce sont des assemblées qui délibèrent et qui prennent des résolutions.

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gnée d’hommes héroïques leur tient tête; la Judée renaissante a vaincu le vieil ennemi païen, elle fonde la dynastie nationale des Macchabées.

Cette puissance de vie, qui ne s’était laissé détruire ni par la Babylonie ni par Antiochus, nous la retrouvons au milieu des dernières convulsions de l’existence des Juifs. Ceux qui ont lu le récit de Josèphe savent ce qu’ont été les vaillances, les douleurs, les férocités du siège de Jérusalem. Tandis que Titus les presse au dehors, au dedans les Juifs s’occupent à s’entre-déchirer; faction contre faction, ils semblent avoir à dépenser une surabondance de mouvement et de vie. — Et nous sommes en Orient!

Ce qu’Israël a été vis-à-vis de Nébucadnetzar, d’Antiochus, de Titus et d’Adrien, il le sera vis-à-vis des avanies et des cruautés du moyen âge. C’est une surprenante histoire que celle de ce peuple dispersé, méprisé, dépouillé, mis à rançon, livré aux caprices sanglants de la populace, payant pour toutes les défaites, pour toutes les calamités, pour toutes les ruines , et toujours vivant, toujours debout, réalisant à la lettre la prophétie d’Amos : « Je ferai errer la maison d’Israël parmi toutes les nations, comme on fait promener le blé dans le crible, sans qu’il en tombe un grain à terre1. »

I- Si j’avais pu développer ma pensée, j’aurais insisté sur le phénomène de l’enseignement laïque et démocratique qui, donné d’abord par les prophètes, a été continué jusqu’à la fin par les Scribes, — Cherchez chose pareille dans l’antiquité païenne.

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