L’ÉTROITESSE DE L’ÉVANGILE
en un mot. N’ayant pas tout, elle n’a rien. L’Évangile, qui prend au sérieux l’œuvre de notre affranchissement, nous demande tout, c’est-à-dire notre cœur. Il n’a que faire d’une portion de nous-mêmes, de quelques pratiques, de quelques prières et de quelques œuvres.
Arrêtons-nous, car le dégoût nous gagnerait. Il y a eu, il y a peut-être encore de par le monde une religion fondée sur le calcul des probabilités, qu’on adopte, non parce qu’on croit en elle, mais parce qu’il y a en définitive plus de sûreté à se ranger de son côté et que la réglé des paris dont parle Pascal est en sa faveur. Il y a des chrétiens qui entendent dans un sens si bas la triste formule « faire son salut, » que leur piété semble une incarnation de leur égoïsme. Il y en a qui font de l’Évangile une religion de la peur et qui, sans amour pour Dieu, sans douleur de leurs fautes, sans haine virile du mal, sans besoin d’aller en haut, vers la vérité et vers la lumière, sans soif de pardon, de sanctification, de progrès, de liberté, réduisent le christianisme à ces deux points : éviter l’enfer et gagner le ciel. En conscience , je crois que le stoïque qui s’efforce d’accomplir le bien pour le bien lui-même est plus près du royaume de Dieu.
Les voilà les christianismes qui asservissent, bien loin d’affranchir. Une foi fondée sur le calcul, une obéissance basée sur la crainte, un compromis par lequel on cède à Dieu quelques heures de son temps, quelques écus de sa bourse et un certain nombre de pratiques pour s’assurer l’éternité, une dévotion qui n’a rien de commun avec le relèvement moral, quel
esclavage! Il s’agirait d’un Manitou terrible qui n’aime pas, qu’on n’aime pas, qui tue, qu’on prie, qu’on apaise, on ne s’y prendrait pas autrement pour se meure en réglé avec lui. Nous parvenons sans trop de peine, hélas ! à nous figurer que nous croyons ce qu’il faut croire afin d’en finir avec certaines questions. Nous acceptons volontiers en pareil cas ce que dit le curé ou le pasteur. Et l’homme moral se courbe toujours plus, au lieu de se redresser; et l’esclave devient plus esclave; et la piété fait bon ménage avec le péché. Ce brigand, cette courtisane, récitent dévotement leurs prières.
Quelqu’un l’a dit, lorsque le saint homme et le galant homme ne coïncident pas, il se produit un grand scandale. Parmi les ennemis de l’Évangile il n’en est pas de plus dangereux que ceux de ses serviteurs qui présentent au monde l’image monstrueuse d’une foi qui convertit sans transformer.
Plus la justification est gratuite, plus elle transforme; plus nous sentons que Christ a tout accompli pour nous sur la croix, plus nous éprouvons l’horreur du péché expié à si haut prix et le besoin d’aimer qui nous a tant aimés. Nous ne sommes pas sauvés certes par notre régénération, mais nous sommes, passezmoi le terme, régénérés par notre salut, et qui l’accepte réellement ne oeut pas ne pas entrer dans une vie nouvelle.
J’ajoute que si ia conscience proteste contre la dévotion qui ne régénère point, l’Evangile proteste plus fortement encore. Sa beauté ici, c’est son étroitesse. Il n’admet rien, absolument rien, que les cœurs humiliés et renouvelés. Non content de reléguer bien loin les
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parodies grossières qui viennent de passer devant nos yeux, il refuse de nous autoriser à inventer deux saintetés, celle des grands saints et celle des petits, à imaginer deux étroitesses évangéliques, celle des piétés héroïques et celle des piétés vulgaires. Pour tous les chrétiens sans exception, il marque à la même hauteur le but que nul n’atteint et que chacun doit poursuivre : « Soyez parfaits comme votre Père qui est aux cieux est parfait. »