CHAPITRE IX
Il me semble que l’histoire d’Israël éclaire celle des autres peuples orientaux. Ses fautes sont lourdes, ses crimes sont grands; mais, crimes ou fautes, la vie est là, cela remue. Israël a des hommes ; c’est dire que la liberté morale a fait son œuvre chez lui.
Des hommes, voilà ce qui manque au reste de l’Orient. Ce ne sont pas les principes qui lui ont fait défaut, ce sont les hommes. Les meilleures règles du cœur et de la vie lui ont été connues ; d’où vient donc que la liberté n’a jamais pris le moindre essor en Orient? D’où vient que la liberté morale en est absente, aussi bien que la liberté sociale? C’est que l’Orient a subi l’influence des religions les plus énervantes, de celles qui alanguissent le mieux et tuent le plus sûrement la personnalité. Ici le panthéisme, là le quiétisme, ailleurs l’indifférence philosophique, plus loin le dualisme, plus loin encore le naturalisme savant, le naturalisme grossier ou les cultes accompagnés de dépravations sacrées, ont pesé d’un poids écrasant sur les vastes régions du soleil. La vie a disparu de la terre, comme le Dieu vivant a disparu du ciel. Des millions d’hommes ont dormi d’un
long sommeil, troublé çà et là par des rêves. Ils ont eu des arts et des monuments, des industries, des richesses, des moralistes, des bibliothèques ; et néanmoins on les sent morts. Nous venons de traverser un monde entier voué à la plus morne, à la plus uniforme, à la plus désolante des servitudes. Sauf le petit coin de la Palestine, ce monde-là ne bouge jamais.
On a peine à se figurer ce qu’il serait devenu, s’il avait été livré à l’empire absolu des religions territoriales, si l’idée même d’une vérité souveraine avait, pour ainsi dire, disparu de notre globe
Il y a, je le sens, une compassion immense de Dieu dans ce fait que les contrées où la croyance détruisait le plus impitoyablement l’individu ont été celles où pendant de longs siècles les droits de la vérité se sont fait quelquefois sentir. En vertu d’une dispensation providentielle, les deux paganismes ne s’y sont rencontrés qu’assez tard, le paganisme du fond et celui de la méthode.
Oui, grâce à Dieu, le panthéisme indien et le quiétisme bouddhiste n’ont jamais admis d’une manière complète que la religion fût affaire de législation civile et que ies dieux dussent varier avec les pays; c’est ailleurs que le principe païen est adopté sans hésitation. L’Assyrie et la Syrie, dont l’histoire nous est mieux connue grâce à la Bible, admettent en plein la théorie des religions territoriales, c’est-à-dire des religions étrangères par principe à la notion de vérité.
Lorsque Salmanazar envoie des colons assyriens dans le pays de Samarie, ils servent leurs dieux, et en même temps ils ont grand soin d’honorer « le Dieu du pays. »
Lorsque Nahaman a été converti par Elisée, il lui adresse ces paroles : « L’Éternel veuille pardonner ceci à ton serviteur, c’est que, quand mon maître entrera dans la maison de Rimmon et qu’il s’appuiera sur ma main, ie me prosternerai dans la maison de Rimmon. » Nahaman comprend sans doute en partie que la foi en i’Éternel impose des devoirs; cependant l’idée d’une vérité excluant l’erreur lui est si complètement étrangère, qu’il sollicite l’autorisation de servir le vrai Dieu sans cesser d’honorer en Syrie le dieu du pays, et que 1e prophète, le livrant à sa conscience, qui le mènera plus loin qu’il ne l’a prévu, se contente de lui répondre : « Va en paix. »
Qui ne se souvient du discours de Rabsaké, adressé aux habitants de Jérusalem assiégés par l’armée de Sennachérib, son maître1? « N’écoutez point Ézéchias, quand il voudra vous persuader en disant : PÉternel nous délivrera. — Les dieux des nations ontils délivré chacun leur pays de la main du roi des Assyriens? Où sont les dieux de Hamath et d’Arpad? Où sont les dieux de Sépharvajim, de Hénah et d’Hivah ? Et même a-t-on délivré Samarie de ma main ? Qui sont ceux d’entre tous les dieux de ces pays-là qui aient délivré leur pays de ma main, pour dire que l’Éternel délivrera Jérusalem de ma main ? »
Les pays étant en guerre , leurs dieux sont en guerre ; et, par une conséquence logique (les exemples abondent), le vainqueur emmène prisonniers les dieux des vaincus.
Les dieux se transforment si bien en chefs des