‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 56 sur 101 · Tusculanes · texte numérisé non relu

Tusculanes

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l’histoire de Rome. Je ne crois pas que la personne humaine ait jamais été confisquée, écrasée, foulée insolemment et brutalement aux pieds comme elle l’a été chez les Romains. Si l’esclavage grec dépasse en horreur l’esclavage asiatique, l’esclavage romain, je l’ai dit, dép-asse l’esclavage grec. Une traite gigantesque, la traite des blancs, dépeuple l’univers au profit du peuple-roi. Rome prend les hommes, les femmes, les enfants; elle manie et brise tout cela, sans pitié, sans remords. On exploite, on souille, on prostitue ; on tire parti de ces créatures. Corps et âme, elles appartiennent au maître. Puis, quand l’esclave est malade ou vieux, n’a-t-on pas l’île Tibérine? n’est-il pas naturel de ne plus nourrir qui ne peut plus servir?

Les plus honnêtes gens ne s’en faisaient faute, et de telles pratiques ne nuisirent, que je sache, à la réputation de personne. Il est vrai qu’on n’abandonnait les esclaves que lorsqu’on ne parvenait pas à les vendre. Caton recommande ce dernier parti : « Que le père de famille vende les vieux bœufs, les veaux, les agneaux, la laine, les peaux, les vieilles voitures, la vieille ferraille, les vieux esclaves et les esclaves malades. »

Ceci se passait dans le beau temps. Rome, remarjuez-le, n’a été vertueuse qu’à la condition d’être dure; es sentiments ne se sont attendris que quand ils ont commencé à se corrompre. A l’heure de la décadence, quelques voix plus humaines se font entendre, Cicéron et Atticus d’abord, ensuite Pline le Jeune, Tacite, Sénèque. Les uns s’expriment avec mollesse, vous chercheriez en vain chez Cicéron des accents fermes et généreux ; les autres, tels que les stoïciens, proclament sans hésiter l’illégitimité de l’esclavage. Enfin l’Évan-

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gile accomplit sa grande révolution morale, mère d’une révolution sociale non moins grande, et les derniers jurisconsultes de Rome poursuivent un but qui aurait bien surpris les premiers: ils s’occupent de faciliter les affranchissements.

Ne soyons pas injustes toutefois envers le beau temps de Rome. En remontant bien haut, jusqu’à l’époque où l’austérité Sabine se fait encore sentir et où la guerre n’a pas encore amené de nombreux captifs, nous voyons le maître labourer avec ses serviteurs, tandis que la maîtresse file avec ses servantes.

Noble temps, temps héroïques, que Tite-Live nous embellit un peu sans doute, mais qu’on ne saurait s’empêcher d’admirer! Les mœurs sont rudes, dures; l’allaitement de la louve se fait sentir; mais quels hommes ! Ce sont des consulaires pauvres dont l’État fait cultiver le champ pendant qu’ils combattent pour la patrie; c’est un Régulus, pauvre aussi après deux consulats (il ne possédait qu’un petit champ et un seul esclave), qui, prisonnier des Carthaginois, plaide contre lui-même et contre la paix que Carthage le chargeait de solliciter; il refuse de siéger au sénat et repart en disant : « Que les dieux se chargent du reste 1. » Ce sont les deux Décius, le père et le fils, tous deux consuls, qui tous deux se dévouent, et qui à cinquante ans de distance donnent leur vie pour le salut de leur armée. C’est un Manlius Torquatus qui fait déca-

1. Il ne paraît pas que Carthage l’ait fait périr cruellement. La légende du tonneau garni de clous n’est plus admise par les historiens.

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piter son fils, coupable d’avoir combattu et vaincu sans permission. C’est le sénat qui, le lendemain du désastre de Cannes, refuse de racheter les Romains prisonniers qu’il renvoie à Annibal, va en corps au devant, du consul Varron pour lui rendre grâce de n’avoir pas désespéré de la république, et met fièrement en vente ■g champ où est établi le camp carthaginois.

Rome primitive n’a pas seulement des vertus punliques, elle a aussi des vertus privées. Le divorce est encore inconnu. Les matrones sont encore environnées de respect; elles gardent la maison ( clomi mansit, lanam fecit). Qui ne se souvient de Cornélie, mère des Gracques, et de Véturie, mère de Coriolan? Quel collégien n’a suivi de la pensée ce cortège des matrones qui l’accompagnent et qui va implorer jusque dans le camp des Volsques le vindicatif général? Et l’histoire de Virginie! vraie ou fausse, elle peint des mœurs qui étaient bien celles des premiers Romains. Voyez ce père, il a pris le couteau sur l’étal d’un boucher et regardant en face les décemvirs : « Ma fille, je te revendique à la liberté par le seul moyen qui soit en mon pouvoir. »

Athènes a eu plus d’éclat et, somme toute, plus de vraie liberté; elle a fait peser un joug moins lourd sur l’âme humaine; mais il est de* vertus viriles dont Rome semble avoir gardé le secret. A l’époque orageuse de ses premières guerres et de ses luttes intestines, on voit chez elle des caractères. Les civilisations commençantes en ont souvent, je le sais; il y a dans l’état d’un peuple encore farouche, que les raffinements sociaux n’ont pas amolli , un degré de vigueur naïve qui se transforme aisément en héroïsme si l’amour du pays

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